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Brigade Chimérique et Stratégie Transmedia
Franco-belgeLe 03 aout
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À la fin du mois sortira Le Nyctalope (prévu à l’origine en avril) chez Delcourt, par Serge Lehman et Gess. Les lecteurs de la Brigade Chimérique reconnaitront parfaitement le protagoniste de cette nouvelle série pour y avoir eu un rôle important. Le Nyctalope accroit donc un peu plus l’univers créé en 2009.

L’occasion de se pencher sur La Brigade et sa stratégie transmedia.

 

 

La Brigade Chimérique est une série feuilletonnante de bandes dessinées françaises composée de six volumes, qui raconte pourquoi et comment tous les super-héros européens, nés sur les champs de bataille de la guerre 14-18, dans le souffle des gaz et des armes à rayon X, ont disparu avec la Seconde Guerre Mondiale.
Les auteurs font revivre, dans un contexte géo-politique fidèle à la situation de l'Europe d'avant-guerre, des personnages historiques réels (Marie Curie, André Breton, George Spad…) ainsi que des personnages de la littérature populaire européenne du début du XXe siècle (Le Docteur Mabuse, le Passe-Muraille, Gregor Samsa). L'univers est qualifié de « radiumpunk » (le mot est dérivé du terme steampunk, qui désigne des univers dont la technologie est basée sur la machine à vapeur) : les technologies emploient le radium, dont la découverte par Marie Curie sert de point de divergence historique.
Le duo Serge Lehman et Fabrice Colin signe le scénario, les dessins sont de Gess et les couleurs de Céline Bessonneau. La série a été publiée d’août 2009 à octobre 2010 par les éditions de L’Atalante, dans leur collection Flambant Neuf.


Dispositif Transmedia :

L’univers de la Brigade Chimérique est au cœur d’un dispositif transmedia.

La série de bandes dessinées, publiée de l’automne 2009 à l’automne 2010, en est le vaisseau mère, la base. Elle tient elle-même beaucoup du croisement entre deux medias (le comic et la BD franco-belge) : publiée au rythme d’un volume tous les deux mois, dans un format aux dimensions d’un comic, mais avec 42 planches à l’intérieur et une couverture rigide soignée (caractéristiques de la bande dessinée franco-belge). De plus, l’univers lui-même est transmedia, car il met en scène personnages réels et personnages fictifs littéraires (romans et romans feuilletons) ou cinématographiques plus ou moins connus, au sein de la série BD, à l’instar de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, d’Alan Moore.
De la série découle tout le dispositif transmedia.

Lors des Utopiales 2009 (festival de SF à Nantes), une exposition met en scène les inspirations des auteurs et des planches des premiers albums. Cette extension y attire un public différent, pas forcément intéressé au premier abord par la BD (les Utopiales impliquent également les romans, le cinéma, et même des conférences), mais à fort potentiel de communication et de création de base de fans. L’exposition permet au visiteur d’être immergé physiquement dans l’univers de la BD.

Une encyclopédie, accompagnée d’une adaptation en jeu de rôle par les éditions Sans-Détour paraît en novembre 2010 sous le titre L’Encyclopédie de la Brigade Chimérique. Elle est suivie de deux autres volumes, Aux confins du merveilleux-scientifique (2011) et La Grande Nuit (2012), chez le même éditeur.
Le jeu propose d'incarner des super héros français dans les années 20 et 30, que le joueur doit lui-même créer (à partir de données de base) ; il est même possible de le dessiner. Le joueur pourra alors participer à des scenarii ou campagnes (comme La Guerre des Vampyres, La Dernière Guerre…) inédites, publiées à un rythme feuilletonnant, mais se déroulant dans l’univers de la Brigade Chimérique (on croise certains protagonistes de la BD). Il est même possible de créer ses propres scenarii.
Le fan est donc ainsi directement impliqué dans l’exploration, le prolongement de l’univers, et dans le processus transmedia.

En octobre 2012 paraît aux éditions de l'Atalante une intégrale complétée par huit pages couleur de dessins et d'illustrations de Gess, et par un cahier texte de trente-deux pages où les auteurs expliquent leur processus créatif et analysent, planche par planche, toutes les références (littéraires, cinématographiques, picturales, politiques, scientifiques…) de la série. Pages inédites et making of, cette intégrale peut être considérée comme une extension transmedia.

En 2013 sort aux éditions de L’Atalante L’Homme Truqué, publié dans un format purement franco-belge, mais se déroulant dans le même univers que la Brigade Chimérique. Encore une fois dans un esprit de transmedia intrinsèque à la BD : elle est une très libre adaptation du roman éponyme de Maurice Renard, paru juste après la Première Guerre mondiale.
Cette BD ajoute une nouvelle pierre au monde crée, et est une parfaite porte d’entrée à de nouveaux lecteurs.

