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Analyse d'une oeuvre : SWAMP THING par Alan Moore (Remake)
ComicsLe 01 mars 2015
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L'idée de ces articles, je ne m'en cache pas, n'est pas tant de faire du rédactionnel très poussé mais bien de tenter de regrouper un maximum d'informations intéressantes sur une œuvre. Il y aura donc des parties écrites par moi mais également des morceaux d'articles glanés ça et là (référencés bien sûr) dans le but d'apporter un regard intéressant et éclairant sur une œuvre. Je commencerai par « remaker » quelques articles précédents et tenterai par la suite d'aborder de nouvelles œuvres.

 

 

Aujourd'hui : SWAMP THING par Alan Moore et Stephen Bissette

 

 

Une œuvre culte et philosophique

 

Le docteur Alec Holland, chercheur sur les capacités bio-restauratrice, se retrouve isolé avec sa femme afin de poursuivre ses recherches au milieu d'un marais de Louisiane. Ses découvertes attirent la convoitise d'une entreprise peu scrupuleuse, et lui et sa femme deviennent les victimes d'une bombe placée dans le laboratoire. Alec Holland, gisant dans le marais où s'est déversé le résultat de ses recherches, se trouve transformé en "la Créature du marais", mais Swamp Thing découvre qu’elle est végétale à 100% alors qu’elle espérait encore être un peu humaine. La créature va alors débuter une longue recherche identitaire.

 

 

Le Swamp Thing de Moore est de loin la version la plus aboutie du personnage tant les réflexions sur la perte d'identité, sur l’anthropomorphisme et sur la quête de rédemptions sont poussées à leur paroxysme. Sur de longues et de longues pages, Moore prend le temps de posé ses réflexions mêlant psychologie, philosophies et introspection. Car c'est bien là tout l'intérêt de la BD, l'introspection de la créature. Loin des canons habituels (pour l'époque) des comics, on y rencontre nombres de références audacieuses, de très belles envolées lyriques (qu'elles soient visuelles ou scénaristiques) et surtout, une prose hors du commun ! J'en donne pour exemple cette façon qu'à Moore de présenter la Justice League au sein de cette œuvre (Traduction libre personnelle) : « Il existe une maison au dessus du monde, où des hommes supérieurs guettent. Y niche un homme ailé, comme un oiseau. Y vit un homme qui voit au delà des planètes, qui peut faire de la roche le plus beau diamant. Y vit un homme qui se déplace si vite qu'il se croit vivre dans un monde de statues. Dans cette maison au dessus du monde, les hommes supérieurs guettent... Ils s'assoient, et écoutent... Ils écoutent les cris, les plaintes et les murmures d'une terre mourante... ». On peut aisément y déceler l'envie de Moore de sortir du carcan « comics » pour davantage de liberté créatrice et d'aboutissement littéraire.

 


 

La recherche identitaire cartésiennes dans Swamp Thing

 

C'est également dans les thèmes abordés que Moore trouve toute l'étendue de ses idées ! Ainsi, il n'hésitera pas à ponctuer son récit de quelques graines philosophiques bien placées (et très bien délayées), abordant par la même occasion des thèmes comme la recherche identitaire, la réflexion ontologique ou encore le rapport de l'homme à la nature. Ainsi, dans un premier temps, Alec Holland se posera une série d'interrogation meta-physique rejoignant fortement la philosophie de Descartes.

 

 

