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Critique

La trilogie Warren Ellis, révolutions, symboles et anarchie

Comics Le 29 avr 2018
5
par Corentin
La trilogie Warren Ellis, révolutions, symboles et anarchie

L’avis de Corentin9

On a aimé • Warren Ellis met le feu à son époque • Une charge politique d'une intensité rare • Trilogie irréprochable • Le côté "trésor caché" de l'édition
On a moins aimé • Le dessin de Juan Jose Ryp ne plaira pas à tout le monde • Des couleurs parfois ternes

Dans la sphère comics, on a tendance  à prendre comme point de référence Alan Moore dès que l'on parle des Anglais. Les auteurs britanniques auront été nombreux à rejoindre le Nouveau Monde, dans un exode tardif décousu de toute revendication de facade. Un billet d'avion en poche, une mécène nommée Karen Berger et un éditorial neuf pour marge de manoeuvre, la descendance des colons vînt au tournant des années 1980 dépoussiérer toute une batterie de codes et de conceptions chères à l'imaginaire américain. Le premier d'entre eux étant, est-ce que les super-héros sont nécessairement là pour faire le bien ?

Si tout le monde peut citer Captain Britain ou Miracleman en exemple, Alan Moore n'a pas été seul pour réécrire l'Histoire. Dans les années 2000, Warren Ellis a achevé son chef d'oeuvre définitif que sera Transmetropolitan. Il a avant ça achevé de lier l'image du super-héros à son signifiant politique chez WildStorm, et rempli son frigo en signant quelques travaux plus contestables pour Marvel. Comme Moore, comme MorrisonEllis est de cette vieille école d'anarchistes punks, des rivaux de l'establishment intellectuels et presque trop cultivés pour être enfermés dans la case des publications mainstream. Alors, après tout ce travail sur des héros polis et qui tuent peu, s'est ressenti une sorte de besoin.

Entre 2007 et 2010, l'auteur sort de ces années de boulot alimentaire. Ellis a travaillé chez Marvel comme d'aucuns devenaient équipiers chez McDo', et quoi que l'auteur soit resté profondément attaché à ce travail, une frustration s'est accumulée en lui. Une charge, un besoin de détruire, de signer un brûlot contre ce monde et son obsession maladive pour réagir systématiquement au déclin des sociétés, Warren Ellis avait besoin de foutre le feu. Et donc, il s'exile chez Avatar Press.

La trilogie du Surhomme

C'est ainsi que se nomme (en coulisses) ce bel ouvrage réédité par HiComics en format hardcover, après les trois éditions proposées par Mylady il y a quelques années. On y retrouve trois récits : Black SummerNo Hero et Supergod. Les deux premiers sont plus identifiables, car illustrés par l'habitué des séries AvatarJuan Jose Ryp. Le troisième par Garry Gastonnie est généralement celui que l'on retient le moins - à tort, mais nous y reviendrons.

Ce qu'on appelle la Trilogie du Surhomme est un des travaux les plus authentiques de Warren Ellis. Ce n'est pas par hasard si l'auteur a pu livrer ces trois mini-séries chez Avatar, l'éditeur connu pour n'imposer aucune censure à ses auteurs (au point d'avoir hérité de la série Crossed), et ce volume a de jolis airs de trésor enfoui que l'on déterre à l'ombre des Transmet' ou Planetary.

Les trois oeuvres présentées ici sont peut-être parmi les plus frontalement politiques d'Ellis, plus synthétiques qu'un Transmetropolitan car plus générales, ou au contraire plus particulières. Trois brûlots punks, trois déclarations de guerre à l'appareil politique et à l'histoire des États-Unis, parmi les plus désespérées et les plus violentes de sa bibliographie. 

La gradation révolutionnaire

Les trois oeuvres traitent plus ou moins de la même chose, avec différentes variations. En résumé, chacun traite des surhommes, chacun traite de politique, et chacun traite de l'état du monde confié aux êtres humains. Si on devait synthétiser, on dirait que selon Warren Ellis, un surhomme bienveillant prenant le contrôle comme un fasciste resterait plus valable comme dirigeant que le moindre être humain, quel qu'il soit, avec son appétance à la corruption, la domination, et le fanatisme.

Black Summer est la plus facile d'accès, sa narration va vite et son propos est clair. John Horus, un super-héros moraliste, assassine le président des États-Unis, après avoir appris que ce dernier avait maquillé un attentat pour pouvoir orchestrer une guerre. Ce qui, en 2007, a un sens très précis. Black Summer est une réponse directe à l'Amérique de George Bush, sur la corruption, la manipulation des masses et l'invasion non-sanctionnée de l'Afghanistan sur de faux prétextes. Ce qui passerait aujourd'hui pour un acte fou est le palliatif de l'auteur à la frustration de ce monde où les lobbyistes pétroliers ont actionné une guerre, et où aucun Superman n'est là pour l'empêcher. 

