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Critique

Sheriff of Babylon : L'amertume d'un album souvenir

Comics Le 07 sept
3
par Corentin
Sheriff of Babylon : L'amertume d'un album souvenir

L’avis de Corentin9

On a aimé • Une oeuvre puissante • Le travail extraordinaire de Mitch Gerads • Témoignage non-patriote d'un vétéran • Le chef d'oeuvre indé de King
On a moins aimé • Des dialogues qui déroutent parfois • Comme l'impression d'un manque volontaire

Dans le monde moderne des comics de super-héros, tout le monde connaît Tom King, le brillant scénariste de Batman et The Vision. Quelques années avant de faire ses débuts chez Touchstone puis DC, il était cependant connu dans un tout autre milieu sous un tout autre titre. En 2001, le jeune homme de seulement vingt-trois ans, est parti comme des millions d'autres combattre ceux qui venaient de s'en prendre aux États-Unis. Tom King est alors devenu l'officier King, agent de renseignement pour la C.I.A. dans les opérations de contre-terrorisme dans l'Irak de l'après Saddam Hussein.

Le scénariste passera sept années en poste, avant de concevoir son premier travail en tant qu'auteur, A Oncre Crowded Sky. Débarqué dans le monde de la bande dessinée, King ira de projets en projets sur des personnages pré-existants, et ne signera qu'un seul travail en tant qu'auteur indépendant : Sheriff of Babylon. L'une de ses plus belles réussites, en compagnie du brillant Mitch Gerads. Un album souvenir de ses années passées au Proche-Orient, ou une lecture amère de ce conflit dénué de sens dont il ne sera pas revenu indemne. L'album arrive aujourd'hui chez Urban Comics.

En quelques mots

Sheriff of Babylon évolue autour de trois personnages. Christopher, un ancien policier, venu participer à l'occupation américaine en Irak où on l'a chargé d'entraîner les nouvelles forces de police dans le pays libéré. Nassir, un ancien officier de police qui aura collaboré avec Saddam Hussein avant de changer de camp. Et Saffiya ou Sofia, une politicienne qui aura fui la dictature quand ses parents auront été assassinés par l'ancien régime, et qui sera revenue au pays en compagnie de l'armée des Etats-Unis. Trois figures, trois facettes d'une nation balafrée par la politique, les conflits ethniques, religieux, une guerre puis une autre guerre survenue dix ans plus tard. Trois morceaux d'humanité brisée, avec le talent habituel du scénariste pour les personnages du traumatisme. 

Ensemble, ils vont mener une enquête semblable à un polar - on retrouve d'ailleurs beaucoup de codes de la fiction néo-noir. Le meurtre en début de récit, la femme fatale, voire même le touriste américain en terre étrangère à la Casablanca. Mais très vite, le comics va s'étoffer et trouver une autre résonnance, qui tirera plus vers l'analyse du conflit irakien en soi, du quotidien de ceux qui l'ont vécu et de l'état du pays sous l'occupation. On retrouverait presque des accents de post-apocalypse dans cette façon de raconter un monde après la catastrophe - y compris, à l'instar de récits comme Mad Max, avec un jeu sur le langage. 

Tom King est un homme de peu de mots. On remarque tout de suite, dès que l'on pénètre dans ces pages, la qualité de ses dialogues travaillés, répétitifs et souvent complexes si l'on cherche à en deviner le sens. Comme un amas de répliques parfois lancées hors contexte, comme si ses héros étaient tous des figures obsessionnelles incapables de dialoguer normalement. Des échanges qui ne ressemblent en rien à ceux de gens que l'on croise tous les jours - et ce, y compris parmi les personnages auxquels il ne s'identifie pas. L'humanité de King ne trouve aucun écho dans les grandes tirades - il préfère les mots simples, les tournures brèves et répétées.

Le chemin de pensée de ses héros se véhicule par ces choix, ces mots qu'ils emmènent avec eux et ressassent jusqu'à leur donner un sens nouveau. Comme si ce n'étaient pas les phrases et les échanges qui avaient un sens, comme si les significations avaient été étouffées, broyées par la dureté de la guerre, et que chacun ne faisait que se parler à lui-même. L'isolation de ces figures est rendue par des dialogues extrêmement froids et souvent énigmatiques ou mélancoliques - ce qui pourra perdre certains lecteurs, mais on peut aussi s'amuser à y trouver une grande poésie. Comme une écriture très fine d'un monde absurde ou personne ne s'écoute et où personne ne se comprend - et ceux qui se comprennent n'ont pas besoin de phrases compliquées.

Un monde en ruines

Le récit de Sheriff of Babylon n'est pas un équivalent de productions patriotes comme Homeland ou Zero Dark Thirty. Si celles-ci abordent (souvent) le côté sombre et honteux de la guerre en Irak, elles sont généralement menées par des personnages avides de vengeances, ou de trouver une solution à ce qu'ont été le 11 septembre et la traque d'Al Qaida pour la plupart. Cette série, en revanche, part sur un autre postulat : chercher un sens, une logique à tout ça.

