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Blake et Mortimer, le dernier Pharaon : François Schuiten rend un bel hommage à un maître de la bande dessinée

Franco-belge Le 05 juin 2019
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par La rédac
Blake et Mortimer, le dernier Pharaon : François Schuiten rend un bel hommage à un maître de la bande dessinée

L’avis de La rédac9

On a aimé • Le dessin de Schuiten qui vous coupe le souffle • Un coloriste de luxe qui crée un univers atypique • Une déclaration d’amour à l’univers d’Edgar P. Jacobs
On a moins aimé • Les intégristes de la Ligne Claire détesteront (tant pis pour eux)

L’évènement Bande Dessinée du moment, c’est sans conteste la sortie du nouveau Blake et Mortimer. Un album hors-série mené par une référence de la BD franco-belge, François Schuiten, tiré à 230000 exemplaires. Prêts à monter au créneau, fans de Jacobs et fans de Schuiten fourbissent leurs armes et préparent l’affrontement. Que vaut donc l’hommage fait au créateur de Blake et Mortimer, la réponse dans cet article.

“Il a fallu s’y mettre à quatre pour approcher un seul homme.” C’est ainsi que François Schuiten décrivait aux Rendez-vous BD d’Amiens, l’équipage artistique qui s’est fédéré afin de produire Le dernier pharaon. Un album à part dans l’univers de Blake et Mortimer. Trois scénaristes, un dessinateur, un coloriste, pourquoi cette association?

À l’origine, il y avait un début de scénario écrit par Edgar P. Jacobs avant sa mort. Il impliquait Olrik et le palais de Justice de Bruxelles. Découvrant cette anecdote, Schuiten s’en est emparé. Il est un grand amoureux de cet ouvrage atypique, dont il défend la pérennité à travers une fondation. Il découvre aussi la passion d’un de ses amis, le cinéaste Jaco Van Dormael, pour Le mystère de la Grande Pyramide, album culte de la série de Jacobs. Chemin faisant, les idées fusant, une envie d’écriture collective naquit. Thomas Gunzig, romancier et ami de Van Dormael, fut associé à l’écriture. Enfin, la rencontre de Schuiten avec le célèbre affichiste de cinéma Laurent Durieux paracheva l’association en ajoutant un coloriste atypique. Huit mains pour produire une oeuvre ambitieuse mais forcément contestée.

Faire sans la ligne claire

Parmi les oeuvres de bande dessinées reprises après la mort de leur créateur, Blake et Mortimer occupe une place particulière. Jamais son univers graphique ne fut chamboulé. Devenu par obligation membre du courant “ligne claire” mené par son maître Hergé, Jacobs reste la référence visuelle de Blake et Mortimer. Et chaque dessinateur recruté pour continuer les aventures du duo, travailla en ce sens.

Jusqu’à François Schuiten. Il fallait bien un monstre sacré tel que lui (quelle que soit sa modestie personnelle), pour pouvoir chambouler les habitudes et proposer une autre version du duo d’aventuriers anglais. Car si vous vous posiez la question, voici la réponse : Le dernier pharaon, c’est du Schuiten, pas du Jacobs. Le dessin précis et rigoureux, pointu et hachuré de Schuiten, est présent en toute part. On reconnaît Blake, on reconnaît Mortimer, mais on reconnaît surtout Schuiten.

Alors en effet, les fans rigoristes n’aimeront pas Le dernier pharaon. Qu’ils passent immédiatement leur chemin. Cet album est à réservé aux fans de Schuiten ou bien aux lecteurs qui auraient l’esprit aventureux. On devrait trouver ça, non, chez ceux qui aiment Blake et Mortimer ? Et donc, de ce point de vue, on ne peut qu’être satisfait par le travail monumental réalisé par l’artiste belge. Il est perceptible dès la première page de l’album mais n’hésitez pas à aller le constater de visu si une exposition passe près de chez vous. La moindre case est travaillée avec une minutie qui nous invite à rapprocher le nez de la page pour en capter toutes les richesses. D’ailleurs, comment un fan de Jacobs ne peut-il pas s’y retrouver? Comme le grand maître, Schuiten travaille ses décors avec une précision d’architecte. Graphiquement, il n’y a aucune trahison. Juste une évidence dans la qualité de l’hommage.

