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Bécassine de Bruno Podalydès, souvenirs de la France profonde

Franco-belge Le 22 juin 2018
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par Corentin
Bécassine de Bruno Podalydès, souvenirs de la France profonde

L’avis de Corentin6

On a aimé • Un esprit léger et inoffensif • Le travail sur les musiques originales • Assez sincère dans ce qu'il propose
On a moins aimé • Une lenteur générale • Bécassine n'intéresse pas • Quel était l'intérêt au départ ?

Adapté, le franco-belge peut prendre bien des facettes. Le Transperceneige mis entre les mains de Bong Joon-HoBarbarella de Rogert VadimValérian de Luc Besson - les exemples ne manquent pas, et chacun représente à sa manière une certaine façon de faire du cinéma. L'un, indépendant contestataire, l'autre un sommet du kitch entré dans l'histoire, et le dernier, une idée de réécriture historique où un Français se réapproprie l'inspiration de Star Wars, cherchant maladroitement à imiter le process' hollywoodien. Et puis, il y a les autres.

Il y a les BD modernes et les BD à papa. Plus haut, il y a celles du grand-père dont on se souvient encore un peu. Avec BécassineBruno Podalydès en prend une et fait ce qu'il fait en général : un film de Bruno Podalydès, méthode inédite dans notre petit monde des lectures transposées. Lui nous l'explique : il n'a pas cherché à aborder Bécassine comme une adaptation de bande dessinée. Il n'a pas non plus cherché à reproduire fidèlement le narratif ou l'esprit du personnage inventé par Jacqueline Rivière et Joseph Plinchon. Tombé par hasard sur l'image de Bécassine aux côtés d'une enfant, il assemble autour de la Bretonne un esprit léger fait de scénettes issues d'albums éparpillés. Le résultat est étrange, souvent lent, parfois drôle, habillé par de jolies idées et un sentiment d'accomplissement inexistant. Et aussi, plein de bonnes intentions.

Une certaine idée de la Bretagne

Le film Bécassine ressemble à d'autres oeuvres de Bruno Podalydès, et on y retrouve certains de ses interprètes de coeur. Emeline BayartKarin ViardMichel Vuillermoz et son frangin Denis. Le réalisateur respecte son habitude de se joindre à ses acteurs devant la caméra, où se racontent les histoires quotidiennes d'une petite vie de château et l'éducation de Loulotte, l'enfant dont Bécassine a la charge, interprétée par la jeune Maya Compagnie.

Selon Podalydès, c'est d'abord l'aspect graphique qui permet au personnage de Bécassine de rester pertinent aujourd'hui. Un costume que tout le monde connaît, et devant lequel chacun s'arrête généralement. Témoignage d'une époque reculée et d'une certaine idée du régionnalisme, dont on peut choisir de se souvenir avec nostalgie ou bien considérer que tout ça n'est que fiction ou image d'Epinal. 

Le réalisateur choisit une sorte d'entre deux fictif, son oeuvre n'est pas une adaptation réaliste à proprement parler - plutôt une comédie légère, de figures marquées empruntées au théâtre. L'amant prodigue, la riche bourgeoise, les domestiques étourdis ou sarcastiques. Le tout dans un temps suspendu au début du XXème siècle, entre les premiers pas d'un électro-ménager bric à brac et les traditions paysannes chères à ce pays enchanté de la Bretagne d'autrefois. Où il ne pleut pas souvent.

Le personnage du brave Tonton Corentin en est un exemple : sur la vingtaine ou trentaine d'années qui jallonnent la durée du film, le vieil homme ne prend pas une ride. Le temps se fige dans le fameux imaginaire intemporel des BD, où chaque volume reprend à zéro et où les héros restent perpétuellement inchangés - à l'exception de Loulotte, évidemment. Cette idée de temps qui ne passe pas s'accorde avec la parabole sur l'enfance. 

Bécassine est une enfant parachutée dans l'âge adulte, qui cherche toujours conseil auprès de son vieil oncle, les autres personnages agissent rarement en adultes. Leurs décisions sont rarement rationnelles, ils chicanent comme dans une cour de récréation, jouent, s'émerveillent de choses simples comme l'illusion d'un jouet. Un monde rassurant et cotonneux qui s'accorde à l'idée que Bécassine est surtout un souvenir d'enfance, et c'est cette idée de madeleine ou de recréation d'un idéal mélancolique du passé qui intéresse le réalisateur. Depuis les personnages, le lieu, le temps et les symboles.

Lent chemin vers Paris

Le film Bécassine forme un ensemble agréable d'acteurs, de scénettes et de jolies mélopées peuplées de rêveries ou de douceur. Podalydès y met une certaine affection, un endroit où on sait que tout finit bien. Comme le confort d'un souvenir, et la mélancolie de musiques qui indiquent que ce temps perdu est, lui, victime du passage du temps. Cette empathie se compare au travail de Chabat sur le Marsupilami - le résultat est forcément différent, mais le metteur en scène ne triche pas avec son style et son amour des personnages. On retrouve bien son aisance, ses manières, un montage qui marche aux bons moments (la scène du bal improvisé, notamment), et certains effets superflus.

Le film met un certain temps à trouver ses marques, cependant. Un montage qui prend son temps au départ s'amuse à dérouler une construction de sketches où l'intrigue n'évolue pas et où les héros s'arrêtent à de simples idées - le problème étant le rapport sur la durée, et une incapacité à aller au delà de ce côté enfantin. En particulier l'héroïne qui semble parachutée dans ce monde comme une Mary Poppins en tenue traditionnelle, naïve et stéréotypée. Bécassine n'accomplit pas grand chose en soi et quelqu'un qui ne connaît pas la BD s'étonnera même que le film porte son nom.

Son destin sera d'être la mère accidentielle de Loulotte et une bonne amie pour les autres personnages, qui vivent tous leur propre destin, inoffensif, dans leur coin. Comme une mosaïque bien accordée, qui ne va nulle part en tant que film. L'ennui arrive vite, quand on comprend que Bécassine n'a pas d'aventure à mener, de grand destin qui l'attend ni de morale humaine à livrer. Empilé sur des moments d'humour qui ne fonctionnent pas à chaque fois, et une vision passéiste et bourgeoise des relations humaines. Comme si, derrière ses tics, ses acteurs habituels et un ensemble pas si mal fichu, le projet n'avait pas de but et semblait presque accidentel.

On le retiendra comme quelque chose de sympathique pour les touts petits, ses quelques jolis moments de poésie. Avantage d'avoir un auteur comme Bruno Podalydès sur un projet de ce genre, basé sur un personnage populaire, mais défaut d'une oeuvre qui ne trouve pas sa cible ou son sujet. Les adorateurs du metteur en scène s'accorderont à dire qu'il ne s'agit pas d'un temps fort dans sa filmographie. Et les familles qui cherchent un cinéma d'auteur pour varier des productions américaines préféreront des oeuvres moins guindées. En somme, un film sympathique mais un projet sur lequel on reste perplexe, et qui ne convainc pas de son utilité après sa sortie.

Projet mitigé que ce Bécassine. D'un côté, on apprécie d'avoir un auteur de talent sur un personnage supposé intemporel. De l'autre, à quoi bon ce film ou cette héroïne, qui paraît plus poussiéreuse que jamais et à ranger dans le coffre à souvenir définitif des bonnes oeuvres passées. Film agréable, rythme ennuyeux et aventure qui s'oublie, Bécassine aura surtout contre lui de ne parler à personne, à part aux nostalgiques de cette France champêtre des fêtes au village. Mais sont-ils vraiment si nombreux ?

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