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Du 9e art de réfléchir par Tsarathustra
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PAX ROMANA de Jonathan Hickman
ComicsLe 13 nov 2015
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PAX ROMANA


Scénario : Jonathan Hickman - Partie graphique : Jonathan Hickman


 

 

Il existe en littérature différentes figures de style permettant aux auteurs d'explorer des domaines inédits et singuliers tant dans la forme que dans le fond, l'uchronie, dont traite Pax Romana, en fait partie.

 

L'Uchronie, ce n'est pas un mot grossier, ni un mot savant d'ailleurs, c'est davantage un jeu de l'esprit auquel se sont prêtés les plus grands auteurs de Science-Fiction. Il s'agit de présenter l'Histoire comme elle aurait pu être plutôt que comme elle a réellement été, en choisissant un moment clé de l'Histoire de l'Humanité où un événement fictif modifie le reste de la chronologie et permet de développer une nouvelle trame historique à la fois inventée et cohérente.

 

L'Uchronie présentée par Hickman lui permet de débuter son histoire de façon tout à fait étrange et de s'amuser à perdre le lecteur dés les premières pages du récit... En effet, le lecteur se voit donné en guise d'introduction un Pape « génétique » (qui se présente lui-même comme étant à la fois « l’agrégat illuminé d’un millier de Saints-Hommes. l’Évêque de Rome, le Panchen Lama, le Pratyekabouddha, le Dernier Calife, le Prêtre Éternel d’Amon-Ra, le Rabbin Noir et le Shaman Blanc... le Vicaire du Christ. Et Le Pape Génétique. ») demandé une audience à un enfant qui semble en passe de gouverner le monde dans sa totalité. L'enfant souverain prenant le pouvoir dans peu de temps, il faut lui inculquer les dernières bases de son éducation politique et pour cela, le pape décide de lui enseigner « l'Histoire Occulte » d'un « ancien futur ». Vous êtes un peu perdus ? C'est bien normal. Car Pax Romana se révèle très vite être une œuvre riche et intelligente qui ne laissera personne indifférent. A travers une construction complexe et dense, des textes pertinents et une évolution constante du récit, le comics de Jonathan Hickman innove, surprend, et pourrait même choquer !

 

Pax Roman, la longue période de paix imposée par l'Empire romain sur les régions contrôlées.

 


L'Histoire


 

(Zone Spoiler en italique)

 

En l'an de grâce 1421, l'homme a déjà conquis l'espace, établi des colonies sur Mars et entreprend des voyages quotidiens vers la Lune (!). La Terre est sous la tutelle mondiale du Saint-Empire de Rome, et plus particulièrement de son tout jeune empereur. Le fameux Pape génétique, condensé de tous les grands dirigeants des anciennes civilisations et religions, juge que l'heure est venue de conter l'histoire de l'Humanité à l'enfant :

 

« Nous somme en 2053 et le monde a considérablement changé depuis le début du siècle ! L'ensemble de l'Europe est aujourd'hui majoritairement musulmane et l'Islam semble continuer son ascension fulgurante alors qu'un véritable désintérêt pour le monothéisme s'empare depuis quelque temps de l'Ouest du monde. Le Pape Pie XIII, au doux surnom de Pape Noir, cherche une solution à cette situation qu'il juge être un problème. Il apprend alors via le Cardinal Beppi Pelle que des chercheurs du CERN viennent tout juste de percer la clé du voyage dans le temps ! Le Vatican est alors réuni et la décision de monter une expédition temporelle est très vite prise. Le but de la mission ? Une armée aux ordres de l'église va être envoyée en l'an 312 afin de prêter main forte au tout premier Empereur Romain Catholique et ainsi asseoir la supériorité de la religion chrétienne pour les siècles à venir.

 

Les légions romaines face aux envahisseurs du futur

 

« Mais dés le début de la mission, à peine les équipes militaires ont-elles débarquée dans le passé, qu'un général du nom de Nicholas Chase se rebelle et décide d'user des ressources modernes apportées du futur afin d’œuvrer non pas au développement de la religion mais bien à l’ascension accélérée du progrès scientifique, social et surtout politique.

