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Critique

Transmetropolitan - Tome 5, la critique

Comics Le 05 nov 2015
4
par Alfro
Transmetropolitan - Tome 5, la critique

L’avis de Alfro10

On a aimé • L'excellence de l'iconoclasme • Meilleure apologie du terrorisme à mains nues • Grinçant jusqu'à la fin
On a moins aimé • Un propos toujours plus actuel

En cinq volumineux tomes, Urban Comics aura réédité une œuvre essentielle, aussi âpre que nécessaire, et qui ne bénéficiait pas jusqu'alors d'une édition à sa hauteur dans nos contrées. Transmetropolitan fait partie de ces chefs-d'œuvres incontournables des comics, et comme toutes les grandes œuvres, elle se conclut sur une fin marquante. Ce genre de fin qui vous hante plusieurs jours après avoir terminé la lecture.

"On a tout lu dans ton cerveau, petit pervers."

Si vous êtes arrivés jusqu'à ce cinquième tome, il n'est sans doute pas nécessaire de vous présenter une nouvelle fois le ton très particulier de l'œuvre de Warren Ellis. Ce brûlot punk, ce pamphlet irrévérencieux, le réceptacle de toute la colère de son auteur qui ressurgit avec autant d'intelligence que de misanthropie, une fois passé les cinquante premiers numéros, on doit normalement savoir ce que l'on est en train de lire. Ce qui est intéressant, c'est de replacer ce qui reste comme l'une des rares séries de longue haleine du scénariste de Whitechapel dans son contexte. Déjà, elle fut publiée dans le pire creux de la vague de l'histoire des comics. Fin des années 90, début des années 2000, les deux majors éditeurs sont moribonds, la spéculation ayant bien failli tuer l'industrie et si DC Comics n'a pas connu la banqueroute de Marvel, ils n'en mènent pas large pour autant. Les éditeurs indés survivent de leur côté mais ne connaissent pas l'exposition qui est la leur aujourd'hui. Si bien que lorsque que Warren Ellis (à la demande de Karen Berger) entame cette série, ils lui passent toutes ses exigences. On pourrait même se demander si Vertigo s'autoriserait à publier un tel titre aujourd'hui.

C'est donc avec une liberté de ton et de mise en œuvre qu'Ellis et le dessinateur Darick Robertson (imposé par le scénariste) abordent cette série. Une vraie liberté. Sans autocensure, aucune. Il est d'ailleurs marrant de lire la postface de ce volume où Warren Ellis raconte combien d'éditeurs ont explosé en plein vol en essayant de le canaliser. Et pas parmi les moins connus et les moins accrochés, puisque des gens comme Stuart Moore, Cliff Chiang ou Axel Alonso, auront craqué à essayer de le suivre. Car ce que le Britannique déverse tout du long de ces pages, c'est une pure colère, destructrice, rédemptrice. D'ailleurs, si l'on remet encore une fois la série dans son contexte, il faut rappeler que le 11 Septembre s'est déroulé vers la fin de sa publication. Forcément, on a alors essayé de faire comprendre alors à Ellis que ce genre d'œuvres polémistes n'étaient plus au goût du jour dans le monde qui s'ouvrait alors, et qu'il devrait lever un peu le pied. Les fous.

"Tu sais ce que c'est, le pire ? C'est lui le gentil."

Sous le flot d'obscénités, de sommets d'absurdes et de méchanceté parfaitement assumés, Transmetropolitan n'a pas vraiment caché sa métaphore du mur vers lequel fonce notre société. Que ce soit sur les malversations des politiques, sur l'état de la planète, les clivages sociaux toujours plus pregnants ou sur les communautarismes, Warren Ellis n'a pas vraiment caché ses intentions et ses idées. Pourtant, il va ici franchir une étape puisqu'il met en scène un Spider Jerusalem qui va ni plus ni moins que faire un appel au terrorisme, contre le Président. On comprend qu'avec le climat post-11 Septembre, cela devenait un peu tendu. Et là où Ellis est d'une intelligence furieuse et tortueuse, c'est qu'il laisse volontairement le doute sur la portée symbolique de cet acte.

Pourtant, ce dernier volume n'est pas que fureur et destruction. On sent poindre chez Spider Jerusalem une certaine forme d'abattement. La maladie, parfaitement psychomatique, qui démontre que le combat qu'il mène, revient à affronter un système pernicieux qui a appris à se protéger des façons les plus tordues qui soient. Pourtant, il ne l'affronte pas seul, puisqu'il a au fil des pages accumulé nombre d'alliés, les sordides assistantes en premier lieu. Tout comme Ellis aura su s'entourer de gens de talents pour mener à bien son projet. Robertson bien sûr, tous les éditeurs qu'il aura usé comme des kleenex, mais aussi tous les dessinateurs de renoms qui sont venus le rejoindre le temps d'épisodes spéciaux qui parurent à la fin de la série et qu'Urban a intégré à cette édition. Parmi eux, on retrouve des gens comme Cameron Stewart, Paul Pope, Bill Sienkiewicz ou David Mack (entre beaucoup, beaucoup d'autres), même les scénaristes Brian Wood et Brian M. Bendis nous rappellent qu'ils illustraient leurs histoires fut un temps. Et puis Mœbius, le temps de quelques couvertures ici reproduites. Les grands esprits, tout ça.

C'est un sentiment assez étrange qui s'empare de nous quand on referme ce dernier tome. Alors que Warren Ellis s'est acharné à livrer la série la plus iconoclaste, la plus acerbe possible, il ne peut empêcher de voir la fin devenir monumentale de fait. Par son message, mais aussi pour tout ce que l'on a vécu avec Spider Jerusalem. Il aura été en quelque sorte notre professeur durant tout ces épisodes. Un professeur avec un agitateur d'intestin, qui se défonce à toutes les drogues possibles et qui au final, voulait juste qu'on le laisse tranquille dans sa montagne.

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