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Critique

Transmetropolitan - Tome 1, la critique

Comics Le 13 fev
9
par Alfro
Transmetropolitan - Tome 1, la critique

L’avis de Alfro10

On a aimé • La verve destructrice • La prolifération sans contrôle • De l'énergie dans chaque page • Spider Jerusalem
On a moins aimé • Se rendre compte qu'on a pas encore tout saisi

Comment parler d'un bouquin qu'on a lu des dizaines de fois ? Il est marrant le rédac' chef, mais qu'est-ce qu'il me reste à dire sur Transmetropolitan, comment ça ne sentirait pas le truc bâclé à la hâte qui sent le réchauffé, à peine consommable ? Ouvrons le champ des expériences.

Se retrouver dans la salle d'attente de la CAF, relire une nouvelle fois Transmet', nouvelle édition d'Urban Comics. Là, tout s'imbrique. Mais oui, c'était ça ! Le lire dans le bastion de l'administration, le truc le plus sclérosé depuis Kafka, ce pamphlet est alors au sommet de sa crasse virulente. Il joute enfin contre son ennemi préféré.

"J'ai tout qui remonte. Faut que je flingue un truc."

Warren Ellis est en guerre. À la fin de ces années 90, il en a ras-le-bol. Marre, ça y est. Il s'est conformé au système tant qu'il a pu. Arrivé de son Angleterre pour faire du super-héros, c'est bon il l'a fait, gentiment et tant pis pour ce qu'il a à dire, ça attendra. Mais là, il a assez attendu. Le futur lui continue d'avancer et d'oublier ses promesses. On laisse enfins les mains libres à celui qui s'est fait remarquer avec Lazarus Churchyard. Les cons, vous ne saviez pas hein ? Parce que, là ce n'est plus que de la haine qui coule dans le crayon d'Ellis. Il a essayé de poser des questions, d'argumenter et d'éparpiller quelques réflexions ici et là. Sauf que là, il a trop vu le monde et fait un bad trip. Il a compris qu'il ne pouvait plus le raisonner, il faut le détruire. Métaphoriquement bien sûr, "la plume est une épée...", vous connaissez la suite.

Alors, le scénariste va incarner toute sa bile, cette rage qui surgit hors de lui, il va la canaliser. Naît donc Spider Jerusalem. Héritier des gonzos tels que Hunter S. Thompson et Lester Bangs, ces journalistes qui vivaient leurs sujets, il détruit tout sur son chemin (il partage leur goût pour les armes à feu), surtout si c'est une incarnation de l'autorité. Ce personnage va être le guide du lecteur dans un monde qui est un de nos futurs possibles. Bon, c'est écrit en 1997. Du coup, certaines de ses prédictions de cauchemar ont eu le temps de se réaliser. Tu seras gentil de t'être planté sur le reste Warren, parce que sinon, on va vivre des années absolument pas glamour. Pourtant, il ne fait qu'accentuer des tendances que l'on retrouve dès aujourd'hui. La publicité s'est affichée partout, les religions (jusqu'aux plus aberrantes) prolifèrent et les frontières des corps sont pulvérisées. Pas de voitures volantes, plutôt des appareils électro-ménagers qui se shootent pour oublier leur existence vide. Pas d'harmonie entre les peuples, mais des jeunes qui choisissent de muter en extraterrestres.

Alors Spider Jerusalem, il descend de sa montagne où il s'était transformé en ermite à la barbe digne d'Alan Moore pour finir par se résoudre à perdre ses cheveux en retournant dans la Ville et devenir un digne Grant Morrison, en plus tatoué. Là, c'est le début de sa croisade pour la Vérité. Quoi qu'il en coûte. Pas d'arrangement, pas de concession. La Vérité, même si c'est le chaos après. Il va donc s'essuyer ses Air Jesus sur les politiciens pantins de lobbies, les gourous pseudo-spirituels qui engrossent leurs fidèles et les religions qui s'affichent comme les Marchands du Temple. Il n'argumente pas, il invective. Cette société le rend malade. Il leur vomit donc dessus. Il crache son fiel, appuie là où ça fait mal. Cela ressemble à la réaction adolescente, je souffre donc toi aussi, mais cela va bien plus loin au final. Toujours un coup en avance, il est le seul à vraiment regarder. Il voit ce qui se passe sous toute cette crasse, et la remue pour l'exposer au monde. Il montre que dans ce monde "les mensonges font loi et la vérité est obsolète". Il est vulgaire et complétement fou à lier, il est le grain de sable. Un grain de sable qui use avec autant de violence du lance-roquette que du traitement de texte.