Les paradoxes temporels, idéologiques et personnels de ces mercenaires du Vatican de 2053 vont alors entrés en collision. L'utopisme de certains créera nombre de conflits internes, et marquera largement cette Antiquité tout bonnement ahurie face à ces « Tanks » et ces « Bombes nucléaires » venues du futur... »

 

« Ce n'est qu'au XXe siècle que sont apparus les moyens techniques d'annihiler toute une catégorie de personnes. Nous avons amené avec nous un tel pouvoir. Je n'hésiterai pas à en user contre les animaux qui s'opposeront à la marche du progrès humain. Qu'ils viennent, les Huns ! Qu'ils viennent, ceux qui voudraient faire de nos gens des esclaves, raser nos villes ou brûler nos bibliothèques. Et qu'ils apprennent, une bonne fois pour toutes, cette leçon : cette fois, le progrès social ne sera pas arrêté. Il n'y aura pas de Moyen Âge, pas de longue nuit avant la Renaissance et les Lumières. La vieille Histoire, nous allons la défier. »

 

Une poignée de mercenaires pour changer l'Histoire de l'Humanité

 


L'Auteur : Jonathan Hickman


 

Dans la préface de l'ouvrage, nous rencontrons Gail Butler, une journaliste américaine spécialiste du monde des comics, qui nous dit très vite tout le bien qu'elle pense de ce jeune prodige du milieu qu'est Jonathan Hickman : « C'est LE nouveau Warren Ellis, LE nouveau Frank Miller… LE nouvel Alan Moore », ce n'est pas rien ! Pourtant, une fois ce Pax Romana refermé, nous aurions plutôt tendance à la croire tant l’œuvre semble maîtrisée et vouée à rester…

Connu du grand public pour ses runs acclamés chez Marvel Comics en tant que scénariste (Fantastic Four, Avengers), Hickman est également un auteur indépendant polymorphe et multitâche. Il va en effet décidé de gérer de A à Z la conception de ce Pax Romana, tant au niveau du scénario qu'au niveau de la charte graphique complète, chose qu'il avait déjà fait avec l'un de ses tout premiers travaux indépendants, Nightly News.

Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il parvient aisément à transformer son essai ! Non content d'être une œuvre intelligente et innovante dans le monde du comics, Pax Romana fait preuve d'une véritable audace graphique, s'éloignant des standards du genre pour mieux s'en démarquer et exister par elle-même.

 

 


Le Scénario


 

"Quis custodiet ipsos custodes ?"

 

Il y a beaucoup à dire sur le scénario tissé par Hickman, Pax Romana étant bien davantage qu'un comic-book de divertissement et se présentant plutôt comme un support à la réflexion philosophique et politique.

 

Très tôt, le lecteur comprendra qu'il est face à une œuvre différente, à la fois exigeante et complexe. L'auteur emmène son récit dans un voyage temporelle, révisionniste même, lui permettant de réécrire l'histoire de la manière la plus créative qui soit, enchaînant les idées les plus folles dans les traces de son uchronie. Le propos de l'auteur est extrêmement ambitieux, chaque nouvelle idée est le fruit d'une réflexion, permettant ainsi d'allié cette richesse créative à une cohérence sans faille, Hickman s'étant beaucoup documenté sur le règne de Constantin afin d'en dégager les principaux enjeux politiques et sociaux de l'époque de ce singulier empereur romain.

 

Pax Romana et son icônographie chrétienne

 

Mais bien que le postulat de départ soit passionnant dans l'idée, la narration adoptée ici risque de déstabiliser les lecteurs les moins courageux. Nulle concentration sur l'action dans ce récit de "Science-Fiction antique", mais plutôt de nombreuses pages de dialogues entre les protagonistes, voire de simples comptes-rendus de conversations enregistrées, sous la forme de texte continu qui plus est. Mais qu'à cela ne tienne ! Cette austérité narrative et cette certaine lenteur du récit s'avèrent au final bien plus captivantes qu'il n'y paraît, l'auteur jouant aisément avec les codes graphiques et les propos intelligents et pertinents.

