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Critique

Bitter Root Tome 1 : engagement frontal au service d'un univers vivifiant

Comics Le 26 fev 2020
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Bitter Root Tome 1 : engagement frontal au service d'un univers vivifiant

L’avis de Arno Kikoo8

On a aimé • Une galerie de personnages marquante • Du comicbook engagé qui ne s'en cache pas • Des planches énergiques et pleines de vie • Le bestiaire varié • Des bonus indispensables
On a moins aimé • Quelques éléments de scénario prévisibles

Le saviez-vous ? Les comics sont politiques, depuis le début. Les super-héros se sont toujours posés en défenseurs des oppressions, quelles qu'elles soient, leurs combats évoluant avec les revendications de leurs auteurs et artistes, et plus généralement de la société. Malgré tout, en cette ère moderne où de grands conglomérats possèdent les maisons d'éditions du genre super-héroïque, on aurait tendance à déceler une volonté de ne pas trop en faire, de préférer un divertissement simple à toute forme de message pour ne pas se fâcher avec une partie du lectorat qui ne serait pas du même bord politique. Un constat à mesurer, mais pour qui recherche de la bande dessinée qui s'engage frontalement tout en emportant le lecteur dans un fantastique imaginaire, alors ne cherchez pas : Bitter Root sorti chez HiComics est de cette trempe-là.

Le mal a un nouveau visage

Harlem, 1926. Quelques années après l'Été Rouge et le massacre de Tulsa, les tensions raciales aux États-Unis sont toujours très fortes. Bitter Root s'inscrit dans un contexte historique pour confronter son lectorat américain à son Histoire et à un problème sociétal des plus forts, et toujours d'actualité : le racisme. Dans cette Harlem réimaginée dans un récit dénommé comme appartenant à un nouveau genre "ethnogothique", David F. Walker et Chuck Brown, tous deux auteurs noirs-américains, essaient d'extérioriser par le folklore et l'imaginaire culturel l'horreur responsable de la haine de l'autre et les actes de racisme au sein de la population humaine. Ici, le racisme devient littéralement démoniaque et l'expression d'un Mal qui corrompt, pervertit, et transforme ceux qui en sont atteints en Jinoos (le nom donnés à ces démons, puisant leur apparence dans différents mythes et légendes). À mesure que les tensions grimpent dans la ville, les Jinoos se font de plus en plus nombreux. Heureusement, la famille Sangeyrie, spécialisée dans la traque de ces démons, est là pour protéger la population noire des attaques.

L'ensemble de la famille, composée de personnages tous forts de caractère, se laisse découvrir au fil des chapitres. La matriarche Ma Etta est celle capable de préparer les solutions à partir de racines permettant de calmer les Jinoos et de les ramener à leur forme humaine. L'oncle Enoch s'est isolé mais n'hésite pas à reprendre du service et faire profiter les siens de ses connaissances. L'intrépide Ford s'est lancé en solo dans une chasse au démon qu'il ne cessera que lorsque les siens ne seront plus inquiétés d'être attaqués, voire pire, pour leur couleur de peau. La jeune Blink voudrait, elle, se défaire des traditions ancestrales et aller aussi au combat plutôt que de rester "en cuisine". Des relations complices, parfois conflictuelles, qui donnent lieu à des répliques envolées, des échanges dynamiques, cette énergie étant l'une des marques de fabrique du titre. Walker et Brown s'attaquent donc non seulement au problème du racisme (systémique), mais aussi aux modèles familiaux de la première moitié du XXe siècle, forcément à remettre en question aujourd'hui. De quoi apporter une touche moderne dans un contexte historique plus éloigné, et à Bitter Root de se révéler dans une certaine intemporalité.

Si l'époque de la Renaissance de Harlem est en effet choisie parce qu'elle est historiquement le berceau d'un mouvement culturel noir-américain qui lui a permis de se sortir des stéréotypes dans lesquels la culture blanche les enfermait, Bitter Root ne se lit pas comme un vestige d'un passé oublié, mais parle bien de problématiques qui traversent l'Amérique de 2020, et par ailleurs le reste du monde. Sous couvert d'une chasse aux démons, les auteurs et l'artiste illustrent la question des tensions raciales, du racisme omniprésent, mais vont aussi explorer les émotions négatives qui transforment elles aussi ceux qui le subissent. En face de la famille Sangerye, on retrouve ainsi le Docteur Silverster et Knightsdale, eux aussi littéralement transformés par les années à subir traumatismes, et persuadés, au contraire des chasseurs de démons, que le salut n'est pas possible et que la seule solution pour combattre la haine est d'éliminer ceux qui la portent et la propagent. Opposition dans la façon et les méthodes de combattre le mal, et une manière d'illustrer les escalades de violence qui découlent de la haine des autres. Un moyen également de sortir d'un schéma manichéen, comme de présenter le jeune Johnnie-Ray Knox, jeune caucasien embrigadé dans le Klan mais qu'il est encore possible de sauver.