Mais replaçons quelque peu ce philosophe riche et complexe : Descartes est sans doute, avec Voltaire, l'un des philosophes les plus connus de tous les temps mais aussi l'une des lumières qui a le plus modifier l'idée de la philosophie auprès du grand public, et ce de manière plutôt négative, donnant à cette discipline son aspect élitiste du XXe siècle. Cependant, ce philosophe n'a aucunement usurper son titre et reste d'une inspiration folle pour les penseurs de tous temps (la preuve en est avec ce comics d'Alan Moore mais également beaucoup d'autres œuvres contemporaines comme Matrix par exemple). Il marque la cassure la plus marquante avec ce qu'on appelait alors la métaphysique et c'est sans doute grâce à lui que l'on n'en use plus aujourd'hui, préférant de loin la logique de la science. S'éloignant de la religion, comme le veut son époque, il développe le « doute sceptique », acceptant parfaitement que l'homme ne possède pas la vérité universelle. Il est très connu pour son ouvrage « Le discours de la méthode » où il élabore une méthode, donc, qu'il veut universelle et presque mathématique dans sa rigueur. Tous s'explique par les mathématiques, c'est à dire par des figures et des mouvement répondant à des lois, tous sauf l'âme humaine, évidemment (car il faut laisser Dieu en dehors de cela). De tout cela découlera le cartésianisme, et plus précisément le doute cartésien : Il s'agit de douter de tout (qui, à l'époque, entrait en conflit avec la scolastique enseignée dans les écoles), il faut douter tout d'abord des préjugés et bien différencier le savoir nécessaire du savoir inutile, et prendre le temps de juger correctement ses savoirs. Vient ensuite le doute des sens, expliquant que nos perceptions sont trompeuses et se demandant jusqu'à quel point, interrogeant la véracité du monde au delà des sens de l'Homme. Nous avons ensuite le doute Hyperbolique, qui le fera s'interroger sur l'existence ou non de son corps, du monde qui l'entoure ou encore de sa propre existence (Bel et bien Matrix avant l'heure en somme). Tout cela le conduira à ne rien considérer comme ontologique (réel, vrai, avéré), pas même lui, et à fortement douter de sa propre existence. Il développera alors l'argument du Cogito, seule certitude restante à l'être humain, avec son fameux Cogito Ergo Sum (Je pense donc je suis), la seule chose qui me permet de savoir que j'existe est de savoir que j'existe.

 

 

Et c'est là où Moore retombe sur ses pattes philosophico-littéraires, car ce qui caractérise Swamp Thing, c'est bel et bien le doute. En effet, Alec Holland pense avoir été transformé en plante mais c'est bel et bien le monde végétal qui a recréé une entité de toute pièce qui se prend pour Alec Holland. De manière très cartésienne, Holland perd alors tous ses repères, il doute de son identité (est-il réellement le Alec d'avant ?), il doute de son corps (Il n'est plus un homme mais un aggloméra de végétaux, peut-on appelé cela un corps ?), il doute enfin de sa propre existence (ce qui fut Alec Holland existe-t-il encore?), et trouverait sans doute une réponse avec le Cogito cartésien. En effet, dés lors qu'il pense comme Holland, qu'il possède la mémoire d'Holland et qu'il pense être Holland, Swamp Thing peut être considéré comme Holland, et c'est là toute la force de réflexion de Descartes. Holland sait qu'il existe car il pense qu'il existe. La vraie question qui se pose alors est la suivante : Alec existe-t-il uniquement parce qu'il pense exister ou la conscience de sa propre existence est-elle une nouvelle illusion à laquelle Descartes n'avait pas accès (car il n'intervenait pas dans un univers fantastique, ce que Moore se permet de faire, à raison). Quoi qu'il en soit, ce n'est pas tant la réponse qui est ici importante, mais bien la démarche réflexive, démarche que nous pouvons suivre pas à pas dans les meilleurs histoire de Swamp Thing, manifestes identitaires et cartésiens en puissance qui nous apprennent qu'il faut douter de tout, de ses sens, de ses connaissances et surtout de sa propre existence. En cela, on peut largement annoncer que SWAMP THING est davantage qu'un simple comic-book et bel et bien une œuvre de réflexion identitaire. Mais ce n'est pas tout car l'auteur n'aborde pas ces thèmes de manière hasardeuse mais use d'un thème très précis : La nature dans ce qu'elle a de merveilleux et d'horrible, rejoignant cette fois un autre grand penseur : Lucrèce.

 

 

L'utilisation de la nature dans Swamp Thing

 