 

Oui, le récit est riche ! Oui, le récit est intelligent ! Oui, le récit s'impose d’emblée comme un œuvre ambitieuse pour sa « petite » taille (rappelons que nous parlons de comics) de 144 pages (réunissant les quatre épisodes parus outre-atlantique). Condensée donc dans un récit concis, l'histoire se présente davantage sous la forme d'un rapport de mission, lui permettant de se dérouler rapidement, à l'aide d'ellipses et d'accélérations périodiques. Nous avons là affaire à une « Nouvelle Graphique » plutôt qu'à une simple bande-dessinée, le livre mêlant plutôt la prose avec de l'illustration qu'un rapport classique de case-images-phylactères.

 

L'accumulation de texte au sein des pages pourront en dérouter certains

 

Le genre Uchronique est un bac à sable maintes fois utilisé par les plus grands auteurs du genre, et ce Pax Romana ne dérogera pas à la règle. Ainsi, ces mercenaires venus de 2053, qui se révoltent face à l'église et décident d'instaurer une république démocratique au IIIème siècle, sont passionnants à suivre. Le groupe armé tentera de faire disparaître la religion de ce siècle afin d'installer un État de droit absolument laïque avant même que s'engendrent les guerres de religions que connu le moyen-age.

 

Car, bien au-delà d'un « simple » voyage dans le temps, c'est une véritable réflexion philosophique illustrée que nous propose l'auteur en nous présentant une poignée d'hommes tentant de modifier le monde et son Histoire selon leurs convictions personnelles. Mêlant intelligemment politique, Histoire, technologie et philosophie, Pax Romana soulève un nombre incalculable de pistes de réflexion pertinentes, comme tout les grands récits ayant réussi l'acte suprême de sortir de leur carcan de fiction pour devenir un support de catharsis existentielles.

 

Hickman opte pour un récit sans concession ! Évitant les scènes d'action (ce qui reste rare encore aujourd'hui dans le monde du comics), l'auteur ne rend pas artificiellement son récit plus intense qu'il ne devrait l'être. Ainsi se trouve plutôt mis en scène des personnages humains, dépassés par leur propre entreprise et par le poids de l'héritage qu'ils risquent de laisser aux générations futurs. C'est emprunts de doutes et de débats qu'ils vogueront à vue à travers l'Histoire future de l'Humanité, pas encore écrite, où chaque micro-évènement est susceptible d'engendrer un effet majeur à posteriori.

 

Chaque évènement aura de lourdes conséquences pour l'Humanité

 

Car chaque action et chaque décision devient alors un choix éthique une fois présentés comme des actes fondateurs à l'échelle des civilisations et du développement de l'Humanité. Autant les décisions humaines nous seront montrées de manière abrupte, par le dessin et le dynamisme de la charte graphique, autant leurs conséquences (et donc les grands événements de la « nouvelle » histoire de l'Humanité) nous sont présentées de manière bien moins personnelles, sous la forme d'une énorme frise historique plutôt abstraite en comparaison avec l'aspect humain produit par le récit jusque là. Preuve en est que Hickman, derrière ce comics aux aspects planétaires et colossaux (qui n'est pas sans évoqué un « Fondation » d'Isaac Asimov) reste avant tout un conteur d'histoire et de destins humains.

 

Exemple de frise chronologique présente dans le livre

 

Cela permet d'amener la réflexion à l'échelle humaine, traitant de problématiques qui nous touchent tous (ou en tout cas le devraient!) comme les règles de société et les systèmes politiques, pourquoi s'engendrent-ils, pourquoi s'annihilent-ils. Sur la place de la religion également, problème de plus en plus rencontré dans nos sociétés contemporaines, quel rapport peut-on établir entre son évolution à travers l'Histoire et le statut qu'elle possède aujourd'hui ? Il n'y aura donc pas d'explosions, de robots super-stylés ou d'encapés surhumains dans ce qui reste tout de même un véritable comic-book plein de rebondissement. Non, mais il y aura en revanche beaucoup d'interrogations, de réflexions, et surtout de remises en question.

 

Êtes-vous prêts à vous lancer dans ce voyage temporel et existentiel ?

