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Critique

Bitch Planet - tome 1, la critique

Comics Le 10 mai 2016
1
par Elsa
Bitch Planet - tome 1, la critique

L’avis de Elsa7

On a aimé • Un message intelligent et important • Un monde très riche • Excellent vecteur de débat
On a moins aimé • Des personnages qui n'évitent pas totalement les clichés • Des passages trop rapides

Bitch Planet débarque en France, chez Glénat. Au programme : un huis clos violent dans une prison de femmes un peu particulière.

"NC"

© 2015 Milkfed Criminal Masterminds, Inc. All rights reserved.

Imaginez un monde où les femmes jugées 'non-conformes' seraient envoyées dans une prison construite sur une autre planète. Parce qu'elles refusent de se soumettre à une société exclusivement gérée par les hommes, des centaines de femmes arrivent à Bitch Planet pour y croupir. Leurs crimes ? Si certaines sont effectivement des criminelles, d'autres ont été accusées à tort, histoire qu'on n'entende plus parler d'elles. Trop intelligentes, combattives, parfois simplement grosses, homosexuelles ou tout autre raison aussi arbitraire, toutes les femmes qui ne correspondent pas à l'idéal soumis que l'on attend d'elles sont petit à petit évincées de la planète Terre

En coulisse, quelque chose se prépare. Des femmes en colère condamnées à moisir dans une prison, n'est-ce pas là une superbe opportunité ? Pourquoi ne pas les faire se battre et en faire une émission de télévision ? Audience assurée.

Sous tension.

Derrière un comics d'anticipation qui reprend des codes, graphiques et scénaristiques, assez rétro, Bitch Planet est une rageuse critique de notre société occidentale patriarcale. Car si on n'enferme pas les femmes en prison pour un oui ou pour un non, on leur impose déjà des clichés, voir des obligations que l'on voudrait liées à leur sexe. Être gentilles, pas trop ambitieuses ni même indépendantes, et correspondre à un idéal physique stupide où une femme belle est : blanche, mince et souriante. Et c'est tout. Bitch Planet, c'est une série d'action qui prend place dans un univers riche mais aussi une invitation à la réflexion.

On y découvre un monde moins éloigné du nôtre que l'on ne voudrait le penser, raconté dans le huis clos d'une prison spatiale. À l'intérieur, des centaines de femmes. Des qui s'arrangent avec la situation et d'autres qui s'y opposent farouchement. Au fil des pages, on apprend à en connaitre certaines, et surtout Kamau Kogo, une athlète condamnée pour meurtre. Sa rage de vivre, son intelligence et son talent pour se battre en font une cible idéale : elle pourrait bien devenir la star de l'émission de télé qui se prépare. À moins qu'elle ne parvienne à retourner la situation face à ceux qui tirent les ficelles en coulisse. Bitch Planet est rempli d'action, de baston, tout en nous introduisant petit à petit, à travers dialogues et flashbacks, l'univers dans lequel prend place le récit. On reste un peu extérieur aux personnages, comme si nous aussi les observions derrière un écran. De fait, on a du mal à éprouver autant d'empathie qu'on ne le voudrait pour elles. Pour avancer à un rythme soutenu au milieu d'un monde aussi dense, et que l'on sent vraiment maitrisé par ses auteurs, l'histoire va vite, parfois trop vite, et perd en profondeur. Les enjeux ne sont pas toujours clairs, et certains passages manquent un peu de cohésion. Bitch Planet n'arrive peut-être pas à se hisser à la hauteur de ses ambitions, mais n'en reste pas moins un univers vraiment intéressant et une histoire bien menée forte de personnages réussis.

