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Little Bird : le génie artistique au service d'un univers fascinant

Comics Le 27 jul 2019
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Little Bird : le génie artistique au service d'un univers fascinant

L’avis de Arno Kikoo9

On a aimé • Un univers d'une richesse visuelle folle • Ian Bertram explose sur ses planches • Un récit jusqu'au boutiste
On a moins aimé • Les débordements de violence heurteront les plus sensibles • Quelques répétitions de schéma narratif • Une fin abrupte

Peut-être aurez-vous manqué au mois de mai dernier la venue en album chez Glénat (Hors Collection) du titre Little Bird de Darcy Van Poelgeest et Ian Bertram. Une séance de rattrapage pour vos lectures estivales sera bienvenu, tant cette création originale, qui aura trouvé ensuite sa place aux US chez Image Comics, mérite qu'on s'y intéresse. Amateurs d'Akira, de body-horror, de livres-univers et de jusqu'au boutisme, vous tenez la lecture qu'il vous faut. 

Cinéaste multi-récompensé pour quelques courts-métrages, Van Poelgeest livre avec Little Bird un premier essai dans le monde de la bande-dessinée, accompagné du talentueux Ian Bertram (dont on vous vantait déjà le trait avec Dans l'Antre de la Pénitence), dans un récit qui mêle science-fiction, fantasy urbaine, horreur et action, tout en exposant un univers qui mériterait d'être exploré plus en détails. Dans un futur lointain, les institutions politiques et scientifiques ont toutes abdiqué face à un fondamentalisme religieux surpuissant prôné par L'Empire Américain, qui domine en maître et non sans violence le continent. Face à ce totalitarisme, la résistance s'est formée au Canada, et une guerre y fait rage depuis trente ans. Le grand Evêque est à la recherche d'une femme et de son enfant et pour cause : les expérimentations génétiques faites sur elles pourraient être utilisées au service de Dieu, et rapprocher l'Homme des secrets de l'Immortalité. Une lutte âpre et ultra-violente s'engage alors entre les deux factions...

Au sein d'une histoire qui nous parlera des dérives religieuses, de croyances et du rapport que chacun peut avoir face à sa vie et sa mort, Van Poelgeest tisse un univers fourmillant d'idées à chaque planche, qui prend ses inspirations dans le meilleur des oeuvres du genre. Mêlant transhumanisme et body horror pour des créations saisissantes, où bras mécaniques et tentacules se meuvent sur des corps difformes, le monde de Little Bird attire et repousse à la fois. Le futur imaginé par l'auteur prend vie grâce au dessin impeccable de Ian Bertram, qui repousse définitivement ses limites tant dans la création de concepts (des robots aux soldats de l'Empire en passant par les décors visités) que dans la mise en page. C'est simple, pas un chapitre, presque pas une page ne se fait sans qu'une nouvelle idée ne viennet au lecteur, qu'un concept imaginé ne soit illustré - et l'on voit rarement un tel vivie de créations dans un seul ouvrage.

Le trait, fluide, emmène le lecteur au gré des cases sans qu'il n'y ait de répétitions, l'artiste s'amusant avec les codes de la narration, avec une impossibilité de lâcher l'ouvrage des yeux. D'autres oeuvres arrivent elles aussi à créer un univers en quelques numéros seulement, et tout dans Little Bird mérite qu'on y accorde son attention - à tel point qu'un livre de lore par Van Poelgeest serait particulièrement bienvenu. Peut-être cela pourra-t-il en rebuter quelques uns, car il faudra reconnaître que Little Bird n'est pas la BD la plus accessible du monde. L'univers, torturé, violent, n'hésite pas à verser dans un psychédélisme déroutant, les frontières du réel étant bousculées à de multiples reprises. La multitude de personnages, de rebondissement, les ellipses temporelles nécessitent également un certain investissement du lecteur, s'il n'est pas rebuté par le style particulier de Bertram (dont les personnages à gros yeux font penser à du Sfarr par moments).

On en rajoutera d'ailleurs une couche tant Ian Bertram - au demeurant un artiste très sympathique, quoiqu'un peu timide - se surpasse. Depuis toujours, les oeuvres de l'artiste sont très caractérisée par son dessin, organique, où les pointillés se mêlent aux courbes tortueuses. Un trait qu'on ne qualifierait pas de "propre", car les planches sont chargées, les effets fusent, mais l'application est là. On osera affirmer que même si vous n'êtes pas client du style, il sera impossible de ne pas reconnaître le talent du dessinateur. 

Au-delà, l'histoire de Van Poelgeest, qu'on pourra résumer par une quête de vengeance de la part de la jeune fille qui donne son nom à l'album, a la force et la brutalité des auteurs qui ne s'embarrassent pas de vouloir plaire à tous les lecteurs. Des choix sont faits, la noirceur et l'ultra-violence du récit (parfois déroutante), qui limitera la lecture aux plus sensibles, sont assumés du début à la fin. La mort fait partie intégrante du récit, le rapport au corps aussi, alors que sciences, technologies, et religion opèrent une danse curieuse, en se rapprochant et se déchirant dans une valse folle dont personne ne sort indemne. Les personnages, haut en couleurs, sont mûs par leurs croyances, ce qu'ils pensent être bon, et ne dévient que peu de leur chemin. On pourra y trouver quelque répétition dans certains schémas narratifs, compensés par l'honnêteté de l'histoire, et la volonté de son auteur à ne pas céder aux sirènes de la facilité, quitte à proposer une conclusion un poil perturbante. Une chose est sûre, l'abum une fois fermé reste en tête, vous hante, et vous demande à replonger dans cet univers - on le répète - fascinant.

Qu'on se le dise, Little Bird est une réussite totale. En l'espace de cinq chapitres, Darcy Van Poelgeest et Ian Bertram proposent un récit riche dans son propos, jusqu'au boutiste dans ce qu'il veut raconter, et qui transpire de créativité à tous les étages. L'univers visuel développé par Bertram, la richesse des concepts à chaque planche, son sens de la mise en scène et l'expressivité de son trait font de Little Bird un immanquable dans votre bibliothèque.

 

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