 

Nicolas Chase, le roi qui se croyait philosophe

 


Les Thèmes


 

"L'Histoire du monde est le tribunal du monde."

 

Il y a fort à parier que le livre de chevet d'Hickman lorsqu'il écrivait Pax Romana était « La république » de Platon. Cette œuvre fondatrice de l'Histoire de l'humanité se présente sous la forme de dix livres où Socrate, sous le regard de Platon, va tenter, à tâtons, de la même façon que Nicholas Chase, le protagoniste de Pax Romana, de découvrir quel est le système politique le plus favorable à la majorité. La quête se fera à coups d’essais et de réflexions relativement simples et logiques, cherchant sans cesse à dégager le rapport de cause à effet entre les grandes idées politiques qu'à pu engendrer l'Humanité.

 

 

Car Socrate établit une définition de la « république » alors qu'elle n'existe pas encore à son époque, ni en théorie, ni en pratique. C'est également ce que tente de faire Chase en voulant instaurer un système politique qui n'a même pas encore germé dans l'esprit des Romains. Et Platon, à travers la politique, nous parle avant tout de justice, de ce qui la définit, de ce qu'elle doit être et ne pas être, mais surtout de son sens premier, à savoir placer un homme face à ses responsabilité et aux conséquences de ses actes, choses que choisit également de faire Hickman en nous présentant un récit où chaque acte sera la cause d'un effet majeur et en mettant cette responsabilité sur les épaules d'un protagoniste.

 

Le cheminement de Chase va ainsi plus ou moins suivre le raisonnement de Platon. Dans le premier livre de la république, Polémarque donne une première piste de définition de la justice sous cette forme : « faire du bien à vos amis et causer des dommages à vos ennemis. ». Et n'est-ce pas ce que fait le révolutionnaire Chase en tant qu'acte fondateur de son nouvel ordre politique lorsqu'il décide de « tuer » l'oppresseur catholique afin d'instaurer un conflit destiné à libéré le peuple antique ?

 

Mais très vite des failles apparaissent, et dans le raisonnement du philosophe antique, et dans les conséquences de l'acte de Chase. Socrate interroge le lecteur sur base de cette définition : Comment différencier un ami d'un ennemi ? L'ami est-il d'office vertueux et l’ennemi belliqueux ? On se rend alors bien vite compte que ce « premier jet » ne conviendra pas éternellement et qu'il faudra pousser la réflexion plus loin, et les actes dans le cas de Chase.

 

Deux époques, deux façons de faire la guerre

 

Selon Socrate, il faut remonter à l'essence du concept et non se fier à ses apparences. Thrasymaque propose alors la définition suivante : «La justice est l’obéissance à l’intérêt du plus fort», ce qui sera une fois de plus très vite remis en cause par Socrate qui y verra nombre de failles. Le philosophe de terminer le livre 1 sur cette question fondamentale : « La vie juste est-elle plus gratifiante que la vie injuste? » qui, mise en perspective avec les différentes personnalités de Pax Romana, semble donner un éclairage pertinent sur certaines intentions de Jonathan Hickman. A savoir que l'auteur à très certainement désiré rester neutre quant aux intentions et motivations de ses héros, préférant questionner plutôt que présenter et accuser, à l'instar de Socrate.

 

A l'aulne du livre 2 de « La République », une cassure apparaît entre Socrate et Chase. Dans le texte grec, Socrate analyse une nouvelle définition de la justice : « La justice est un compromis conçu pour la protection mutuelle des citoyens d’un État », sous-entendu que la justice est une « invention » de l'état dont le but est de protéger le peuple de lui-même. Socrate critiquera cette définition, n'appréciant aucunement que l'idée de Justice soit non-naturelle. Pourtant, dans le récit d'Hickman, Chase tente bel et bien d'instaurer une laïcité bâtie de toute pièce, héritage branlant de l'époque d'où il vient, décidant de livrer au peuple un concept artificiel plutôt que de lui donner les outils de le développer de manière naturelle et fluide. Et c'est alors que Pax Romana tombe ici non seulement dans la plus pure réflexion philosophique mais également et surtout dans ce que la science du voyage dans le temps à produit de plus passionnant au fil des siècles : Les paradoxes temporels.

