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Flesh Empire : tu étais data et tu retourneras à la poussière

Franco-belge Le 25 sept 2019
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par La rédac
Flesh Empire : tu étais data et tu retourneras à la poussière

L’avis de La rédac9

On a aimé • Des planches psychédéliques • Un questionnement décalé sur notre société du numérique
On a moins aimé • Une narration plus illustration que bande dessinée

Septembre 2019 est une rentrée basée sous le signe de la Science-Fiction, dans le champ de la bande dessinée. Chaque éditeur vous proposera son ou ses albums, en accord avec sa ligne éditoriale. Attardons-nous donc sur un projet qui n’est pas l‘oeuvre d’un bédéaste, mais une BD d’illustrateur, Flesh Empire, de Yann Legendre, publié chez Casterman. Une plongée dans un monde où le numérique et le synthétique se voient concurrencés par un concept révolutionnaire : la chair…

Singularity est un monde peuplé d’êtres artificiels, dans lesquels les esprits de chaque résidents sont sauvegardés par d’immenses data centers afin d’être téléchargé à volonté dans de nouveaux corps. Mais Singularity semble en bout de course et un scientifique, le professeur Ray Zimov (R. Zimov et non point A. Zimov) crée en toute illégalité une matière destinée à remplacer les êtres synthétiques, la chair. Une matière génératrice de sensations directement expérimentées. Un projet qui vient mettre en danger le Sénat, qui possède le pouvoir d’effacer les identités numériques de tous les résidents de Singularity et n’apprécie pas de se voir contester ce pouvoir de contrôle.

Le numérique faillible

Flesh Empire fait partie de ces oeuvres qu’il ne faut pas divulgâcher, sur lesquelles il convient de rester évasif pour ne pas nuire au plaisir de la lecture. Disons simplement que cet album est un écho inversé aux questionnements de notre temps. Tandis que nous voyons le numérique pénétrer les différentes dimensions de nos vies, Flesh Empire nous offre un monde où l’invasion est faite d’ADN. Un monde qui s’est totalement digitalisé et où les failles et défauts de la vie organique ne sont que de vagues souvenirs. Serait-ce le terminus de notre propre voyage, que Yann Legendre nous offre ? Ou son origine ? L’humain se pense comme l’aboutissement d’un processus, l’auteur nous offre donc un point de vue différent et décalé.

Ce qui est intéressant, c’est que Singularity n’est pas le monde de l’immortalité. Tandis que certains auteurs et scientifiques du courant transhumaniste perçoivent la fusion homme-machine comme le moyen de viser à la vie éternelle, Yann Legendre, lui, rappelle que ces éléments sont eux aussi faillibles. La scène d’introduction nous montre d’ailleurs les conséquences sévères d’un bug informatif sur un être “pensant”. Et le pouvoir d’effacement du Sénat est lui l’équivalent d’une condamnation à mort. Legendre procède ainsi à un rapprochement peu habituel. Le non-vivant, c’est aussi la vie, dans Flesh Empire
De ces différentes réflexions nait donc une intrigue que vous découvrirez à la lecture, qui vient parfaitement conclure les questions posées.

Yann Legendre, artiste ouvert aux influences

Comme nous le disions, Yann Legendre n’est pas un auteur de bande dessinée mais un illustrateur. Rappelons que la différence majeure entre les deux, c’est la capacité à raconter une histoire dans un processus de mouvement, là où l’illustration est souvent unique et figée dans une seule page. Le passage de l’un à l’autre de ces arts n’est donc pas une évidence.

Cela apporte pourtant à cet auteur, une pluralité d’inspiration qui se marient avec pertinence dans les pages de Flesh Empire : Jack Kirby, Philippe Druillet (dont il dit que l’oeuvre “le hante” littéralement), les soeurs Wachowski seront les références les plus accessibles que l’on peut rattacher à Legendre sur cet album. Tout français qu’il soit, on comprend rapidement qu’il a digéré les influences des dessinateurs américains les plus underground, dont il partage l’amour des noirs profonds tranchant les blancs éclatants.

Ce dessin est clairement la grande force de Flesh Empire, qu’on se prendra à regarder une fois de plus une fois la lecture terminée. Côté mise en scène, Legendre opte pour des planches limitées en cases, bien souvent, deux seulement. Singularity est un univers écrasant, totalitaire et l’artiste nous transmet cet idée en compressant une image sur ou sous une autre. Parfois, il n’y a même plus de case et un seul dessin global transmet en plusieurs vignettes, l’idée d’évolution de l’histoire. Avec les masses de couleur noire et des plans quasi confondus, le message est clair. Tout le dessin concourt à véhiculer le propos de l’auteur. Même le trait. Un trait tout en souplesse, mais surtout, un trait extrêmement géométrique. On pourrait presque même dire que la forme compte plus que le trait. Les pages sont des assemblages de formes qui prennent vie en s’harmonisant au contact les unes des autres, parfois dans des symétries totalement psychédéliques. 

Si ces choix graphiques livrent des planches impressionnantes, il faut bien reconnaître qu’en contrepartie, l’artiste perd en mouvement. Les actions sont finalement très statiques, ce qui ne manquera pas de rebuter certains lecteurs qui trouveront la proposition froide et distante. Legendre a les défauts de ses qualités. Petite respiration, l’apparition de la chair dans l’histoire est l’occasion pour l'artiste de s’offrir une touche de couleur unique, un rose très doux qui vient apporter la touche d’humanité que nos semblables synthétiques semblent avoir perdu.

Très belle oeuvre de cette rentrée littéraire 2019, Flesh Empire est aussi un projet artistique d’ampleur. La lecture s’accompagne de l’écoute d’une bande-son éponyme en six morceaux. Richard Pinhas, son compositeur, livre un univers électronique expérimental déroutant, qui convient parfaitement à ce monde qu’est Singularity. Une offre globale singulière qui méritait d’être mise en avant au milieu des différents titres de science-fiction proposés en cette rentrée par les acteurs du neuvième art.

Par Yaneck Chareyre
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