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Tallin Ranaghar par Sindri
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Comics et politique : réflexion sur le comicsgate et la destruction du langage
ComicsLe 11 juin 2020
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Je pose cet article là et aussi sur medium. Même si plus grand monde utilise les blogs, je pense que ça s’adresse avant tout à des fans de BD et de comics, et comme j’ai 0 visibilité sur les réseaux sociaux, autant poster ça ici, ça mange pas de pain (PS : j’ai pas réussi à modifier l’apparence et le nom de mon blog parce que le site bug)

 

Cela fait un moment qu’on s’est calmé avec cette histoire de Comicsgate, et pourtant j’ai envie de me réengouffrer dans la brèche et de revenir sur cette question de la politique dans les comics et dans le divertissement en général, qui revient très régulièrement. J’ai 19 ans, je suis étudiant, je lis des comics depuis 5 ans, et VO depuis près de 4 ans. Et les nombreuses fois ou l’on m’a certifié que les comics n’étaient pas politiques, j’ai eu une impression bizarre, depuis c’est revenu plusieurs fois, et j’ai mis du temps à mettre des mots dessus. J’ai donc envie de me poser la question, est-ce que les comics sont politiques ?

Selon le Larousse le terme politique au sens d’adjectif est “relatif à l’organisation du pouvoir dans l’Etat, à son exercice”. La politique, c’est donc faire société, c’est s’organiser autour de règles et de valeurs communes. Et les valeurs c’est le cœur de la politique. Les valeurs morales c’est “ce qui est posé comme vrai, beau, bien, d’un point de vue personnel ou selon les critères d’une société et qui est donné comme un idéal à atteindre comme quelque chose à défendre”. Ces valeurs définissent l’individu, la manière dont il voit la société et les autres, la manière dont il fait société et la manière dont il voudrait la voir, idéalement.

Ces valeurs comme tout chez l’être humain sont plurielles, et comme toujours, des Agoras Grecques à Twitter, ces valeurs s’entrechoquent, les visions du monde se confrontent et souvent avec violence, car il est difficile de percevoir le monde au travers des valeurs de l’autre. Chaque personne à le droit d’avoir ses valeurs, tant qu’elles ne viennent pas heurter la condition des autres de manière trop importante, qui pourrait restreindre leur sécurité physique comme morale. C’est le cas du racisme, de l’homophobie ou de la transphobie, qui ne sont pas considérées par la grande majorité comme des valeurs acceptables et qui peuvent être incorporées à un débat car justement, elles tendent à exclure une catégorie spéciale de personnes du débat en raison d’un critère arbitraire.

De là, revenons aux comics. Maintenant que l’on cerne mieux le sens de “politique”et le monde des valeurs, on peut commencer à se poser les questions du caractère politique des comics. Arguer que les comics ne sont pas politiques, c’est donc arguer que les comics ne transmettent pas de valeurs morales. Ce débat, il traverse l’art depuis toujours, et est arrivé dans les comics. Mais les comics, ce n’est pas comme la littérature ou la dramaturgie, c’est un art beaucoup plus récent, très spécifique, aux formes très codifiées, au genre super héroïque dominant, et qu’il est donc plus facile à analyser dans sa globalité. Si on dépasse les comics-strip et les pulp des années 30, les comics et leur fameux âge d’or naissent en avril 1938 avec le premier numéro d’Action Comics, actant la naissance du premier et du plus grand des super héros américains modernes, Superman. Suivra Batman chez DC Comics, puis chez la concurrence Captain America, Human Torch chez Timely Comics, ou encore Captain Marvel chez Fawcett.

De là, de cette naissance, on peut déjà commencer à analyser s’il y a eu une volonté politique dans la création de ces super héros. Et là, navré pour les défenseurs du comics apolitique, mais la naissance des premiers super héros et éminemment politique. En effet, la plupart de ces héros, dont les deux plus emblématiques à l’époque sont Superman et Captain America ont été créé par des enfants d’immigrés juif, Jerry Siegel et Joe Shuster pour Superman, et Joe Simon et Jack Kirby pour Captain America. Dans sa première année de publication, Superman ne s’attaque pas à des aliens mais combat métaphoriquement le mal dont sont victime ces deux enfants d’immigrés, à savoir la corruption ou encore les violences conjugales. Les auteurs de Captain America eux, sont encore plus clairs dans leurs intentions. En 1940, leur but est, à la manière du Dictateur de Chaplin, d’alerter les américains sur la situation en Europe et les dangers du IIIème Reich à une époque où les Etats-Unis, avant Pearl Harbor, continuent de défendre leur politique de non-interventionnisme à l’échelle mondiale.