Horus y est décrit comme une sorte de fasciste bienveillant, celui qui voit, celui qui sait, et celui qui venge. Sans s'embarrasser de discours ou de dialogues élaborés, le super-héros rétablit la justice dans une Amérique qui traîne la corruption et le mensonge des conglomérats à tous les étages. Pour cela, tel le type qui libère les enchaînés de la Caverne, on va tenter de le détruire, et on va peut-être même y arriver - première ébauche sur la vision de l'homme chez Warren Ellis. Sans vertu, sans courage, l'homme ne se sent bien qu'avec une arme dans les mains et la possibilité de détruire.

No Hero résonne sur la même mélodie, avec quelques notes de Watchmen en supplément. Dans un monde où une bande de surhommes apparus pendant les années 1960 s'est déclarée au-dessus des lois, ils se font assassiner les uns après les autres par une menace mystérieuse. Le groupe doit trouver une nouvelle recrue. Ils se tournent vers un jeune patriote, quasi-fasciste dans l'implication qu'il met à devenir plus qu'un simple humain.

Enfin, Supergod est probablement le plus dense en termes de thématiques : une uchronie qui reproduit l'histoire éditoriale de Marvel Comics, dans laquelle les hommes ont créé des Dieux. S'en est suivie une sorte de course à l'armement, où Ellis décrit avec beaucoup d'ironie et une pertinence folle la culture des grandes nations, les mythologies associées, l'action géopolitique et la perception des idéaux symboliques dès que l'on touche au divin. Pour être clair, si le Superman patriote et fana' de justice sociale représentait l'idéal américain de l'âge d'or, imaginez un super-héros qui représente la Russie de Vladimir Poutine. Vous voyez l'idée ?

Les symboles

Difficile de résumer - ou de synthétiser - trois oeuvres aussi denses dans le sous-texte et les degrés de lecture. Le plus évident est que si Moore ou Morrison ont eu tendance à déclasser le héros en costume, Ellis confronte ici son surhomme à la bêtise de la nature humaine, qui craint ou adule ce qu'elle ne peut comprendre. À l'image du MiracleMan de Neil Gaiman, le surhomme est une notion positive à laquelle l'humain refuse de se heurter. 

Le super-héros transcende les limites de l'Homme. Des limites physiques, mentales ou morales dans ces trois récits. Les deux premiers s'amusent à montrer l'effroi de cette civilisation corrompue de cols blancs à qui on arrache le pouvoir et qui ne peuvent que se débattre (vainement), comme si contrôler et régir était plus important que de voir le monde s'épanouir entre de meilleures mains. En cela, Ellis dresse un portrait acide, destructeur de l'Occident, de ce martyr à qui on refuse le droit de nous sauver. Pourtant, il n'y a absolument rien de messianique chez le scénariste.

Puisqu'au-delà de la politique, il y a SupergodSupergod qui roule sur la contemplation religieuse, qui roule sur le besoin pour l'Homme d'avoir un Dieu, et qui roule sur tout ce qu'on fait dire à ce Dieu, qui ne cherche lui qu'à détruire. On peut voir le récit comme une fable sur le racisme, ou bien une analyse très fine de la géopolitique dans le monde post-terreur de la fin des années 2000. Chaque dieu représente sa civilisation, mais aussi ses enjeux en tant que nation. Celui venu d'Inde est une figure boudhiste du bien commun, pleine d'amour et prête à l'ouverture. Le Russe est un belliqueux, ne cherche qu'à conquérir. L'Anglais est une sorte de cynique reclus qui conquiert indirectement. Aux États-Unis, Dieu est un G.I. inspiré par Captain America, l'idéal d'une nation sans grandeur pour qui le paradis est une banlieue blanche et bourgeoise à jamais figée dans l'utopie des années 50. Ellis n'aime pas les gens outre-Atlantique, si vous n'aviez pas suivi.

L'érudition (et la colère) de l'auteur hurlent dans chacune de ces oeuvres, fascinantes pour tout lecteur de super-héros. Chacun d'entre eux est une déconstruction à la Mark Waid du modèle de Superman, déformé, détourné, comme si plutôt que de ressembler à la candeur des années '30, le héros en bleu ressemblait  au monde cynique et désespéré de la fin des années 2000. Si on l'adjoint à l'actualité politique récente aux Etats-Unis, on aurait envie de commander à Ellis une autre trilogie. En attendant, celle qui est éditée actuellement est du domaine de l'extraordinaire.

Extraordinaire, pourquoi ? Parce qu'à l'exception des couleurs vieillissantes et du dessin de Juan Jose Ryp qui pourra dérouter (un point en moins, mais ce n'est pas grand chose), ces comics ne sont pas des oeuvres que l'on lit, mais que l'on relit. Pour mieux en apprécier le sens, à mesure que l'on grandit et que l'on prend conscience de certaines réalités de notre monde - ou plus prosaïquement, de l'histoire des comics à laquelle Ellis fait souvent référence de façon méta'. Dans l'exercice, l'auteur dresse une liste assez merveilleuse de thématiques éparpillées dans une grande rebellion en forme d'incendie. Nous manquons malheureusement de place pour tout développer ici, aussi le plus simple sera de les lire et les relire de votre côté pour vous forger votre propre avis (le conseil restant : voyez par-delà le bain de sang). L'album est disponible au prix de 30 euros chez HiComics.

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