Swamp Thing étant un « élémentaire » du monde végétal, il était évident pour Moore de parler de la nature. Mais l'auteur n'est pas un naturaliste, ce qui l'intéresse dans la flore n'est pas son aspect scientifique et chimique mais bien son aspect métaphysique et poétique. Ce que Moore distingue dans la nature n'est pas la nature elle-même mais bien le rapport de l'homme avec cette nature, tout ce que la nature peut offrir de réflexion et d'art au genre humain. Ainsi, il ponctuera son récit d'une approche littéraire et « fabuleuse » de la nature comme l'a fait en son temps le philosophe antique Lucrèce. Ce penseur latin n'aura écrit qu'un seul ouvrage (inachevé de surcroît) mais quel ouvrage ! Son De Rerum Natura est un chef d’œuvre de poésie et de philosophie. Bien qu'étant l'un des grands admirateur et transmetteur d’Épicure (que l'on pourrait résumé comme un penseur « bien-heureux »), il ne lui ressemblait guère. D'un naturel angoissé et passionné, Lucrèce vit une époque troublée par des guerres civiles et des conflits importants. Cette angoisse et cette noirceur (que l'on retrouve dans nombre de récits de Moore, voire même dans ses propos lors de rares interviews) se retrouve dans son ouvrage à travers les thèmes de la mort et du dégoût de la vie. Il est également connu comme un philosophe antireligieux, prônant une explication rationnelle du vivant à l'aide de principes matériels comme les atomes. Il est aujourd'hui reconnu pour avoir pu mêler aux théories complexes d’Épicure une touche de poésie et de simplicité, reprenant de grands thèmes du maître comme l'infini de l'univers. Enfin, il fut un véritable précurseur dans la théorie de l'évolution, énonçant quelques idées qui seront théorisées par Darwin bien des siècles plus tard. Evolution, métamorphose, changement, adaptation, ce sont des thèmes récurrents du récit de Moore, et ce toujours sous le prisme le plus négatif qui soit ! Car, quel que soit le récit qu'il aborde, Moore le peuple toujours de héros sombres, torturés et fortement influencés par leur époque et ses conflits. Ces héros dépressifs et pessimistes inventés (ou utilisés) par Alan Moore (Le Comédien, Rorscharch, V de Vendetta, Miracleman, et bien évidement Alec Holland) constituent un condensé intéressant des idées de Lucrèce. Tout d'abord tous témoins d'époques extrêmement troublées qui auront un fort impact sur leur philosophie, il seront dés lors marqués par la mort et par un certains dégoût de l'existence (Cet idée Moorienne trouvant son paroxysme dans Watchmen). Mais ils sont également tous des ardents défenseurs du rationalisme philosophique (Lucrèce défendait les explications matérielles du monde, le héros Moorien ne se fie qu'aux faits et à ses investigations). Enfin, il est intéressant de noter qu'Alan Moore choisit souvent ces personnages, et plus encore Swamp Thing, comme archétype du philosophe antique en lui offrant la possibilité tant convoité par les penseurs grecs « d'apporter la vérité au monde » (Rorscharch, par exemple, y parviendra en déposant son journal dans la boîte aux lettres du journal, révélant en quelques sorte la vérité au monde, vérité qu'il aura arraché de l'inconnu à force de réflexion et de logique, créant ainsi une sorte de métaphore puissante de la philosophie antique. Alec Holland n'aura, lui, pas la « chance » de mettre au jour cette vérité et sera quelque part condamné à poursuivre sa quête « identitaire » de vérité presque à l'infini).

 


 

L'art de Swamp Thing

 

Cette recherche identitaire Moorienne, abordée dans Swamp Thing par la découverte de la nature, de son pouvoir, de sa beauté, de son danger et des réponses qu'elle peut apporter à l'individu cartésien se devait d'être correctement mise en image. Pour cela, Stephen Bissette fait le choix d'un dessin à la fois classique et moderne. Moderne dans sa mise en page, ses couleurs et sa structure, mais faisant échos à une représentation classique de la nature dans l'histoire de l'art, et plus particulièrement au Préraphaélisme. Il s'agit d'un mouvement artistique né au Royaume-Uni en 1848. Ce mouvement tient la peinture des maîtres italiens du XVe siècle, prédécesseurs de Raphaël, comme le modèle à imiter. Les préraphaélites avaient, entre autres, pour dessein de rendre à l’art un but fonctionnel et édifiant : leurs œuvres avaient pour fonction d’être morales. Mais cela n’excluait pas leur désir d’esthétisme. Le but de ces artistes était de s’adresser à toutes les facultés de l’Homme : son esprit, son intelligence, sa mémoire, sa conscience, son cœur… et non pas seulement à ce que l’œil voit. Les préraphaélites aspiraient à agir sur les mœurs d’une société qui, à leurs yeux, avait perdu tout sens moral depuis la révolution industrielle, et ce par un retour à la nature, à sa beauté et son aspect « sauvage ». Les liens avec Swamp Thing sont dés lors très simples à observer, et c'est particulièrement probant lorsque l'on s'intéresse au peintre John Everett Millais, qui est l'un des plus beaux et des plus « poético-naturalistes » préraphaélites ! Ce mouvement britannique privilégiant donc le réalisme, le sens du détail et les couleurs vives mais nuancées peut aisément être considéré comme le modèle visuel du comics. Dans les planches de Swamp Thing, c'est ce sens du détail qui ressort, ces nuances de couleurs osées et surtout, cette sensibilité du trait destiné à refléter le réalisme des scènes. On retrouve également dans les deux approches artistiques cette intention onirique et poétique de donner une identité à la nature au moins aussi importante que le sujet (l'humain, la créature vivante) qu'elle entoure. Une réalité, certes, mais une réalité fantasmée, presque décidée par l'artiste, qui s'encombre des détails et de la saturation, allant parfois jusqu'à transformer la végétation en une espèce de motif… La rendant à la fois naturaliste et indispensable, possédant presque sa propre place et sa propre identité (édifiant lorsque l'on sait que le sujet de Swamp Thing est la question de l'identité humaine par le vecteur de la nature et de ses caractéristiques).