 

Hickman parvient à lier pavés de textes et interrogations humaines

 

Et Hickman de nous présenter un paradoxe bien particulier qui est celui du "paradoxe de l'écrivain". Ce paradoxe repose sur une réflexion assez simple : « Imaginons qu'un homme soit amateur d'une œuvre particulière (une symphonie de Mozart, une pièce de Shakespeare…) et qu'il parvienne à voyager dans le passé afin de rencontrer son idole. Il lui demande alors de lui signer un autographe sur ses partitions ou son livre. Mais imaginons maintenant que Mozart ou Shakespeare soit à une période de leur existence où ils n'ont pas encore produit l’œuvre en question et qu'ils trouvent que la trace de cette œuvre ramenée par le voyageur du futur soit géniale. Ils décident alors de la voler et de la publier sous leur nom (ils sont légitimes, c'est bien leur nom qu est inscrit dessus). L'acte de création de l’œuvre disparaît alors puisqu'ils n'auront jamais besoin de créer cette œuvre, la version finale étant arrivée en leur possession grâce au voyageur du futur. »

Dans Pax Romana, ce n'est plus une œuvre qui se crée spontanément à travers le temps mais bien une idée, l'idée de laïcité. Lorsque Chase décide d'enseigner un concept du XXIème siècle aux Romains du IIIème siècle, voulant ainsi leur éviter le moyen-age, il oublie que ce concept de laïcité n'a pu se développer que grâce à toute cette période obscurantiste que fût le moyen-age, et qu'un futur basé sur une idée complètement artificielle ne peut être bénéfique pour personne.

 

Car si la laïcité doit être adoptée comme un idée sortie de nulle part, non basée sur la réflexion, l'expérience et le vécu, vaut-elle mieux que la religion ? Tout le paradoxe est là ! Chase défend l'idée de laïcité contre la religion mais transforme la laïcité en nouvelle religion par son acte irréfléchi et sanguin.

 

La laïcité comme nouvelle religion (!)

 

Nous arrivons au livre 3 de Platon où l'idée de "Gardien" est abordée. On y développe l'idée selon laquelle la raison d'être de l’État est d'exister pour le bien du plus grand nombre et non pour celui de quelques-uns. La cité est alors fondées sur la division des tâches et la question de la défense et de la sécurité apparaît : "C'est aux guerriers d'êtres les gardiens de la Cité".

Et ce n'est encore une fois évidement pas un hasard qu'Hickman ait fait de Chase un militaire (un guerrier) voulant s'accaparer l'ensemble des idées d'une époque. Exit donc la répartition des tâches pour Chase, qui voit en son érudition une supériorité lui permettant de s'imposer comme penseur unique du IIIème siècle. Tout cela nous renvoi à un autre comic-book fondateur qui nous posait jadis la question suivante : Qui gardera ces gardiens ? (Quis custodiet ipsos custodes ? Ou encore Who Watches the Watchmen ? si vous préférez) qui, bien avant de trouver son écho dans le chef d’œuvre d'Alan Moore, fut une locution latine attribuée au poète romain Juvénal , la corrélation est aisément faite !

 

Enluminure représentant Juvénal

 

Hickman se joue sans doute de cette réflexion sur le pouvoir et « le gardien » qu'est Chase, lui renvoyant à la face son erreur lorsqu’il décide d'en faire un militaire, un « gardien » qui n'est plus « gardé » mais libre de faire ce qui lui plaît, peut-être même des erreurs… L'auteur présente d'ailleurs ce principe d'erreurs et de responsabilité face aux conséquences qu'est la Justice des premiers livres de « La République » en citant directement le poète allemand Friedrich von Schiller : « Die Weltgeschichte ist das Weltgericht. L'Histoire du monde est le tribunal du monde. » et Pax Romana de sous-entendre que l'Histoire du monde sera le tribunal de Chase, et des hommes qui voulurent basé le développement de l'humanité sur des idées artificielles… Schiller qui est sans aucun doute un modèle de pensée pour Chase, peut-être même la base de sa philosophie personnelle, en témoigne une autre citation très connue du poète : « Les grands arrêteront de dominer quand les petits arrêteront de ramper ». La boucle est bouclée dans l'esprit de Chase !

