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Magnus : un techno-thriller de grand cru

Comics Le 02 sept 2018
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Magnus : un techno-thriller de grand cru

L’avis de Arno Kikoo8

On a aimé • La réinvention du personnage • Les thématiques sociales abordées • Une ambiance visuelle travaillée
On a moins aimé • Quelques transitions confuses • Une conclusion un peu traîtresse

Du côté des comics indé' en VF, la rentrée 2018 n'a pas à rougir de ses sorties. Le nouveau label Paperback de Casterman poursuit son travail exploratoire avec un nouveau titre de qualité, Magnus, qui vient s'ajouter aux excellents ApocalyptigirlMech Academy et Au Temps des Dinosaures. Un label qui se forge avec une diversité de titres, de tons, et d'ambiances visuelles, pour le plus grand bonheur des lecteurs.

Petit rappel historique en préambule : Magnus n'est pas une création originale puisqu'il s'agit en fait d'une nouvelle version d'un personnage créé en 1963 : Magnus, Robot Fighter - ou Magnus l'anti-robot dans nos contrées. Vivant à l'an 4000, Magnus est un homme capable d'affronter des robots à main nues, puisque les machines ont dominé l'humanité. Après être passé entre les mains de différents éditeurs (dont Valiant et Acclaim Comics), les droits de Magnus arrivent chez Dynamite, spécialiste des relances de franchises en comics, qui lui attribue une nouvelle série en 2014, sous la plume de Fred Van Lente (Archer and Armstrong) et le trait de Cory Smith. Après quoi, l'éditeur s'essaie à un nouveau reboot du personnage en 2017 - et il s'agit de l'ouvrage dont vous lisez en ce moment la critique.

Une refonte moderne d'un ancien concept

Le scénariste Kyle Higgins, réputé pour ses travaux en indé' (C.O.W.L. chez Image Comics) et dans le mainstream, change du tout au tout cette version de Magnus. Il nous présente une héroïne, Kerri Magnus, qui n'use pas de ses mains, mais de psychologie. Dans le monde qui nous est présenté, la question de la robotique est bien présente. L'humanité a développé à outrance les intelligences artificielles (IA) et ne peut désormais plus se passer de robots. Ces derniers ont réussi à négocier à l'humanité une sorte de ville-refuge en cloud, qui leur sert à vivre entre eux lorsqu'ils ne sont pas occupés à servir les humains dans le monde réel. Et parce que la condition d'IA implique d'avoir aussi des problèmes psychologiques, c'est Kerri Magnus qu'on envoie pour soigner les robots en mal-être de vivre. Parce qu'elle a une capacité spéciale : celle de pouvoir circuler librement dans le monde numérique que se sont forgées les IA. Au risque de ne pas y être bienvenue.

Les choses basculent le jour où un robot assassine de façon sauvage la famille humaine qui l'emploie - et qui s'avère être celle du dirigeant du principal constructeur d'IAs. Kerri Magnus est dépêchée pour retrouver le robot tueur, parti se cacher dans leur monde numérique. Une enquête qui va montrer que le meurtre crapuleux a des ramifications bien plus importantes. Kyle Higgins brasse des thématiques que les amateurs de science-fiction auront déjà retrouvé au travers des oeuvres d'Isaac Asimov ou Philip K. Dick. Il est particulièrement intéressant de voir comment le scénariste a transformé une franchise au principe assez bas du front pour développer un thriller psychologique qui s'amuse beaucoup à disserter sur la condition robotique. Le désir, simple, de liberté des IA est mis en parallèle de leur condition d'objets, qu'une humanité dépendante et néanmoins apeurée méprise. Higgins retrace une tendance sur l'Homme, qui n'a pas hésité au cours de l'histoire à asservir des peuples entiers sous prétexte qu'ils leur étaient inférieurs - il s'agit ici d'une simple transposition de ces faits. Et le thriller de se muer en fable sociale.

L'écriture d'Higgins fait partie des forces du récit, puisque le personnage de Kerri Magnus a tout son intérêt dans son approche face aux situations qu'elle rencontre. Le dialogue, l'écoute, sont privilégiés, avec une volonté d'éviter tout conflit qui ne serait pas nécessaire. L'évolution au fil du récit se fait de façon naturelle, alors que l'auteur nous présente en même temps le passé de son personnage, et un univers à moitié numérique qu'on imagine pas si éloigné du notre que ça. En somme, la tension est maîtrisée, et s'il fallait vraiment ne retenir qu'un point négatif, il s'agira de la conclusion. Ouverte, elle ne demande qu'à voir une suite se développer, avec une forme de cliffhanger assez traître qui nuance la notion de récit complet. A l'heure actuelle, aucun projet en cours n'ayant été annoncé, il restera une note de frustration en refermant l'ouvrage. Ce qui peut être vu comme une force : si Magnus n'était pas de cette trempe, l'envie d'une suite ne se serait pas pointée.

Une empreinte visuelle séduisante

Le dessin de Jorge Fornés est là aussi une plus-value indéniable, et rajoute un nom dans la liste des artistes à la carrière jeune à suivre (on vous parlait de lui également sur l'excellent Hot Lunch Special). Avec un trait qui profite d'un encrage assez épais, le dessin de Fornés vise vers une ambiance réaliste, avec des personnages qui restent expressifs malgré des visages dont on ne discerne pas toujours les regards. L'artiste apporte une direction artistique à l'ensemble très attrayante, et qui embrasse pleinement l'ambiance futuriste - le contraste entre le monde réel et la ville imaginée en cloud  est séduisant, notamment la représentation des IA et de leurs capacités en ligne. On s'y perd quelques fois, à situer dans quelle réalité on se retrouve, bien que l'utilisation des couleurs soit pensée pour aider. Mise à part quelques passages un peu perturbant, le tout est d'excellent facture, Fornés ayant quelques fulgurances de découpage et de mise en scènes qui rend certaines planches proprement superbes. En somme, Paperback nous prouve là aussi son flair pour ses titres aux artistes bourrés de talent et de personnalité.

Avec Magnus, Paperback certifie un pari sur des comics de qualité. Kyle Higgins s'approprie le concept du personnage et le re-travaille complètement pour nous livrer un thriller psychologie et futuriste passionnant dans son traitement des questions sur les IA, avec un conflit social très joliment illustré par Jorge Fornés, un artiste à suivre s'il en est. On regrettera juste qu'une suite ne soit a priori pas prévue - mais pour cette rentrée de comics indé', Magnus mérite sans aucun doute de faire partie de vos lectures - vous pouvez vous le procurer pour 16€ par ici.

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