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Critique

Midnight Nation, la critique

Comics Le 27 jan
2
par Alfro
Midnight Nation, la critique

L’avis de Alfro8

On a aimé • Un road-movie intense • Un bijou d'écriture métaphorique • Une grande richesse de thèmes
On a moins aimé • Presque trop court • Gary Frank encore trop influencé par les nineties

Dans l'œuvre de J. Michael Straczynski, sa série Midnight Nation tient une place particulière dans le sens où elle est l'une des plus personnelles. L'une des plus accomplies aussi. C'est donc une excellente idée qu'a eu Delcourt de la proposer pour la première fois en intégrale dans la langue de Moebius.

"Donne moi la douleur."

Quand J. Michael Straczynski commence Midnight Nation, il n'est pas encore un scénariste de comics bien connu. Il a lancé un an auparavant Rising Stars mais n'a pas fait autre chose pour le moment et sa notoriété lui vient surtout de son travail sur les séries télé. Babylon 5 en tête, mais aussi Arabesque dont il a relancé la carrière en écrivant des scénarios de polar digne des grands noms de la littérature américaine auxquels il voue une grande admiration. Ainsi, nous ne sommes pas surpris par le début de ce comics qui nous montre un flic désabusé en forme de Don Quichotte moderne, luttant contre le crime en sachant pertinemment qu'il ne pourra pas gagner. Là où l'histoire prend un tour inattendu, c'est lorsque ce dernier passe de l'autre côté de la Métaphore. Lieu semblable au nôtre mais où se retrouvent tous les oubliés, les laissés-pour-compte, ceux que la société a oublié derrière elle.

C'est là que tout va se compliquer, et où Stracz' va mêler les allégories, métaphysiques et sociétales. Alors que l'on pensait partir sur un polar des plus classiques, nous voici embarqués dans un road-trip à la recherche d'une âme perdue à l'autre bout des États-Unis. À pieds, pour plus de challenge. Avec un talent d'écriture qui n'est plus à démontrer, le futur scénariste de Spider-Man et de Thor se lance dans une réflexion sur la religion, mêlant habilement Lazare, le Malin (dont il nous rappelle qu'il était le bras droit de Dieu avant d'être expulsé manu militari ici-bas) et métaphore du sacrifice. Mais il ne reste pas cantonné au domaine du métaphysique et c'est la misère des États-Unis que l'on découvre au fil des pages, avec son lot d'existences anéanties dont il relate la déchéance avec pudeur et une justesse grinçante. Il faut le dire, cette lecture n'est pas des plus faciles et il flotte comme un léger désespoir dans ces pages. Que vient contrebalancer une foi presque aveugle dans l'espoir, alors même qu'il est consciencieusement miné par des attaques répétées que le lecteur partage avec le héros David Grey.

"C'était comme s'ils ne me voyaient pas."

Straczynski n'est pas seul dans sa tâche et il est aidé par le dessinateur Gary Frank qui est à l'époque bien plus connu que le scénariste, notamment grâce à ses travaux sur The Incredible Hulk ou Kin. Les deux s'entendent à merveille (ils retravailleront ensemble sur un Supreme Power magnifique) et le trait dépeint à merveille la misère et la crasse des milieux interlopes que traversent David et sa guide Laurel. C'est un réalisme cru qui saute hors des cases pour nous forcer à regarder une société bien loin des canons cinématographiques, une Nation de Minuit que l'Amérique voudrait bien cacher aux yeux du monde. L'artiste qui enchante désormais tous ceux qui peuvent admirer son travail sur Shazam ou Batman : Earth One cède pourtant encore aux sirènes du goût outrancier des 90's. Ces Marcheurs avec leurs tatouages tribaux du plus mauvais effet et ces anatomies "énervées" jurent un peu avec le reste du comics. Les dernières pages d'une poésie acérée nous font vite oublier cela cependant.

Enfin, il est à remarquer que dans l'excellente édition de Delcourt, présente d'une part un épisode spécial qui était paru dans Wizard et qui, s'il n'est pas indispensable, est vraiment excellent, et où J. Michael Straczynski s'amuse avec ses influences. On passera rapidement sur le dessin de Michael Zulli, dont les lecteurs de Sandman connaissent le trait plus que particulier. L'autre ajout de bon ton de cette édition, c'est cette postface de l'auteur qui nous permet de mieux comprendre la gestation de cette bande dessinée, mais de l'ensemble de l'œuvre d'un artiste qui a toujours été tiraillé par ses angoisses et ses questionnements sur la spiritualité (il multiplie les références bibliques alors qu'il est désormais agnostique) et sur cette société souterraine, celle qui est en marge. Une lecture indispensable à qui voudrait comprendre l'œuvre du scénariste, soutenue par une prose qui rappelle pourquoi il est l'un des grands noms de cette industrie.

Midnight Nation est une lecture qui n'est pas évidente, qui ne remet pas d'aplomb alors que paradoxalement elle nous fait passer un message d'espoir. Principalement parce qu'elle confronte chacun à ses responsabilités dans le rapport à l'autre, et qu'elle rappelle qu'il ne suffit pas de grand chose pour glisser dans l'oubli. L'une des séries les plus  personnelles de Straczynski, aussi l'une de ses plus accomplies.

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