 

« Les grands arrêteront de dominer quand les petits arrêteront de ramper »

 

Le poète allemand Friedrich von Schiller

 

Au sein du livre 4, Socrate envisage une manière d'améliorer les États existants. Il faut selon lui que les philosophes deviennent rois ou bien que les rois deviennent au moins philosophes. Socrate d'embrayer alors sur « l'allégorie de la caverne » désormais bien connue afin de présenter l'idée qu'il se fait d'un philosophe, à savoir un homme destiné à montrer le vrai. Et c'est précisément ce qui fera défaut à Chase. Le militaire, devenu roi, doit devenir philosophe afin de gouverner correctement. Mais il a oublié que le philosophe n'est pas simplement l'homme qui présente la vérité au peuple, le philosophe doit avant tout rechercher la vérité et ensuite aider le peuple à la découvrir à son tour (notamment au moyen de la dialectique). On en revient donc au paradoxe de Chase qui, tentant de présenter la vérité qu'est la laïcité au peuple antique sans aucune forme de dialectique (à moins que l'on considère des armes de destruction massive comme étant la dialectique du XXIème siècle, l'idée étant à creuser) et se brûlera forcément les ailes à un certain moment et sera davantage roi que philosophe, Chase devenant même une sorte de tyran, autre système politique que Socrate aborde également en le condamnant fermement.

 

Vue d'artiste de l'allégorie de la caverne de Platon

 

Hickman renforce encore le lien de Pax Romana avec Socrate en renvoyant directement au principe de Rois-philosophes (autrement dit de dirigeants éclairés) avec cette réplique de Chase : « il y a trop de variables. Plus nous refaisons le monde plus le modèle qui nous guidait, l'ancienne histoire, devient inutile. Bientôt...très bientôt, nous naviguerons à vue. A ce moment, tout ne dépendra plus que de la qualité des hommes que j'ai choisis. » et lorsqu'on lui demande si ce sont des hommes de confiance, de répondre «  ... qui peut connaître le cœur des hommes ? » Chase assumant alors totalement l'absence d'éclairage dans ses actions, assumant totalement qu'il est un roi mais non un philosophe.

 

La fin de l'œuvre majeure de Platon qu'est "La république", notamment à travers le livre 9, explique que, même si l’État est une construction théorique, le philosophe doit toujours vivre comme s'il était réel à l'intérieur de lui. Et c'est peut-être cela l'ultime erreur de Chase, Gardien de la Cité qui aura voulu faire de cette utopie philosophique une réalité concrète et se rendant compte bien tardivement que la méthode n'était définitivement pas la bonne...

 

Deux dirigeants finalement pas si différents

 


La Partie Graphique


 

« il y a trop de variables. Plus nous refaisons le monde plus le modèle qui nous guidait, l'ancienne histoire, devient inutile. Bientôt...très bientôt, nous naviguerons à vue. A ce moment, tout ne dépendra plus que de la qualité des hommes que j'ai choisis. »

 

Ce qui surprend lorsqu'on ouvre Pax Romana pour la première fois, c'est bien sa partie graphique. On pourrait parler d' œuvre graphique d'avant-garde tant les codes utilisés sont loin de ce que l'on connaît habituellement.

L'auteur assure lui-même le dessin, chose relativement rare quand on le connaît à travers ses travaux chez Marvel Comics, et c'est du plus bel effet ! Le rendu général est réellement déstabilisant, alliant une représentation anatomique brute à des graphismes savamment étudiés. Tout est là pour flatter le regard, l'auteur préférant sans doute un résultat « joli » et « clean » qu'un résultat réellement narratif. Que ce soit au niveau des gammes de couleurs utilisées, des infographies contemporaines, des différentes tableaux ou encore des notes en bas de page, l'aspect visuel est, à l'instar du récit, ambitieux.

