Critique > Young Romance : après la Guerre, l'Amour
Critique

Young Romance : après la Guerre, l'Amour

Comics Le 13 aout 2018
0
par Corentin
Young Romance : après la Guerre, l'Amour

L’avis de Corentin8

On a aimé • Un merveilleux morceau d'histoire • Simon et Kirby osent varier les thématiques • L'évolution esthétique qui parcourt le volume
On a moins aimé • Plus valable comme souvenir du passé que BD à dévorer • Les histoires souvent répétitives

Depuis quelques semaines se retrouve dans toutes les bonnes librairies le volume Young Romance. L'ouvrage est proposé par Komics Initiative, les responsables de Kirby & Me qui auront fait appel au soutien des nombreux fans du royal Jack Kirby et de son associé historique Joe Simon pour ramener cet inestimable souvenir du passé. L'anthologie compile un nombre conséquent de numéros de la parution Young Romance, pour partie responsable de l'essort des séries de romance dans les Etats-Unis d'Après Guerre, une version traduite de travaux inédits en France, à ajouter au volume d'Urban sur les autres séries de Kirby avant son passage chez Marvel. Faisons le point.

Lorsque la paix éclate en 1945, l'esprit américain se réorganise autour d'idéaux très largement enthousiastes sur le présent. Conscients d'avoir triomphé de la barbarie fasciste, d'être désormais la première nation au monde et de vivre au rythme des idées propagandistes pro-American Way qui accompagnent les premières années de la Guerre Froide, les Américains se désintéressent du super-héros pour plébisciter les comics de western, et d'amour. Le premier aide les U.S.A. à s'auto-congratuler en rappelant les héros de leur âge d'or dans la fin du siècle dernier, le second offre une perspective plus légère sur le quotidien des jeunes du pays.

Dans cette perspective, les super-héros déclinent et Kirby, artiste et père de famille, doit continuer à gagner sa vie. Son partenaire, Joe Simon, a alors une idée. Au front, le scénariste s'aperçoit que les soldats sont eux aussi passionnés de bande-dessinée, et table sur l'idée qu'il est tout à fait possible de gagner sa vie avec des séries d'amour destinées aux adultes. Loin des stéréotypes ou de l'infantilisation de ce type d'histoires à l'époque, Simon & Kirby vont proposer Young Romance, un titre qui fait la différence pour la richesse de ses personnages, la variété de ses types de récit et la liberté morale vis-à-vis au diktat du puritanisme américain (tout est relatif, bien entendu). 

Komics Initiative enrichit ce très beau volume de nombreuses autres précisions historiques, et ce Young Romance permet un éclairage assez intéressant sur la situation de la BD américaine à cette période où les super-héros n'existent presque plus. Kirby est encore à l'aurée de son style jaillissant, qu'il déploiera en compagnie de Stan Lee puis en solitaire - ses crayons sont alors plus codifiés et moins généreux sur les splash pages. La scénographie (souvent superbe) est calquée sur un storyboard permanent de cinéma d'époque : visages expressifs, ambiances souvent sombres ou pessimistes comme piégées dans une sorte de fatalité du destin, de jolis décors de foyers modernes et équipés ou des paysages champêtres tout aussi travaillés.

Le dessinateur s'encre lui-même à l'époque, ce qui ne fera qu'accentuer la lourdeur de ses regards (intenses, comme d'habitude). On retrouve tout un tas de stéréotypes presque charmants avec le poids des années : les étreintes passionnés, les codes vestimentaires - imperméable et feutre en ville, chemise déboutonnée et manches relevées à la campagne - et dans l'écriture, une certaine vision de l'amour telle que l'art tout public le représentait à l'époque. Simon passe par tout un tas de tropes connus : la fille victime des apparences, la femme au foyer fidèle que l'on va tenter de faire chuter, la calculatrice, la jeune ingénue, tout un tas de situations où l'on se surprend à trouver des accents modernes par endroits.

C'est par exemple le cas d'un récit assez tôt dans le volume, où l'on suit le quotidien de deux femmes allemandes pendant l'occupation américaine. Simon soulève un champ d'idées politiques dans cette petite histoire (à mots couverts), mais on remarque aussi comment le scénariste met en scène la pudibonderie américaine et le poids qu'elle fait peser sur les jeunes filles prétenduement impures, et autres formes de codes sociaux en vigueur à l'époque. D'autres exemples nous évoqueraient d'autres drames romantiques modernes. En politique par exemple. Voyez plutôt : 

Cela étant, l'ensemble reste relativement répétitif au vu de l'épaisseur du volume. A l'époque, si Simon fait un effort pour varier les sujets et les environnements, les comics évoluent encore dans des formes rudimentaires de récits. Les structures sont donc souvent assez proches, et le type d'héroïnes proposées aussi (malgré de vraies différences). 

Il est effectivement assez difficile de juger le livre au regard des standards modernes d'écriture. En réalité, Young Romance vaut surtout en tant qu'objet de collection, pour en apprendre plus sur la carrière de son immense dessinateur ou se faire une idée de ce à quoi ressemblait le comics à l'époque - en tant que seul objet de lecture, il est en revanche un peu plus aride et complexe à aborder.

On pourra cependant saluer ce formidable témoignage du passé, qui en dit assez long sur la façon dont le public (énorme) de ce type de comics considérait la fiction romantique. L'homme qui insiste jusqu'à ce que la fille cesse de dire non, une obsession pour le mariage comme seule forme de happy end, un regard assez lointain sur la différence d'âge et une ou deux histoires un peu plus étranges, comme ce type qui finit par épouser sa cousine. En un sens, au regard des débats modernes qui se posent dans les comics et le cinéma sur la représentation féminine, ce Young Romance tombe bien pour nous rappeler le chemin parcouru, un peu comme ces vieux James Bond où l'agression sexuelle était apparememnt une technique de drague plutôt efficace.

A noter une variété aussi dans la qualité des pages récupérées (l'ensemble reste superbe si vous aimez le trait de ces années là) et une véritable évolution, dans le trait et l'aspect de plus en plus verbeux des numéros, au fur et à mesure des extraits collectés par Komics Initiative. L'éditeur marque une pause au sein des récits pour montrer l'évolution du ton et du style après l'imposition du Comics Code Authority, un segment fascinant à comparer aux premières histoires où le contact se fait plus rare et où l'écriture de Joe Simon s'allège considérabement. 

Quelques bonus, une histoire baptisée "Norma la Reine du Hot Dog" (il fallait le mentionner), une traduction qui s'en sort bien pour actualiser certains termes probablement peu usités de nos jours, et un bien beau bouquin pour frimer en le laissant sur votre table basse quand vos potes viennent prendre l'apéro. "Quoi, tu connais pas Jack Kirby ? Haha, mais incroyable, incroyable", franchement ça vaut le coup, avouez.

En résumé, un tome important, un tome indispensable pour les amoureux de Kirby et d'Histoire, mais qui ravira un peu moins que les éditions collectées de ses travaux chez Marvel. Il s'agit ici d'un véritable ouvrage de patrimoine, avec le défaut de ses qualités : représenter l'esprit d'une BD poussiéreuse, merveilleuse pour découvrir ce à quoi les comics ressemblaient à une époque, mais moins passionnante sur le pur plan narratif - parce qu'ils ne ressemblent justement plus à ça aujourd'hui. Néanmoins une bien belle initiative qui vient combler un creux en VF sur la carrière du King, on est donc bien content de pouvoir enfin poser les yeux dessus. 

Auteurs & Mots clés
les dernières news les dernières critiques
Vous êtes certain de vouloir supprimer ce commentaire ?