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Les Tumultes psychiques d'une potentielle femme fatale

Comics Le 04 juin 2019
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par La rédac
Les Tumultes psychiques d'une potentielle femme fatale

L’avis de La rédac9

On a aimé • Une narration associant parfaitement scénario et dessin • Un véritable polar “page-turner” • Une désorientation volontaire du lecteur pour mieux le surprendre
On a moins aimé • Un album plutôt exigeant au premier abord

Un polar psychologique, entre complotisme et psychanalyse, c’est la proposition offerte par Tumulte, un album des anglais John Harris Dunning et Michael Kennedy paru en mai chez Presque Lune. Laissez-vous prendre au piège et ne craignez pas d’être perdu. Le voyage en vaut la peine.

Tumulte est un album dont la structure pourra peut-être vous dérouter. Un premier chapitre nous présente le personnage principal dans son quotidien. Un quadra pris du démon de midi qui fout sa vie en l’air en se tapant une petite jeune. Une introduction qui ne nous indique pas le réel contenu de l’album. Le scénariste a voulu préparer le terrain et son personnage afin de créer le terreau idéal pour faire prospérer son intrigue folle. Il n’empêche que savoir avant que les trente premières pages sont une sorte de leurre, n’est pas inutile.

Deux auteurs vont jouer avec vous

Car passée cette étape, le thriller psychologique qui suit est aussi haletant qu’inventif. Cette structure narrative alambiquée vise à perdre légèrement le lecteur face aux évènements qui vont se présenter à lui. Cette désorientation nous met au diapason d’un héros qui est autant intrigué que séduit par les personnalités multiples de Leïla. Ce qui devient rapidement notre propre état d’esprit. Certains faits de l’intrigue sont proposés à des moments décalés qui leur donnent un apparent non-sens. Le premier meurtre, tout particulièrement.

Et puis, il y a ces planches étranges de Michael Kennedy, le dessinateur, dans un style très proche des Sunday comics de la presse américaine du début du XXe siècle. Elles mettent en scène des personnages dont on ne perçoit pas le sens. Et pourtant, on ne décroche pas de sa lecture. Comme un excellent polar, on tourne les pages de Tumulte sans réussir à décrocher. Jusqu’à arriver à la conclusion, qui nous fait comprendre l’ensemble de la trame qui nous semblait perturbante. La révélation, l’illumination, vient à la toute fin et nous pousse à reprendre l’album au début pour rassembler les fils d’indices qui avaient été semés par le scénariste John Dunning Harris

Ma parole mais vous êtes plusieurs ?

Mais donc, vraiment, de quoi ça parle Tumulte Adam est un quadra en perte de sens, mais qui assume pleinement cet état. Cela va lui permettre d’accueillir la situation de Leïla avec plus d’ouverture d’esprit. Cette femme aux multiples personnalités peut tout à fait être qualifiée de folle. Cette folie va plaire à un Adam instable et donc plus ouvert à la faiblesse de l’autre. Elle va l’inciter à accepter les risques apparents à fréquenter Leïla. Car la jeune femme n’est pas juste psychiquement abîmée.

Elle est aussi potentiellement au coeur d’un complot complètement dingue qui la met en danger et va l’amener à se rapprocher ou à fuir Adam selon les moments. Ces secrets trouveront explication en fin d’album et rassurez-vous, tout est parfaitement sous contrôle.

Et si le dessin aussi cherchait à vous perdre ?

Le sentiment de désorientation, nous avons commencé à l’aborder, passe grandement par le dessin. Les deux auteurs ont parfaitement saisi comment les ruptures graphiques pouvaient être une pleine composante de la narration de leur récit.

Mais même dans son trait, Michael Kennedy perturbe. Son dessin est paradoxal. Il est extrêmement précis et géométrique. Ses décors sont détaillés, travaillés, traduisant un réalisme certain. La banalité du quotidien est un des éléments employés par le scénariste pour nous perdre, son dessinateur nous y plonge froidement. Et pourtant parfois son trait se fait grossier. Des compositions de visages laissent apparaître des encrages écrasés. On se questionne. Quelle est la réalité de ces personnages, dans leur réalisme ? Et puis il y a la couleur. Des aplats uniformes, tranchés par des noirs soutenus. Des jaunes, des bleus, des verts, des roses… Mais il y a un rythme de la couleur qui peu à peu se laisse deviner. On sent que l’artiste cherche à nous dire des chose sur le récit, même par le biais des gammes chromatiques.

Alors oui, sans nul doute, Tumulte n’est pas un album aisément accessible. Mais ceux qui accepteront d’être renvoyés à la désorientation du personnage qu’ils suivent y gagneront une lecture passionnante et inattendue. Les éditions Presque Lune confirment l’intelligence de leur politique éditoriale. Après avoir su mettre en avant les romans graphiques de Nick Drnaso primés à Angoulême, ils trouvent ici une nouvelle pépite de la bande dessinée mondiale qu’il aurait été regrettable que nous ne connaissions pas en France.

Par Yaneck Chareyre
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