Une explosion de vie sur les planches

Impossible d'aborder Bitter Root dans ce qu'il raconte sans voir le message, affirmé, qu'il porte. Pour autant, le récit n'est pas un essai illustré, mais bien un mélange de fantastique, d'horreur et d'action entraînant. L'équipe arrive à dérouler son univers, ses concepts, de façon fluide au fil des chapitres. Avec quelques retournements de situation attendus (parce que le foreshadowing est toujours facile à déceler), l'histoire va crescendo dans l'action et se montre on ne peut plus généreux, à l'instar de son bestiaire, varié. Il faudra évidemment saluer la performance artistique de Sanford Greene, qui met en scène Bitter Root et lui donne son cachet visuel. Les influences du monde dans ce comicbook sont multiples : on y trouve un mélange de costumes d'époque, une touche de steampunk, des créatures aux allures variées (mention spéciale aux Isondo), un travail créatif sur les apparences des personnages, tous très prononcés tant sur le plan physique que vestimentaire. 

Greene est de ces artistes qui ont envie de remplir leurs planches, et s'en donnent les moyens. Le découpage est pensé pour que les scènes les plus intenses dans l'action éclatent au visage des lecteurs, les Jinoos sortant par moment littéralement des cases. Les geules sont ouvertes, les yeux des personnages s'écarquillent : Bitter Root est énergique, bruyant par son dessin, par des héros expressifs, par un trait énergique : un ensemble vivant, qui explose grâce au formidable travail de colorisation de Rico Renzi (FBP : Federal Bureau of Physics, Squirrel Girl), qui utilise là ses meilleurs tons fluos pour dégager une ambiance parfois "néon" à sa Harlem (un décalage anachronique parlant), et sait jouer de fonds (quand les décors sont absents) pour faire correctement ressortir ses personnages. Les éléments à mettre en avant sont là, et l'ensemble coloré participe, encore une fois, au plein de vie qui agite Bitter Root du début à la fin. Tout au plus regretterait-on presque que ce premier arc soit si vite parcouru, avec une telle vivacité dans les planches. Mais c'est sans compter une partie de bonus extrêmement fournie.

Il y a en effet en fin d'album une collection de bonus qui mérite qu'on leur consacre un paragraphe entier. Au delà des habituelles couvertures variantes (très jolies, car Bitter Root profite des meilleurs artistes tels MignolaMack ou Young pour se faire accompagner), l'album inclus plusieurs commentaires et essais qui permettent d'aborder énormément d'éléments de compréhension de l'oeuvre, notamment lorsqu'on n'est pas au fait de l'histoire et de la culture afro-américaine - allant de l'afrofuturisme à la Renaissance de Harlem en passant par ce fameux "ethnogothisme", dont Get Out pourrait être un autre représentant, plus grand public, sur la question des tensions raciales dans les oeuvres de fiction. Des universitaires et professeur(e)s apportent avec leurs textes un regard riche, explicatif, et forcément nécessaire. Après quoi, relire Bitter Root avec ce matériel en tête permet d'avoir une nouvelle lecture du récit, mais aussi de voir toute la sincérité qu'y portent WalkerBrown et Greene. Une annexe pour le coup précieuse et indispensable. 

Le paysage indé' en comics jouit d'une offre jamais vue, et il sera toujours difficile de trouver ce qui se fait de mieux avec toutes les sorties environnantes. On pourrait vous expliquer simplement que Bitter Root a été nommée d'un Eisner Award pour justifier que l'oeuvre vaut votre intérêt. Le titre d'Image Comics est un questionnement sur l'importance du racisme sociétal et de ce qu'il est possible de faire pour l'affronter, en s'inscrivant dans un contexte historique et géographique fascinant, développant un univers et une mythologie qui bouillonne de vie et de créativité. Au delà d'un message auquel on ne pourra tourner les yeux, le récit amène ce qu'il faut d'action et d'imaginaire pour remplir sa part de divertissement, et les bonus de fin éclairent le lectorat d'un point de vue culturel, une démarche ici on ne peut plus appropriée et intéressante. Une bien belle façon de démarrer l'année en indé sous nos latitudes ! Bitter Root est disponible chez HiComics au prix de 17,90 euros.

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