Le volume est parsemé de beaux moments d'humanité, la scène entre Fatima et Christopher en particulier où, moins que de réparer la castration symbolique qu'aura représenté la chute des Tours Jumelles, et moins que d'expliquer si oui ou non, les U.S.A. sont entrés en guerre pour de bons motifs, on découvre deux personnages qui cherchent leur place dans tout ce conflit au-delà de leur compréhension. Sheriff of Babylon ne règle rien, il ne parle que de ceux qui étaient là, qui ont vécu ça. Christopher - probablement celui dans lequel le scénariste se reconnaît le plus, le personnage de l'Américain loin de chez lui - est un héros de second plan par rapport à Nassir, qui représente à la fois les bourreaux et les victimes, et Sofia, qui représente l'espoir et la combativité d'une nation qui aura beaucoup sacrifié. 

La traque même qui occupe le coeur du récit est à prendre comme une métaphore, de l'absurdité d'une guerre à laquelle personne n'a compris grand chose. Des patriotes comme King partis la fleur au fusil, d'autres venus pour l'argent au racisme latent, de la manipulation de cet immense désordre militaire et géopolitique, à la résilience des fanatiques ou à ceux qui ont vraiment tenté de bâtir quelque chose par-dessus les décombres. Un gâchis de l'Histoire qui aura semé derrière lui des légions entières de soldats revenus du front, gorgés ras-la-gueule de cachets pour pallier à la culpabilité, aux angoisses des PTSD et à un sentiment de rejet trouvé sur place. King purge cette émotion : sa guerre n'a rien d'héroïque. Elle n'a rien de compréhensible. Le conflit irakien, selon lui, appartenait aux irakiens, et les fameux "terroristes" n'étaient qu'un prétexte idiot pour plaire à quelques paranoïaques.

On peut là-encore se perdre dans les intentions. Se dire "tout ça pour ça ?", mais le but n'a jamais été de raconter une histoire construite. Ce que fait King ressemble à ce qu'aura fait Jason Aaron sur The Other Side au moment de conter le point de vue d'un jeune Viet-Cong dans une guerre où on retient généralement le point de vue américain. C'est pour ça que l'histoire se passe en 2004, longtemps avant la capture de Ben Laden. Pour ça que les vrais méchants sont plus des cowboys demeurés en col blanc que des fanatiques dans des cavernes. Le récit qui en ressort est touchant, riche, bourré de détails dans les intentions ou les choix de certains moments de vie, des détails qui emplissent les cases. Des références historiques ou mythiques convoquées, de l'ironie parfois grinçante envers sa propre mission sur place, et de ce que fait King des souvenirs accumulés là-bas.

Mitch Gerads le symbiotique

Évidemment, sans les dessins de Mitch GeradsSheriff of Babylon ne serait qu'un très bon comics semi-auto-biographique. C'est dans la narration, les découpages, les expressions ou les couleurs choisies, toute cette partie artistique que le volume se pousse de lui-même vers le statut d'immanquable - tout du moins, si on aime les belles choses. Gerads livre une copie sans le moindre défaut, peuplée de choix aventureux : comme découper une même scène sur trois cases, réaliser une symétrie dans les découpages qui passe d'un modèle de gaufrier à l'autre, utiliser la narration en plan fixe de King pour varier les émotions de héros immobiles par d'infimes détails.

Le dessinateur va aussi ironiser en utilisant une technique qu'on lui connaît : tracer les mouvements par de petites lignes blanches comme dans les comics d'une autre époque ou d'une autre école. D'autres procédés plus modernes sont employés çà et là, comme les cases dans les cases, les cases pleines en noir pour les bruits de coups ou de balles, les reaction shots, l'emploi de décors fouillés ou travaillés. Tout sonne généralement vrai dans les détails placés, depuis le verre de thé qui revient régulièrement aux simples designs des différents flingues, bien réalisés.

On appréciera surtout que Gerads se mette à la hauteur de son scénariste : ses personnages font tous authentiques, jamais whitewashés ou dessinés comme s'ils ressemblaient à des occidentaux et que le coloriste seul se chargerait de différencier les Irakiens des Américains. Tous ont une gueule, un détail physique qui marque. De même, n'avoir pas tenté de sexualiser Sofia outre-mesure fait partie des idées qui rendent ce travail fantastique - un véritable chef d'oeuvre dans la construction et le rendu graphique, qui montre que le dessinateur a parfaitement compris le texte qu'il avait entre les mains. 

À l'époque de son annonce chez Vertigo, Sheriff of Babylon était présenté comme la nouvelle série de l'auteur de Grayson et The Vision. Là où tout le monde avait pu alors se dire que le scénariste se spécialiserait dans les séries d'espionnages ou de militaires, l'authenticité du texte n'était pas forcément là où on l'attendait. Oui, Tom King a fait la C.I.A. et oui, il est probable que des anecdotes de son séjour en Irak aient aidé à remplir ce volume. Mais le véritable trait à retenir de cette première pierre en auteur indépendant est davantage à trouver dans les thématiques. Ces héros qui cherchent une paix après le traumatisme, désespèrent de la trouver, ces galeries de personnages marqués par le deuil, le souvenir, le sentiment de ne pas être à leur place. Voilà ce qui fait la force de l'écriture du scénariste, qu'il aura dilluée dans son Batman et son Mister Miracle (son autre laboratoire de test). Il est possible que si King devient, comme il le devrait, un grand des comics de demain, ce volume soit à voir comme la première brique d'un vaste édifice qui pense différemment les récits de héros. Peut-être justement le meilleur moyen de comprendre son écriture : en la remettant dans le contexte où il l'aura lui-même trouvée. L'album est disponible dès aujourd'hui chez Urban Comics.

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