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Moi, ce que j'aime, c'est les monstres : une oeuvre sans pareil

Comics Le 21 sept
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Moi, ce que j'aime, c'est les monstres : une oeuvre sans pareil

L’avis de Arno Kikoo8

On a aimé • La richesse narrative • L'utilisation du monstre tout du long • La cassure des codes du comicbook • Un dessin riche et précis
On a moins aimé • Un ouvrage au départ difficile d'accès • La conclusion trop abrupte

Il y aura mille choses à raconter sur Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, tant l'ouvrage sorti à la fin de l'été chez Monsieur Toussaint L'Ouverture est riche, tant l'histoire derrière sa conception, et celle de son autrice, Emil Ferris, est fascinante. Primé fraîchement de trois Eisner Awards, le premier tome d'un imposant diptyque arrive dans nos contrées - et qu'on se le dise, vous auriez tort de passer à côté.

Oubliez ce que vous pensez connaître du comicbook, même pour les plus férus d'indé. Moi, ce que j'aime, c'est les monstres se fiche des planches et des cases et troque à cette apparence traditionnelle celle d'un cahier d'écolier, aux lignes et spirales apparentes, sur lequel auront été tracés les dessins au stylo à bille, sans trop faire attention à une quelconque notion de découpage, mais avec une envie de jouer. Sur les formes, sur la place des mots, sur la narration : Emil Ferris dessine comme elle pense, ou plutôt comme elle fait penser son personnage principal, Karen, une petite fille de dix ans qui évolue dans le Chicago des années 1960.

Karen est une fille bien différente du reste des enfants de son âge, et aime à se représenter comme un petit loup-garou à cause de cela. Dès les premières pages, le propos est explicite : il s'agit de parler du monstre comme image de la nature humaine, dans ce qu'elle a de plus beau comme ce qu'elle a de plus hideux. Karen dépeint son quotidien, fait de moments de tendresse dans une famille qui connaît de nombreuses difficultés, et de tracas liés à ses origines, à sa différence - à sa monstruosité. Dans les pages s'entrechoquent des tranches de vie, accompagnées par des pensées qui vagabondent, des anecdotes personnelles qu'on suppose à moitié autobiographiques, et le portrait d'une certaine époque, où faire partie des parias de la société demande le plus grand courage pour affronter les autres au quotidien. 

Emil Ferris n'en oublie pas d'avoir un vrai fil narratif, avec un intrigue policière somme toute assez simple : la voisine, Anka, est retrouvée morte un beau jour. Contre la thèse du suicide qui est officiellement avancée, Karen se lance dans une enquête, pour découvrir la vérité. Un cheminement qui l'amène à la rencontre de personnages hauts en couleurs, excentriques, caractérisés avec soin et nuances, parce que dans le monde d'Emil Ferris, comme dans la vraie vie, il ne s'agit pas que de gentils et de méchants. Le récit permet également, en explorant le passé d'Anka, de lorgner du côté du roman historique, en pleine montée de l'Allemagne nazie - où l'idée du monstre prend alors encore un sens nouveau.

En mélangeant les tonalités de son récit, Emil Ferris propose une oeuvre riche et exigeante, qui demande un certain investissement à son lecteur - et pourra sûrement rebuter les non habitués de l'exercice, dans un ensemble aux multiples niveaux de lectures. Personnelle, l'histoire se veut un plaidoyer pour la tolérance et la différence, l'image du monstre étant omniprésente pour la caractériser, et offrant une réalisation visuelle magnifique en tous points. Ayant travaillé dans l'animation et passionnée de fantastique, Ferris offre de superbes portraits de monstres en tous genres, venus tous droit des films de la Hammer par certains aspects, dans un style qui rappellera Maurice Sendak (Max et les Maximonstres) par d'autres. Le style varie, que le trait (et les pages) soit rempli ou plus économe, que l'approche soit plus ou moins photoréaliste. En plus de quatre cent pages, on aura rarement vu autant d'aisance, de recherche, et de diversité dans un dessin proprement unique. Au terme d'une telle lecture, la seule ombre au tableau sera une conclusion abrupte, qui amènera (forcément) à demander la suite très rapidement. 

Moi, ce que j'aime, c'est les monstres est un  mélange savant entre intrigue policière, récit familial, inventaire fantastique et plaidoyer sociétal. L'ouvrage d'Emil Ferris est riche, dense, et, si ce n'est pour un début un peu difficile pour l'immersion, vous conquerra aisément par la suite. Cassant littéralement les codes du comicbook, avec un dessin véritablement unique, il s'agit d'une bande dessinée telle qu'on n'en voit très peu, que tout amateur se doit d'au moins essayer, sous peine de passer à côté de l'une des lectures de l'année. L'album est disponible au prix de 35 euros et en ce moment, vous pouvez découvrir l'exposition des originaux à Paris !

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