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Critique

Blacksad, Under the Skin : de bonnes volontés peuvent-elles pallier un manque de moyens ?

Franco-belge Le 24 dec 2019
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par Malo
Blacksad, Under the Skin : de bonnes volontés peuvent-elles pallier un manque de moyens ?

L’avis de Malo

On a aimé • La fibre de la bande dessinée respectée • Une histoire prenante • La direction artistique
On a moins aimé • Des bugs et des moyens insuffisants

New York, dans les années 50. Sur la paille et empêtré dans des affaires peu rentables, le détective privé Blacksad accepte de retrouver le sportif disparu Robert Yale pour le compte de Sonia Dunn, fille du propriétaire d’un gymnase de boxe fraîchement retrouvé mort. L’enjeu est de taille : si Yale ne se présente pas à son prochain match, la salle devra fermer. Alors que de prime abord, tout semble indiquer une simple disparition, l’enquête va rapidement prendre un tournant inattendu.

Non, vous n’avez pas affaire au pitch du tant attendu sixième tome de la série créée par Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido mais bien à celui de Blacksad : Under the skin, adaptation vidéoludique de son univers, développée par Ys Interactive et Pendulo Studios, et éditée par Microids. À la lecture du synopsis, la tentation est forte de se jeter dessus, mais en vaut-il le coup ?

Commençons par ce qui ne va pas : le jeu n’a pas pu profiter de moyens à la hauteur de ses ambitions, et cela se ressent à plusieurs niveaux. Les déplacements sont rigides et les mécanismes de jeu, s’ils sont un minimum diversifiés, ont un intérêt limité : les QTE, bien qu’ils soient un classique des jeux narratifs, ne rendent pas les phases d’action spécialement intéressantes. Les phases d’analyse et de déduction, si elles peuvent paraître sympathiques au début, finissent par sembler longues et répétitives. On croise à plusieurs reprises des bugs graphiques qui, s’ils ne sont pas trop pénalisants, cassent l’immersion.

Plus grave, nous avons eu affaire, au cours du test, à un bug de sauvegarde qui, en plus de nous ramener en arrière, nous a bloqués dans une boucle de dialogue, nous contraignant à recommencer depuis le début. Le jeu a cependant été mis à jour depuis et nous n’avons plus rencontré de problème de ce genre lors de notre nouvelle partie. Quelques soucis dans les finitions perdurent néanmoins, comme plusieurs menus bloqués en QWERTY. Si on peut tout de même s’en sortir en improvisant un peu, cela reste à noter.

Dans un café, noir et amer veille un chat

Le jeu compte deux indéniables points forts : son ambiance et son histoire. Heureusement pouvons-nous dire, car c’est bien ce qui était attendu au tournant. On peut peut-être pardonner un manque de diversité dans les mécanismes de jeu, mais pas un scénario ennuyeux ou une atmosphère inexistante. Malgré une trop longue phase d’exploration dans le gymnase autour de laquelle elle tourne, l’intrigue finit par prendre son rythme de croisière et on s’y plonge alors volontiers. On y rencontre de nombreux personnages qui, loin d’être lisses, sont pour beaucoup de belles ordures. Les rebondissements sont au rendez-vous et, bien que quelques fois abrupts, permettent de maintenir des questions tout au long du récit.

Ces deux aspects réussis font malheureusement face aux limites techniques du titre : graphiquement, cela reste correct. Les environnement sont assez réussis -surtout les intérieurs- et certains donnent vraiment l’impression d’être face à une case de la bande dessinée, même si cela reste occasionnel. Nous le disions dans notre preview, le jeu n’est pas une claque graphique, mais il parvient à se rattraper sur sa direction artistique fidèle à l’œuvre d’origine.

