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Space Boulettes, la critique

Comics Le 21 mars
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Space Boulettes, la critique

L’avis de AntoineBigor9

On a aimé • Une écriture à la fois jeunesse et adulte • Un univers sous LSD qui sort du lot • Des planches sublimes et inventives • Une richesse thématique hallucinante
On a moins aimé • L'absence de bonus dans l'édition simple • Une traduction parfois limite (mais expliquée)

Craig Thompson est un auteur qui n'a plus grand chose à prouver. Le scénariste et dessinateur a déjà marqué son art au moins deux fois, avec Blankets - récit auto-biographique sur son premier amour - et Habibi - hef d'oeuvre poétique sur l'Orient. Libéré de cette pression et tout jeune père qu'il est, c'est un tout autre genre auquel l'artiste s'attaque avec la science-fiction familiale. Oeuvre résolument dédiée à la jeunesse, Space Boulettes se révèle d'une telle richesse narrative et graphique qu'elle en devient universelle.

Toute l'œuvre de Craig Thompson est tournée vers cette idée d'universalité. Lorsque l'americain nous raconte, avec Blankets, l'histoire de son premier amour dans un contexte bien particulier, ce sont toutes les personnes amoureuses qu'il touche. Pareil pour Habibi, qui proposait un récit dans l'ambiance des Mille et Une Nuit pour aborder finalement toutes les cultures. Ici, la motivation derrière la création de Space Dumplins (titre VO) est de s'adresser aux têtes blondes, lectorat des plus importants, puisqu'il représente l'avenir, alors qu'il semble délaisser par les éditeurs et les créateurs. Thompson l'avoue, lui même faisant partie de cette génération d'artistes qui ont prouvé depuis des années que la BD n'était pas qu'un media pour enfant. Mais une fois cette revendication acquise, le besoin de revenir à des récits plus enfantins se fait sentir. Un retour à l'enfance, et donc à la science-fiction, pour un auteur bercé par Star Wars et les films des années 80. Partant de là, Craig Thompson va alors créer un univers fun, coloré et ludique, à la fois dans l'écriture et dans les dessins, tout en apportant une dimension sociale à son récit.

L'angle d'attaque du scénariste est simple : lui même venant d'un millieu modeste, il va débuter son récit en nous introduisant à une famille en marge, au père bucheron et à la mère styliste, avec une fille qui découvre (dès les premières pages) le poids que la société peut faire peser sur le rapport aux autres, juste après la destruction de son école. De ce concept va découler tout un monde, presque bicéphale alors qu'il est incroyablement organique et cohérent, qui s'installe par touches et déploie petit à petit un imaginaire assez dingue. Reprenant à la fois des logiques bien terrestres qu'il agrandit à l'échelle d'une galaxie, Thompson est bluffant de vérité dans son écriture et sa manière, presque sociologique, de jouer avec les codes de notre société : la toute puissance des organismes privés, la précarité du travail, le système scolaire etc.

L'auteur se permet tout les parallèles avec une aisance qui frise le génie. Autant de thématiques qui, si elles pourront peut-être échapper aux enfants, imprègnent tellement le récit qu'elles en demeurent difficilement séparables du reste de l'aventure. D'autant que son œuvre est résolument écologique, avec un sous-texte hyper malin sur les énérgies et la pollution. Un agglomérat de thématiques et d'influences, digéré à la perfection, et qui rend l'univers plus complexe qu'en apparence : ce qui est vendu comme un œuvre jeunesse détonne d'emblée par son écriture adulte. Et pourtant, tout ceci ne se révèle être qu'une magnifique toile de fond bien pensée pour lancer dans l'aventure la jeune Violette.

Cette dernière, avatar du jeune lecteur, va ainsi répondre à l'appel de l'aventure, son père ayant disparu alors qu'une catastrophe écologique commence à paralyser le système. Accompagnée d'un poulet intelligent et d'une petite créature orange, la jeune fille va ainsi parcourir l'univers, y découvrant ainsi des facettes qui lui étaient jusqu'alors inconnues. Un récit des plus rythmés et efficaces, avec un personnage attachant, qui fait à la fois preuve d'une naïveté communicative, contre-balancée par un cynisme bien appuyé, en la personne d'Eliott, poulet aux questionnements existentiels, détonnant au millieu de nombreux jeux de mots enfantins.

L'écriture est, en cela, hyper travaillée, avec un Thompson qui s'éclate à créer toutes sortes d'expressions et de surnoms, finissant de crédibiliser son univers avec originalité. La traduction française est d'ailleurs assez réussie, même si des références vont sauter. A défaut, elles seront au moins expliquées en fin d'album. Et si son écriture est encore une fois colossale, son travail graphique et simplement hallucinant.

S'il s'était totalement plongé dans la culture orientale pour lui rendre graphiquement justice, Craig Thompson dépolie ici toute son inventivité pour créer un univers original en piochant à la fois dans une myriades de références eighties et dans la réutilisation d'élements du monde animal. En cela, les vaisseaux et le bestiaire font tout de suite sens dans cet univers où une diarrhée de balaine menace la galaxie. Certains designs de vaisseaux renvoient à Star Wars ou Alien, tout en gardant cette touche ludique. D'autant que le dessinateur va explorer une multitude de découpages, usant plusieurs fois de vues en coupe ou de planches sans cases, où le sens de lecture se construit à l'oeil. Un boulot d'une créativité et d'une richesse incroyables pour une œuvre jeunesse.

L'artiste americain, qui avait jusqu'à présent travaillé le noir et blanc, qu'il trouve lui même plus "pur", passe ici à la couleur en ramenant Dave Stewart sur le projet. Le coloriste reconnu, notamment pour son travail sur Hellboy de Mike Mignola, amène une nouvelle couche ludique aux planches surchargées de détails, sublimant cette richesse graphique tout en se permettant des passages sous LSD, mélangeant des couleurs vives pour un résultat des plus psychédéliques. L'œuvre est tenue de bout en bout, prenant le temps de développer chaque thématique et personnage afin qu'ils soient consistants et cohérents. Un exemple de rigueur qui impressionne, tant Thompson ne prens jamais son (jeune) lectorat pour un idiot; et l'invite plutôt à plonger dans un univers fun et pourtant pas si éloigné du notre.

Space Boulettes avait tout pour réussir son pari. Un auteur bourré de talent qui décide de s'adresser à la jeunesse pour lui offrir une odyssée spatiale originale comme peu d'auteurs se le sont permis récemment. Une intention d'autant plus louable et motivée par des raisons personelle  qu'elle sonne comme une alarme, qui nous rappelle de ne jamais abandonner ce genre de récits. Et pour le coup, l'œuvre de Craig Thompson est un chef-d'œuvre du genre, d'une inventivité graphique hallucinante et d'une écriture dense et pourtant abordable par tous. Encore une fois, l'artiste américain a donné le la, et on ne serait guère étonnés de voir plusieurs collègues lui emboîter le pas. Mais en l'état, Space Boulettes est un incontournable pour tous les âges, qui redonne une place à l'imaginaire et qui, toute en discrétion, glisse un discours politique des plus salutaires. Foncez dessus sans hésiter.

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