 

 

Les intentions littéraires lovecraftiennes de Swamp Thing

 

Même si le créateur original de la créature la destinait à être un monstre identitaire proche de Frankenstein (Il s'agit en effet au départ que d'un petit récit complet de 8 pages à l'atmosphère gothique inspirée par le récit de Mary Shelley écrit par Berni Wrightson), force est de constater qu'en lui donnant ses lettres de noblesses littéraires, Moore s'est davantage tourné vers un récit plus "organique" et "cosmique" fortement influencé par Lovecraft et son univers des Grands Anciens. Car Ce qui fait l'attrait des écrits de Lovecraft (et de Moore dans ce cas-ci), c'est cette atmosphère si bien restituée d'un réel qui est en proie avec des puissances obscures, souvent souterraines et maléfiques, qui prennent un malin plaisir à déraisonner l'humain. Des phénomènes étranges et inconnus qui mettent en doute la logique des choses et qui dépassent l'entendement. Lovecraft avait cette capacité, réutilisée ici, de ne pas nommer ces créatures (Swamp "Thing") mais qui néanmoins sont tellement présentes dans les esprits qu'il est difficile de ne pas succomber à une peur irrationnelle. Si il fallait retenir un point commun entre les oeuvres, ce serait bien évidemment ces images cauchemardesques qui plongent l'homme dans une solitude abyssale où les forces hostiles provoquent une intensité pénétrante. Le vocabulaire utilisé dans les deux oeuvres est un vocabulaire de la métamorphose: état liquéfiant, vaporeux, appelée "la chose" dont les couleurs sont hideuses, jaune verdâtre, putride, venue des plaies de l'enfer. Les auteurs dépeignent des créatures abominables dont l'origine se trouve cependant dans l'être humain et conduit à une métamorphose malsaine, nous rappelant sans cesse que l'humanité est une matière confuse, éphémère. (Source) Car qu'est-ce que la notion d'Indicible, telle qu'elle est construite par Moore dans Swamp Thing si ce n'est l'affirmation d'un esprit humain par nature étriqué, handicapé conceptuellement, face aux virtualités d'un méta-univers plus vaste, plus étrange, plus terrifiant et recelant plus de beautés que le reflet tronqué que notre monde salue du terme de réalité ? Et c'est Bissette qui s'attaque directement à cet Indicible par le visuel. En livrant du Lovecraft plein pot sous un camouflage habile. Car l’indicible est ainsi le point focal du comics, bel et bien au centre des préoccupations esthétiques. Le choix du titre est en soi éloquent à cet égard : « La Chose », c'est-à-dire une entité qu’on ne peut définir par quelque terme plus précis. Ici l’indicible est visible, ce qui ne l'empêche pas d'être conceptuellement fuyant. La Chose est souvent montrée à travers des métaphore ou des envolées visuelles, qu’elles soient spatiales ou temporelles ; en effet la créature reconfigure constamment son apparence physique suivant ses besoins immédiats, ce qui en fait une sorte de "Shoggoth" (Monstre lovecraftien) « évolué », tel que ceux décrits par Lovecraft comme « certaines masses protoplasmiques multicellulaires susceptibles de façonner leurs tissus en toute sorte d’organes provisoires » dans Les Montagnes hallucinées ; Holland est ainsi devenu une créature, un organisme en constante évolution morphologique, ce qui ne permet pas de le circonscrire d’un point de vue conceptuel, dont le fait de la voir ne fait qu’apporter plus de confusion, dans un sentiment très lovecraftien encore une fois. (Source)

 


 

En conclusion, vous l'aurez compris, Swamp Thing est davantage qu'un Comics de divertissement. Il s'agit en effet d'une œuvre complète et parfaitement maîtrisée qui a su allier intelligemment (doux euphémisme) son aspect artistique visuel et littéraire pour livrer un récit riche en réflexions et en thèmes philosophiques. Preuve, s'il y en a encore besoin, que le comics réflexif (et particulièrement Moore) est une réelle approche littéraire à part entière !

 

 

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