L’aspect le plus “foufou”, niveau dessin, c’est sans doute la mise en couleur de Laurent Durieux. On retrouve les gammes chromatiques que l’artiste apprécie lorsqu’il reprend les affiches de cinéma qui ont fait sa popularité. C’est surtout dans le travail des ambiances que Durieux vient nous désarçonner. Parfois, sur une même planche, il peut en proposer trois différentes selon le développement de l’intrigue. Mais ce n’est absolument pas gênant. Au contraire, Laurent Durieux n’est pas pour rien dans le développement d’une atmosphère emplie d’étrangetés, parfaitement adaptée à l’écriture du scénario.

Créer du lien avec la série

Concentrons-nous maintenant sur Blake et Mortimer. Le trio belge a réellement voulu inscrire son histoire dans l’univers jacobsien, quand bien même l’album soit un “hors-série”. C’est donc dans un lien plutôt malin fait au Mystère de la grande pyramide que s’inscrit Le dernier pharaon. Les auteurs ont eut le sentiment que tout n’avait pas été dit alors, qu’il y avait matière à compléter le récit initial. C’est par l’entremise du Cheikh Abdel Razek que le lien va se faire. Car vous allez découvrir qu’une fois Blake et Mortimer endormis dans le récit initial, le Cheikh n’est pas resté inactif. Comme les scénaristes le font dire dans l’album, sans doute que le voyage égyptien de Mortimer n’était-il pas tout à fait fini. Avec une petite référence supplémentaire au Piège Diabolique, le trio à l’écriture a voulu se glisser finement dans les pas de Jacobs. De fait, on retrouve tout à fait Mortimer (Blake est plus en retrait) dans ce récit.

Notre société mérite-t-elle d'être sauvée ?

À partir de l’intrigue originelle d’Edgar P. Jacobs, Schuiten, Van Dormael et Gunzig ont créé une intrigue parfaitement en phase avec les questionnements de notre époque. Désolé pour ceux qui ne supportent déjà plus les notions de collapsologie, d’effondrement de nos sociétés, mais c’est tout le fond du scénario du Dernier Pharaon

Le décor, c’est le palais de Justice de Bruxelles, dans lequel Jacobs avait projeté un terrible plan pour ce cher Olrik. Schuiten étant membre d’une fondation de protection du dit palais, il s’en est donné à coeur joie pour utiliser la folie architecturale du lieu et tenté de lui donner un sens. Un sens visible aux yeux de tous, d’après Mortimer, mais assez bien vu de la part des auteurs. La folie, c’est sans doute ce qui caractérise toute cette histoire. Ne cherchez pas la rigueur scientifique d’un “espadon”, on est dans la science-fiction la plus délurée. 

Mais qui revient questionner la façon dont nous vivons. Cette course folle à la technologie qui mène le monde à sa ruine (dit-il en publiant un article sur le web 2.0). Schuiten l’explique, il a voulu mettre Blake et Mortimer face à la fin d’un monde qui ne mérite pas d’être sauvé. Et ils ont voulu, à trois, proposer une nouvelle façon de le sauver pourtant. D’une façon forcément discutable.

Voici donc ce que l‘on peut dire de ce “Blake et Mortimer vu par Schuiten”. Un groupe d’amis s’est rassemblé pour permettre au bédéaste de livrer son interprétation d’une série culte à ses yeux et de venir se confronter à un grand maître de la bande dessinée, sans jamais que Schuiten ne perde son identité ou que l’oeuvre de Jacobs ne soit trahie. Un très joli coup, assurément... L'album est disponible au prix de 18 euros chez Dargaud.

Par Yaneck Chareyre
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