Mais là où la situation est plus compliquée, c’est au niveau de l’ambiance sonore. Jouons carte sur table : il est légitime que sonoriser l’univers d’une BD puisse être une chose difficile. Il n’est pas ici question de choix artistiques, mais bien de problèmes techniques ou de manques de moyens. Alors que la musique de lancement place la barre haute, des bruitages sont parfois manquants (à des moments qui ne sont pas extrêmement importants certes, comme par exemple des téléphones raccrochés, mais cela est suffisant pour nous sortir un peu de la scène), les musiques d’ambiance se font rares ou sont répétées en boucle… Dans les cas les plus problématiques, ce sont des répliques qui se coupent avant d’être terminées, ou qui ne sont tout simplement pas prononcées (cela reste néanmoins minime, nous ne l’avons constaté qu’une poignée de fois sur une quinzaine d’heures de jeu).

Tout n’est pas pour autant à jeter : le doublage est dans l’ensemble réussi, que ce soit en VF ou en VO (les plus aventureux s’amuseront à passer leur jeu en espagnol, russe ou allemand). Les conversations, si elles peuvent parfois être répétitives, laissent de temps à autre place à de bonnes surprises. Toujours au sujet de ces dernières, la possibilité d’analyser son interlocuteur.ice à l’aide de ses sens félins est bienvenue en plus d’être bien pertinente.

Les chats, la mort et la violence

L’approche de la violence dans Under the Skin mérite que l’on s’y attarde. Minimaliste sans être austère et gore sans être jubilatoire, elle est avant tout froide. Sa mise en scène, si elle n’est pas toujours incroyable, se révèle efficace par moment, que ce soit par l’originalité de ses cadrages ou par sa déroutante sobriété. Si la découverte du corps de Joe Dunn, pendu dans son gymnase, est dérangeante par le fait que tout ce qu’il soit possible de voir nous est exposé dès le départ (là où l’on est plus habitué à être surpris en même temps que les personnages), d’autres macabres découvertes sont quant à elles révélées d'une façon volontairement moins travaillée, ancrant la violence dans le réel. Les suicides et les meurtres n’ont en réalité rien de romanesque et la vue une personne « simplement » jonchée sur le sol peut, par sa simplicité, se révéler bien plus crue qu’une mort de film hollywoodien.

La violence n’est pas que graphique, elle est aussi morale ; c’est sur cette dernière que le joueur aura le plus d’emprise. Loin du profil de superflic bourrin, Blacksad encaisse difficilement les coups, les souvenirs de la guerre, le deuil ou encore l’exercice de son métier. Ses quelques traits d’humour ressortent d’ailleurs d’autant plus qu’ils baignent dans une grande morosité. Faut-il rester intègre, se laisser aller dans une ville où tout le monde semble pourri, même ses amis les plus proches ? Peut-on pardonner un salop dont les repentances semblent sincères ? Doit-on forcément perdre ceux à qui l’ont tient ? L’avantage de cette histoire est de pouvoir être rejouée et, une fois arrivé à la fin, on est malgré tout tenté de recommencer pour voir s’il nous serait possible de rattraper certaines des erreurs commises en chemin ou, au contraire, de jouer au détective ripou.

Difficile, parfois, de se décider. Blacksad : Under the skin vaut-il le coup ? De manière assez ironique pour un jeu narratif, tout dépendra de vous. Soyons clairs d’emblée : le jeu est loin d’être parfait. Handicapé par des moyens bien en deçà de ses ambitions, il pêche par ses bugs, ses animations parfois hasardeuses et une ambiance sonore inégale. Pour autant, on se refuse à lui jeter la pierre : atmosphère intrigante, violence et enquête, il respecte l’univers dont il est tiré. On peut, en y jouant, sentir une véritable volonté de bien faire, et pas un simple projet d’adaptation bateau. Cette volonté, qui se ressent jusque dans des petits détails (comme le résumé de la progression présenté sous forme de bande dessinée), ne peut qu’être saluée. Reste à voir si vous vous sentez prêt à fermer les yeux sur ses problèmes techniques pour profiter d’une histoire prenante, bien que comprenant un dénouement assez prévisible. Blacksad : Under the skin est disponible sur Switch, PS4, Xbox One et PC.

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