De là un constat prend forme, à la naissance des comics, deux de leurs plus emblématiques héros ont été créés pour des raisons éminemment politiques, par des auteurs imprégnés de valeurs de justice et de lutte contre le fascisme. Mais c’est peut-être dans la suite de leur histoire que les comics ont perdu cet aspect politique. Le Comics Code Authority, dont le but était de contrôler les publications a fortement censuré les histoires, que ce soit sur la violence ou même sur la représentation des femmes et des diversités. Pourtant les auteurs ont continué de communiquer des valeurs et des engagements dans leurs BD, allant même au bout d’un moment jusqu’à abandonner le Comics Code. Ils ont confronté l’Amérique profonde et l’Establishment dans Green Lantern/Green Arrow, qui aborde de nombreuses thématiques comme le racisme ou la drogue, les X-Men ont été créé comme métaphore de la différence, reprenant les grandes figures de Martin Luther King et de Malcom X dans les figures de Xavier et de Magneto.

Par la suite dans les années 1980, avec la British Invasion et l’émergence de nouveaux auteurs, de nouvelles voies se font entendre, et encore une fois, les comics sont plus politiques que jamais. Les deux fers de lance de cette époque sont The Dark Knight Returns de Frank Miller et Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons. Maintenant, je demande à qui que ce soit de venir me dire que ces bandes dessinées ne sont pas politiques et pourquoi (bon courage). C’est peut-être ensuite, dans les années 90 et 2000 que le marketing a plus pris le pas sur les auteurs, ou l’on a un peu plus muselé le discours, et c’est peut-être cette période que certains considèrent comme l’entièreté du monde des comics, et qui leur donne l’impression que la politique et les comics, ça fait 2. Pourtant, on a eu le départ des artistes vers l’indépendant, bientôt suivis par les auteurs, et si les Big Two lissent leur image de marque à l’époque des difficultés financières, le transfert se fait vers le milieu de l’indépendant.

Mais malgré tout, on continuera de voir des œuvres au caractère politique s’affirmer, notamment chez Marvel, avec Civil War, qui dans des Etats-Unis post 11 septembre, repose le conflit entre Amérique profonde, attachée aux libertés fondamentales et l’establishment, les faisant passer au second plan face à la sécurité de tous. De ce constat, il est difficile de dire que les comics ne sont pas politiques. Des auteurs utilisent ces personnages pour exprimer des valeurs morales. Alors pourquoi autant de personnes pensent cela ? Et bien probablement pour plusieurs raisons. D’une part parce qu’ils ont peut-être découvert les comics à une époque ou on a commencé à museler les auteurs. D’autre part, parce que le point de départ du Comicsgate est un peu différent.

Ce mouvement du Comicsgate s’est cristallisé autour d’un relaunch de Marvel intitulé All New All Differents, suivi de All New Marvel Now. Dans ces deux relaunch, on a touché à l’identité derrière les masques, remplaçant plusieurs figures de héros emblématiques de Marvel par des alter égos aux origines ethniques et genrées plus diverses que les mêmes hommes blancs présent depuis la fin des années 1930. Captain America a été incarné par le Sam Wilson, Jane Foster s’est approprié le marteau de Thor, et Riri Williams a pris le rôle d’Iron Man après la disparition de Tony Stark à la fin de l’event Civil War II. C’est également la série Mockingbird de Chelsea Cain et la couverture du n°8 qui a mis le feu aux poudres.

Ce qui a dérangé les lecteurs se revendiquant du Comicsgate, ce sont ces changements d’alter égos, qu’ils considèrent beaucoup comme de la « diversité forcée », refusant de voir leurs idoles de toujours changer de genre ou d’ethnie. De là, ces derniers ont commencé à militer pour mettre fin à la politique dans les comics. Mais du coup comme on l’a vu avant, la politique dans les comics n’est pas née en 2017. Elle imprègne ce médium depuis sa naissance, et continuera de l’imprégner jusqu’à sa mort. Peut-être que le problème du Comicsgate, c’est un problème de valeurs. Peut-être que les lecteurs ne sont pas en phase avec ces valeurs communiquées par une nouvelle génération d’auteurs et que ça les a marqués. Peut-être que chez ces lecteurs, pour la plupart masculins mais surtout blancs, le fait que Marvel assume à nouveau de manière moins masquée que dans les années 1990 que les comics sont avant tout des vecteurs d’idées a dérangé. Peut-être que l’affirmation plus importante d’une politique d’auteurs, comme dans les années 80 a dérangé. Mais ce n’est pas la question principale de cet article, qui ne se veut pas comme une analyse de la politique de Marvel dans les années 2010.

