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Critique

Ether : Une aventure de métaphysique parodique gorgée de mélancolie

Comics Le 30 sept
5
par Corentin
Ether : Une aventure de métaphysique parodique gorgée de mélancolie

L’avis de Corentin8

On a aimé • L'imaginaire généreux de Matt Kindt • Un récit plus sombre qu'il n'y paraît • Une bouffée de voyage et de poésie sombre
On a moins aimé • Parfois un peu confus • On attend les prochains volumes pour en apprendre plus

Chez les indépendants, aux États-Unis, le passage des générations aura placé Matt Kindt comme l'une des nouvelles références de l'après Paul Pope ou Mike Allred. Un artiste talentueux qui se fait une idée toute personnelle de ce qu'est la bande dessinée, entre la nostalgie grisonnante d'un Jeff Lemire et l'émerveillement créatif d'un esthète de la BD à la Warren Ellis. Ses passages chez les différents grands éditeurs s'éloignent parfois de son travail en solitaire, avec sa création principale Mind MGMT à la croisée des genres. C'est cependant une oeuvre plus onirique qui nous arrive ce mois-ci : la première mini-série Ether, publiée par Urban Comics.

Entre science, rêve et magie

La série Ether est présentée comme un croisement de série pour enfants où un aventurier explore un monde magique, et un propos de scientifique de terrain façon pulpBoone Dias est un amoureux de la science, un savant qui suit le fameux précepte "on appelle magie ce que la science n'a pas réussi à expliquer", et c'est ce mantra qui l'aura mené à explorer l'Ether, une dimension entière régie par le surnaturel. Sur place, au contact de créatures fantastiques qui semblent apprécier le bonhomme malgré son discours terre à terre (qui semble agacer son accolyte, Glum), il va tenter de rationnaliser tout ce petit monde et d'expliquer que tout ça n'a rien de magique et est en fait facile à expliquer avec des chiffres et des lois si on lui en laisse le temps.

L'intelligence de Boone va être mise à contribution par les habitants de l'Ether, qui accueillent favorablement son esprit d'enquêteur pour résoudre les crimes et affaires locales. On plonge dans le monde bariolé et créatif que développe Matt Kindt comme dans un Black Science pour enfants : l'imaginaire de ce monde est à mi-chemin entre une petite saga de fantasy pour enfants, avec des animaux qui parlent, des guerriers à épée et des golems de fer à combattre, et un monde fantasmagorique à la Adventure Time, où tout peut arriver. L'auteur dessinateur semble prendre énormément de plaisir à créer, et à déployer entre ses créations des façons bizarres de raconter son histoire - Kindt aime changer la façon dont on raconte normalement ce genre d'histoires, avec des plans horizontaux qui se suivent sur deux pages, ou des enchaînements de dialogues qui sont parfois difficiles à suivre.

L'idée est de se perdre dans ce vaste imaginaire. Ether reste pourtant une série très accessible qui semble faite pour brouiller les pistes entre une histoire pour adultes et une histoire pour enfants. Les aspects les plus sombres ne sont souvent que survolés, parfois avec très peu de dialogues - on parle ici de tortures d'enfants, de père absent et de dépression nerveuse, mais tout ça n'est que suggéré. Parfois, cette suggestion ose en montrer un peu plus, comme une sorte de revers aux couleurs fantastiques, aux créatures invraisemblables et à ce monde plutôt mignon dans lequel deux héros progressent en se chamaillant et où les balles de revolver ont des petites têtes de grognons.

L'abyme au bord du rêve

Sur les cinq numéros que comprend cette édition reliée, traduite et éditée par Urban, le récit se développe petit à petit comme quelque chose de plus grand et de plus sombre. On comprend assez vite que ce tome n'est qu'une introduction, qui ne sert qu'à amener les éléments nécessaires pour comprendre le héros et son infatigable soif de connaissances - quitte à en perdre le sens de sa propre vie.

Les moments les plus noirs du récit sont ceux qui illuminent le plus les intentions de l'auteur. Ether est une oeuvre mélancolique, qui traite à la fois du rapport à la science, au besoin de comprendre et à l'appel de l'aventure et ses conséquences. À travers un dialogue furtif posé sur une splash page plutôt normale, Boone émet l'idée que le monde magique ne serait que le reflet de l'inconscient humain. À partir de là, il est facile de comprendre ce que Matt Kindt a en tête, avec une histoire qui, sur le papier, fonctionne très bien comme une simple BD d'aventure dans un monde coloré, et en allant plus loin, soulève des thèmes plus sombres qui seront à développer par la suite.

Pour l'heure, ce double rapport offre surtout une oeuvre gorgée de mélancolie, comme si on découvrait au fil des pages l'envers de cette petite dimension candide et son héros aventurier. Du côté de l'esthétique, Kindt fait comme d'habitude un gros travail de création sur les ambiances, avec ses héros au regard perçant et ses visages hérités de Pope, entourés par une colo' numérique où on retrouve un esprit de rêve mâtiné de macabre occasionnel. L'ensemble est assez superbe à regarder, et un travail plutôt intéressant sur les compositions de planches et la narration séquentielle par endroits - comme lorsque l'un des numéros se termine par une splash page montrant simplement le héros de biais partant au combat, une façon de casser la dynamique classique du cliffhanger.

C'est ce boulot de maître du double discours qui fascine chez Matt Kindt, capable de proposer à la fois une bonne BD d'aventure dans un monde irréel et un récit sombre qui joue avec les codes de ce genre de bouquins (souvent destiné aux enfants). Sur le papier, Ether est une lecture agréable qui préfigure d'un ensemble plus vaste et une jolie façon de prendre à revers les stéréotypes des séries de ce genre. Une bonne lecture, avec les dessins emblématiques de son style, à posséder. 

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