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Royal City : Jeff Lemire au sommet dans un titre déchirant

Comics Le 31 jan
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Royal City : Jeff Lemire au sommet dans un titre déchirant

L’avis de Arno Kikoo9

On a aimé • Un mélange de genres intimiste et poignant • Beau et déchirant à la fois dans son propos • Lemire nous avait manqué aux dessins
On a moins aimé • Attention le moral

S'étant fait un nom dans le super-héroïque, que ce soit du côté de DC Comics (Animal ManGreen Arrow), Marvel (Old Man LoganMoon Knight) ou dans l'indé (Black Hammer), Jeff Lemire revient à une forme de récit plus personnel et un poil plus terre à terre avec Royal City, qui nous arrive en ce début d'année chez Urban Comics. L'auteur nous emmène dans un récit qui rappelle ses premières frasques comme Essex County, dans un mélange de genres à la tonalité mélancolique et déchirante, faisant d'emblée de ce tome l'une des meilleures lectures de l'année.

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser entendre, Royal City n'a rien d'une Metropolis, d'une ville avec une quelconque stature. Il s'agit plutôt de la bourgade américaine typique de celle mise à mal par les progressions libérales du pays, que les jeunes veulent déserter pour aller dans les grandes métropoles. De celles où il ne fait pas bien bon vivre. La famille Pike vit depuis des décennies à Royal City et pour cause : elle est à l'origine de l'usine qui donne l'emploi à la plupart de ses habitants. Les membres de cette famille ont des profils aussi divers que variés, mais ont en point commun la perte d'un être qui leur est cher. La crise cardiaque du patriarche de la famille va ramener tout le monde à Royal City et raviver des souvenirs douloureux, amorcer de nouvelles relations, développer des secrets restés enfouis. Tout en montrant comment chacun vit avec le souvenir de celui disparu.

Jeff Lemire propose une galerie de personnages travaillés, dessinant (littéralement) une famille complètement dysfonctionnelle dont les interactions sont à la fois brutales et particulièrement réalistes. Les rapports entre chacun sont complexes et permettent à l'auteur d'aller toucher des sentiments particulièrement fort. Que l'on parle d'amour, de regrets, de deuil, Lemire se montre efficace dans les scènes qu'il choisit d'écrire, dans des dialogues poignants, alors qu'on se rend compte qu'il disserte simplement sur la vie, ses difficultés. On y détecterait presque dans le personnage de Patrick, scénariste en manque d'inspiration, une sorte de méta-commentaire sur sa situation et l'angoisse de la page blanche.

A développer les points de vue de chacun des membres de la famille PikeLemire nous expose aussi comment chacun réagit à un deuil qui hante tout le monde, accompagnant son récit intimiste de quelques touches de fantastique. Mais un fantastique doux, presque poétique, qui se mêle à l'histoire d'une façon naturelle, sans rupture de ton. On essaie de ne pas trop en dire pour ne rien gâcher, mais la représentation de l'être aimé - et disparu - dénote d'un sacré savoir-faire. Mais attention aux coeurs fragiles, car Royal City se montre déchirant à de nombreuses reprises - si vous n'avez pas le moral, évitez. Difficile d'évoquer la puissance des émotions que l'histoire rapporte, au détour d'une scène, d'une réplique, ou du message véhiculé. Au delà de ses personnages, Lemire nous montre comment chacun souhaite aller de l'avant, laisser le passé derrière soi, quitte à prendre des décisions difficiles. Le rapport à la mort, omniprésent, est là aussi un sujet difficile et qui résonnera certainement à chacun d'une façon différente.

Et si Royal City se montre aussi puissant c'est aussi par le dessin de Lemire. Depuis Essex CountySweet Tooth et Trillium, l'artiste garde à la fois toute la personnalité de son trait, alors que ses progrès sont également perceptibles. On reconnaît aisément sa façon de dessiner, un trait fin pour des planches à la fois sobres et soignées, avec une colorisation à l'aquarelle légère et complètement à propos. Dans les visages de ses protagonistes, on reconnaît les émotions qui se cachent derrière les paroles. Et l'identification est immédiate. Lemire travaille également sur sa mise en scène, sur l'incursion de séquences façon "rêve éveillé", où ces quelques touches de fantastique qui font vibrer le récit d'une aura particulière. Un complément de poids à l'écriture, et une personnalité graphique indissociable de l'auteur : Royal City est beau à tout point de vue.

Sortez les mouchoirs, Royal City est là pour vous faire pleurer. Le nouveau titre de Jeff Lemire est une réussite à tous points de vue, tant par le mélange de ses genres, l'écriture des personnages et la puissance des émotions véhiculées par le récit, que par la force d'un dessin rudement efficace. Une nouvelle réussite à mettre au compte de l'auteur, qu'on retrouve avec plaisir aux dessins. L'album est en librairies au prix de lancement de dix euros.

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