Mais au delà de l'histoire, Bitch Planet est une réflexion féministe. Si on a longtemps reproché au comics son sexisme, les choses évoluent (parce que la société évolue mais aussi, on ne va pas se mentir, parce que le lectorat devient plus féminin). Plusieurs titres mettent en avant des personnages féminins sortant des stéréotypes liés à leur sexe. Bitch Planet va plus loin en mêlant les codes du comics à une réflexion féministe forte. Kelly Sue Deconnick et Valentine de Landro ne parlent pas seulement des femmes, mais des femmes 'non-conformes'. Il est ici question d'un féminisme intersectionnel et c'est encore plus intéressant. Car si être une femme aujourd'hui implique déjà d'être discriminée, être femme Et noire, femme ET grosse, femme ET homosexuelle etc (voir plusieurs de ces causes de discrimination combinées), c'est être condamnée à une vie encore plus difficile. Ce sont ces femmes, déjà en proie dans notre monde à des discriminations multiples, que les auteurs choisissent de mettre en scène, faisant de Bitch Planet un titre encore plus militant. Un bémol sur un point qui évoluera peut-être par la suite : les femmes noires qui font partie des personnages principaux ont pour trait de caractère commun une rage explosive. Le cliché de la 'angry black woman' dans la fiction est souvent dénoncé par les afroféministes, car on enferme facilement les (rares) personnages féminins noirs dans un rôle de femme énervée, agressive, comme si c'était un trait de caractère immuable. (Pendant ce temps, les personnages féminins blancs de Bitch Planet sont passifs ou froidement calculateurs mais jamais enragés.) On peut donc regretter ce traitement pour l'instant assez cliché, mais les intentions de ce comics prouvent une volonté des auteurs de proposer un titre plus juste que ce à quoi nous sommes habitués. On peut donc espérer que les caractères des personnages seront plus subtiles au fur et à mesure du récit.

Le trait de Valentine De Landro est incisif, à la fois un peu rétro et plein d'énergie. Les pages sont en majorité très chargées, une impression appuyée par la colorisation, un encrage noir très présent et de nombreux jeu de trames. Pour autant, cette densité appuie le caractère oppressant du huis clos de la prison, mais aussi de ce monde injuste et violent. L'effet est donc réussi, nous immergeant complètement dans l'atmosphère et la tension qui règnent à Bitch Planet. Certaines mises en pages sont plus originales, aérées et inventives. Elles apportent des bouffées d'air frais qui allègent l'ensemble.

Malgré certains défauts et maladresses, Bitch Planet reste une lecture vraiment agréable. Son message féministe intersectionnel s'adresse sans doute surtout à un lectorat déjà touché par le sujet notamment à des femmes qui se sentent elles-même non-conformes mais aussi à ceux qui veulent faire évoluer leur regard sur notre société. Au-delà de son message, Bitch Planet est riche de tension, de personnages cool et d'un récit bien mené. Mais sa plus grande qualité se trouve peut-être après lecture. Pour l'avoir moi-même expérimenté, je peux dire que ce comics est un excellent déclencheur de discussions et de débats qui vont bien plus loin que l'oeuvre en elle-même et les sujets qu'elle évoque. Partager cette lecture avec son entourage, c'est l'occasion ensuite de réfléchir ensemble à ce qui différencie Bitch Planet de notre réalité... mais aussi à ce qui ne s'en éloigne pas tant que ça. On questionne le patriarcat et ses dérives, mais aussi la représentation des minorités dans les oeuvres de fiction. Autant de sujets passionnants. Aux Etats-Unis, Bitch Planet est d'ailleurs devenu un véritable phénomène, repris par ses lecteurs et surtout lectrices qui se sont reconnues dans cet esprit 'non-conforme', preuve en est que les auteurs ont su toucher celles à qui ils souhaitaient surtout s'adresser. Pour aller plus loin, le livre comporte d'ailleurs un gros dossier en fin de tome, pour en savoir plus sur les intentions des auteurs, et lire plusieurs témoignages.

Bitch Planet est peut-être un comics un peu trop ambitieux et qui souffre de certaines maladresses. Mais cette ambition a un but : dénoncer et lutter contre des injustices tout en offrant un récit fort et prenant. C'est un comics incisif, rythmé, constamment sous tension et qui, entre chaque ligne, nous invite à réfléchir. 

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