"Ça doit vous plaire que tous ces gens à l'autorité usurpée vous mentent."

Le personnage de Spider Jerusalem montre cependant les failles de cette haine pure et entière. Lui-même n'est finalement pas un monolithe de rage. À vrai dire, on découvre très rapidement les failles. Si l'on fouille un peu. Si l'on soulève ce voile d'insultes et de violence. Nous découvrons alors un homme qui finalement se bat pour son prochain. Mais ne lui dites pas si vous désirez garder votre fonction reproductrice. Ce journaliste n'écrit que pour montrer que ce que tout le monde cherche à consciencieusement oublier. Quand il s'attaque aux émeutes, c'est pour montrer le visage ensanglanté par l'injustice d'avoir été le pion dans une bataille d'égo, trop bête se rendre compte qu'il n'est qu'une victime statistique. En fait, ce que Spider Jerusalem essaie patiemment d'inculquer, c'est l'esprit critique, le libre arbitre. Voir au-delà de l'affirmation, se méfier de la parole performative. Certes, dans un langage qui sent aussi bon que les ordures qu'il fouille. Encore une fois, pas de concessions. S'il faut être grossier pour que ça rentre, allons-y.

D'ailleurs, tout suinte ici. Tout est sale, hideux et laisse des images rémanentes qui grattent la rétine. Cet univers, ce futur dystopique, il sent mauvais. Les classes moyennes fouillent les poubelles des pauvres. Spider recueille un chat qui fume de ses deux gueules et vous lance un regard torve de ces trois yeux. L'horreur. Un enfant sans tête réclame à voir son père. Le transhumanisme bon marché fleuri, et recouvre de gale des cicatrices purulentes. Même la pensée est sale. Parce que le futur n'est pas celui de George Orwell. Le fascisme a perdu, on est au tout-permissif. Vous pouvez tout manger, tout vous injecter, tout baiser. Tout est possible, suffit de payer. Viens, consommateur, tout est à portée de ta main. La paupérisation, économique et culturelle, n'est pas grave, puisque tu peux demander à ton faiseur de te sortir un poulet rôti. Si tu peux payer. Même la foi est devenue un bien de consommation.

Pour soutenir, ce bouillonnement d'idées, de concepts et de folies, il fallait que Warren Ellis soit accompagné par un dessinateur qui réussirait à suivre son entreprise de destruction. Un artiste qui a cette fibre punk qui est capable d'envoyer se faire foutre toutes les conventions. Darick Robertson fut la réponse. La bonne. Le voilà qui recouvre avec force détails chaque page qui sort de l'esprit virulent de Warren Ellis. C'est avec une même inventivité qu'il dessine le périple nihiliste du héros. Avec un sens du cadrage et du décalage, cet humour anglais qui se retrouve dans chaque page. Parce qu'en fait, il faut se prémunir de ce monde. En dehors de l'indifférence, l'autre technique, c'est l'ironie. Mordante mais (car ?) consciente. Les deux trublions britanniques jouent dans la nuance, leur œuvre n'est pas cynique, se refusant d'être vaine. Mais il faut repartir du début. À la création, précède la destruction. Alors Spider sort son sourire le plus diabolique, se cale une clope en bouche et flingue ce monde. Au propre comme au figuré.

Transmetropolitan est sans doute l'œuvre la plus puissante de Warren Ellis. Il laisse de côté un temps ses explorations métaphysiques et futuristes pour dégainer toute sa frustration de voir l'incroyable potentiel de l'humanité tourné en vaste farce. Toujours dégoûté de ne pas avoir sa voiture volante le Warren.
C'est donc un vrai plaisir de (re)découvrir cette œuvre essentielle d'un des auteurs les plus influents de ces dernières années. Surtout qu'Urban Comics nous la sort enfin dans une édition à sa hauteur, sans aucun élément inédit mais dans un vrai bouquin. 

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