 

 

Un certain inconfort s'installe alors chez le lecteur (ou plutôt le spectateur) qui risque bien vite d'être perdu dans ce torrent visuel alliant mise en page éclatée, narration lourde et récit complexe. Ce sont en quelques sortes les parenthèses de l'Histoire que Hickman présente, axant la majorité de ses planches sur l'Homme et l'Humain, préférant instaurer les dates, les événements majeurs et les comptes-rendus sous la forme de textes bruts ou d'énormes frises chronologiques qu'il faudra du courage à décortiquer dans leur totalité, bien qu'ils soient tout bonnement passionnants et un reflet des plus pertinents de la maîtrise du sujet dont fait preuvre l'auteur. Cela permet également de prendre conscience des nombreuses et fastidieuses recherches qu'il a du effectuer pour le récit.

 

En conséquence, même le graphisme participe à l'instauration d'une uchronie, à la fois baroques et antiques, les planches sont parsemés de pointillés blancs rappelant tantôt des timbres-postes, tantôt des amas d'étoiles étrangement structurés, habitant des fonds unis délestés de tout décors où de grandes taches de couleurs dansent aux côtés de sceaux antiques et autres symboles cabalistiques. Ces pleines pages colorées et flamboyantes ne sont d'ailleurs pas sans rappeler les grandes fresques byzantines avec leurs icônes en majesté et leur fonds d'or, apogée de l'art Romano-Chrétien de la fin du IXème siècle, soit quelques siècle après Constantin.

 

Le Christ Pantocrator, artiste inconnu, 1180-1190

 

Les personnages, sortes de gravures contemporaines, à la fois tracés à l'aide de traits à l'aspect ancien et d'infographie moderne, uniquement en pleins et vides de noirs et transparents, semblent perdus sur la page, perdus dans leurs réflexions, perdus par ce trop plein d'informations visuelles. Ils ne sont plus sur la terre ferme mais dans une constellation de points blancs qui sont autant d'étoiles rendant le récit cosmique et iconique, s'apparentant aux grands mythes fondateurs et récits antiques que nous connaissons tous, les protagonistes ne sont plus des êtres humains mais des figures tutélaires de leur destin.

 

Une planche de Hickman et La Basilique San Vitale de Ravenne

 

Ces planches qui flottent dans les étoiles sont les témoins du récit qui se déroule sous nos yeux, à la fois mythologique et onirique, nous sommes dans le domaine de l'imagination (rappelons que le récit est un conte raconté à un enfant par un Pape Génétique en mauvaise santé). Le visuel s'accompagne même de textes complets lorsqu'il ne parvient pas à s'exprimer totalement, sans doute écraser par la force et le poids du récit qu'il doit supporter.

 

Radical, Pax Romana l'est très certainement. Exigeant, il l'est tout autant. Tel une œuvre d'art demandant une série de clés afin d'en percer tous les tenants et les aboutissants, ce comics, que dis-je ? Cette œuvre majeure de Jonathan Hickman fera date comme étant un livre stupéfiant, déroutant, sidérant, exaltant, ...passionnant.

 

...Stupéfiant, Déroutant, Sidérant, Exaltant, Passionant...

 


Les Sources


 

1 http://www.planetebd.com/comics/urban-comics/pax-romana/-/21450.html

2 http://petebondurant.over-blog.com/2014/05/pax-romana-de-jonathan-hickman-urban-comics.html

3 http://www.senscritique.com/bd/Pax_Romana/critique/31156946

4 http://www.babelio.com/livres/Hickman-Pax-Romana/579738

5 http://www.actuabd.com/Pax-Romana-Par-Jonathan-Hickman

6 http://www.comicsprime.be/review-vf-pax-romana/

7 http://www.sceneario.com/bande-dessinee/vf-pax-romana/constantin/20851.html

8 http://www.murmures.info/index.php?kro=12273&action=view

9 http://la-philosophie.com/la-republique-platon

10 https://fr.wikipedia.org/wiki/Quis_custodiet_ipsos_custodes%3F

11 http://www.erudit.org/revue/LTP/1984/v40/n2/400091ar.pdf

 


 

Merci.

 

 

 

 

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