La question c’est, est-ce que le fait que militer pour que les comics ne soient pas politiques est politique ?

Oui, cette position est politique, est bien plus qu’on le croit. Quand on dit que tout est politique, c’est pas simplement pour dire “ça c’est de droite et ça c’est de gauche”. Non c’est plus compliqué, mais tout de même assez simple. Cela signifie juste que toute œuvre artistique illustre une manière de faire société, et une forme particulière d’organisation, de vivre-ensemble. L’œuvre peut prendre cette situation comme donnée, peut critiquer le cadre établi ou tenter de construire un cadre idéal. De là, même les comics des années 1990 de Rob Liefield et Todd McFarlane sont politiques. Mais ces valeurs sont peut-être moins en rupture avec le système dans lequel elles évoluent, contrairement à des œuvres qui nous paraissent plus marquées car plus contestataires du cadre dans lequel elles évoluent.

Quand Sean Gordon Murphy dit que ses œuvres ne sont pas politiques, c’est politique. Cela signifie que pour cet auteur, dans son œuvre, ses valeurs personnelles sont mises en retrait pour pouvoir vendre un maximum d’exemplaires de Batman White Knight. Mais ce ne sont pas ses valeurs qui sont mises en retrait, seulement une partie, celles les plus conforment au système, à la société dans laquelle il évolue, sont bien mises en avant, elles sont juste plus difficiles à percevoir que des idées plus contestataires.

Ainsi, la position d’Ethan Van Sciver n’a pour moi pas de sens. Vouloir des comics sans politique, c’est aussi stupide qu’infaisable. Les comics ont toujours été politiques et le seront toujours. La question reste, est-ce qu’un auteur les assume ou ne les assument pas. Les assumer est politique, ne pas les assumer pour tenter de plaire au plus possible et tout autant politique mais plus pernicieux. C’est trompeur, car personne n’abandonne jamais ses valeurs, et elles ressortent toujours dans une œuvre. Le conformisme est tout aussi politique que la rupture la plus totale. Militer pour des comics soi-disant purement axés sur le divertissement, c’est donc militer pour l’immobilisme, et le maintien éternel du même statuquo. C’est donc ne pas vouloir améliorer la représentation des minorités au sein du paysage super-héroïque, ou alors de manière extrêmement mineure voir inexistante par l’introduction de personnages tiercières que tout le monde oubliera très vite (coucou Duke Thomas). Cette position est politique. Tout aussi politique que le t-shirt de Mockingbird sur la couverture du #8.

Mais je ne dis pas que cette idée n’est pas défendable. Elle peut se défendre, si vous pensez qu’il n’y a pas de problème à ce que le paysage super héroïque ne reflète pas la diversité de la société, vous avez le droit de défendre cette idée (tant que ce n’est pas simplement du racisme, qui est un délit au sens de l’article R624–4 du code pénal). Mais dans ce cas, il faut clairement poser les mots, ne pas détruire le langage et le sens des mots pour faire paraître son discours plus rationnel que celui de la personne en face par des procédés intellectuellement fallacieux. Vous ne défendez pas des comics apolitiques, mais vous défendez une vision réactionnaire, c’est-à-dire une politique prônant et mettant en œuvre un retour à une situation passée réelle ou fantasmée, en révoquant une série de changements sociaux, moraux, économiques et politiques. Être réactionnaire, n’est pas une insulte, mais représente certaines valeurs, qui sont défendables, et si vous voulez les défendre, affirmez vous comme tel, et pas comme défenseur d’une vision apolitique des comics.

Cet article était un essai de démonstration du caractère politique de tout comportement et de toute œuvre artistique. J’ai conscience que ce texte est maladroit, mais je trouve important de militer pour un bon usage des mots. Ce n’est pas parce qu’une œuvre rentre en conflit avec votre système de valeurs qu’elle devient d’un coup politique et qu’elle ne l’était pas à l’époque ou elle était conforme à vos valeurs.

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Tallin Ranaghar par Sindri
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