En août 2014 arrivera également Le Nyctalope, chez Delcourt, issu du personnage de Jean de La Hire, et déjà présent dans La Brigade. Lehman souhaite un retour aux sources, aux feuilletons d'origine, et leur appliquer la même méthode de transposition que dans La Brigade chimérique.

En guise de prolongement à l’univers, Serge Lehman donne une suite indirecte en janvier 2012 en créant une nouvelle série intitulée Masqué. Publiée chez Delcourt à un rythme rapide (deux à trois volumes par an) et dessinée par Stéphane Créty, cette série est située à Paris-métropole dans un futur proche. Les super-héros ont été oubliés, mais l’ombre tutélaire de Fantômas domine cette période et voit le retour des surhommes.
Cette série donne à voir l’après Brigade Chimérique, près d’un siècle plus tard, dans le même univers. Elle peut néanmoins se lire indépendamment de la série-mère, et est encore une fois une porte d’entrée à de nouveaux lecteurs.


La question de la forme :

Le support-même de la série-mère de la Brigade Chimérique est intéressant. À la croisée du comic et de la BD franco-belge, il lui permet d’être classée dans ces deux catégories de medias, mais également de s’en distinguer. Placée au rayon comics des librairies, elle dénote par son nombre de pages, sa couverture rigide, et son origine française. Placée parmi les autres BD franco-belge, son petit format, son rythme de parution, et son histoire-même, la font ressortir.
Il n’est d’ailleurs pas rare de voir la série dans les librairies spécialisées de comics, ou dans les librairies et rayons BD.
Ainsi, un public plus large peut être touché : le lecteur de bande dessinée franco-belge, et le lecteur de comics, l’un n’étant souvent pas l’autre. Et ce public est à même de créer beaucoup de communication autour de la série et de la supporter, à travers les sites ou blogs spécialisés, de lecteurs, ou les différentes conventions de bandes dessinées, de comics ou plus largement de SF (d’où l’intérêt d’expositions).
Le jeu de rôle est une extension utilisant une plateforme différente, à même de toucher de nouveaux joueurs, et comptant sur une base solide même si peu nombreuse de joueurs réguliers, souvent présent en conventions, et partageant ainsi beaucoup de centres d’intérêts communs avec les autres visiteurs et lecteurs de BD.


Différences culturelles de marchés :

On est ici dans le cas du marché Franco-Belge, où la BD est un medium culturel reconnu (nombreux festivals et salons, qui déplacent les foules, comme pour Angoulême).
Il permet ainsi à la série-mère d’être la clé de voute de l’univers, et de faire des autres médias mobilisés de simples périphéries. Le jeu de rôle ou les expositions permettent de consolider la base de fan, et d’attirer de nouveaux lecteurs et soutiens de l’univers.
Cependant, de nombreux ponts peuvent être établis avec le marché américain. En effet, l’univers possède un fort ADN lié aux comics : format, rythme de parution, inspirations, personnages typés super-héros…
Le public visé est donc, comme sa série-mère, à la croisée des genres : aussi bien franco-belges qu’adeptes de la culture américaine.
À l’instar des figures majeures des comics, la BD est donc ici le point de départ de l’univers transmédia. Il est ensuite transposé dans d’autres media, et comporte aussi des extensions avec de nouvelles séries BD.
Mais contrairement aux comics, l’auteur principal, Serge Lehman à la mainmise sur son univers et l’exploite comme il l’entend (format différent, dessinateur différent, éditeur différent, support différent (il a participé à l’élaboration du jeu de rôle)), parfois accompagné d’un des co-créateurs d’origine (comme Gess par exemple).


Conclusion :

De par la nature transmédiatique intrinsèque à la série-mère, celle-ci était destinée à connaître des extensions transmedia au-delà du cadre de la simple BD, et adaptés aux centres d'intérêts de sa base de fan et d'une culture hybride entre le franco-belge et l'américaine.
La BD engendre une exposition en festival consacré à la SF, puis un jeu de rôle avec de nombreuses nouvelles campagnes publiées, puis, le succès aidant, engendrant de nouvelles séries BD liées à l'univers mais dans un format purement franco-belge mais à parution rapide.
La BD y est donc centrale, à quelque niveau que ce soit, contrairement au marché américain où elle n'est souvent qu'une périphérie (bien que souvent point de départ d'extensions transmedia, ce n'est que par le cinéma que tout s'emballe).
La stratégie transmedia prend donc en compte les codes et références de son aire culturelle propre (le franco-belge) tout en créant une passerelle avec une autre aire culturelle en pleine explosion (les comics américains), tout en ayant son identité propre et évitant l'extension cinématographique récurrente.

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