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Le Carrefour, la critique

Franco-belge Le 29 mars
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Le Carrefour, la critique

L’avis de AntoineBigor8

On a aimé • Des planches su-blimes • Un drame touchant • Un village et une époque criant de vérité
On a moins aimé • Quelques passages un peu vide • Une fin qui aurait mérité plus de pages

Un carrefour, dans sa définition première, est un croisement entre deux routes formant le plus souvent un angle droit, construit pour éviter toute collision et fluidifier le trafic. Un carrefour peut être également perçu comme une situation où plusieurs choix se présentent et où l’on ne doit en garder qu’un seul. Enfin, un carrefour est définissable en tant que lieu de rencontre et de mélange de tous les horizons, tocultures et habitudes. Le Carrefour d’Arnaud Floc’h et Grégory Charlet est une synthèse de toutes ces définitions, de la plus concrète à la plus spirituelle, dans une oeuvre sobre et touchante.

Le carrefour est tout d’abord l’objet d’étude d’Élias Baumeur. Enquêteur assureur par passion, il retourne dans un petit village de province afin de faire un rapport sur les accidents qui se répètent dans le croisement situé à l’entrée des lieux. Ces derniers sont chargés d’histoire pour le personnage principal, pierre angulaire de ses problèmes familiaux et d’une affaire encore mystérieuse qui a construit sa vie à laquelle il cherche une réponse. Des réponses qu’il trouvera avec sa fille, dont il ne croise la route qu’une fois par an au cimetière et qui va le rejoindre sans qu’il le sache.
Arnaud Floc’h développe de nombreux thèmes mais se concentre sur ce rapport père/fille complexe, que le poids du passé n’a fait qu'aggraver. La construction de ses deux personnages se fait par petites touches, par des rencontres et des échanges qui vont les définir tout en ébranlant par moment leurs certitudes et leur offrant un certain recul leur permettant d’avancer.

Le scénariste va jouer avec l'aspect mirroir du parcours de ses deux protagonistes. En effet, ils sont séparés en début d'album alors qu'ils sont dans le même village, faisant monter la sauce avant qu'ils se croisent finalement pour un affrontement verbal attendu et explosif. Cette rencontre entre le père et sa fille, Marianne, reflète la justesse d'écriture de l'auteur ; les mots comptent et les mots restent. Leurs regards se croisent sur la couverture, rajoutant un autre sens à l’utilisation du titre, leurs parcours aussi, arrivant même à se confondre. Sa fille, délicate et fragile, par le simple fait de son nom, invoque l’icône de la liberté, déchue par les actes de guerre qui pèsent encre sur les consciences dans les années 60. Un nom sous forme d’héritage d’une époque à laquelle elle essaye tant bien que mal de s'affranchir. Des destins croisés, fragiles et à la psychologie passionnante.

L’histoire se déroule donc en 1968 ; la France est sortie de la guerre depuis presque 20 ans mais nombreux sont ceux qui ne sont toujours pas remis du traumatisme de l’occupation et des morts qu’elle a pu entrainer. Un lourd passé qui va figurer en toile de fond de l'album, celui-ci se permettant uniquement quelques flash-back de 1955, déssinés différement avec un encrage épais et des couleurs sombres pour appuyer le contraste qui s'installe par rapport au contexte initial. Une époque et son ambiance que les auteurs vont particulièrement bien retranscrire, avec cette dualité entre la génération de l'après-guerre et celle, plus jeune, en quête d’identité. La galerie de personnage canalise cette écriture, chacun ayant un trait de caractère et un trauma particulier qui définit son existence et le lie à son petit village. Le deuil fait partie intégrante de celui-ci, poussant les villageois à avoir un rapport quasi-divin avec le dit-carrefour. Une cité magnifiquement dépeinte, touchant de nombreuses fois à des réalités rurales intéressantes qui ancrent le récit dans un cadre à la fois original et criant de vérité. La confrontation entre la logique de la ville et celle de la province soulève des points intéressants, qui n’ont pas besoin d’être plus developpés pour amener du sens.

La richesse de l'album se dévoile page après page, offrant au final une oeuvre dense et d’une incroyable justesse, tant dans sa construction, ses dialogues ou l'écriture de son personnage principal. En se penchant sur son carnet de dessins, qu’il emporte toujours avec lui, on se rend compte du caractère simple, authentique et pourtant torturé de l’homme et du lieu auquel il aspire à se détacher. Les couleurs fanées, de son travail comme celui du dessinateur, donne le sentiment d'un temps figé, passé, quasi-intemporel. Une palette assez dépressive - offrant pourtant des pages incroyablement belles, sobres et vivantes - qui varie en fonctionnement des sentiments de son héros et qui accompagne avec d’autant plus de sens pour la narration. Celle-ci, avec un découpage simple mais terriblement efficace, est d’une fluidité et, par moment, d’une évidence assez impressionante. Un grand bravo au dessinateur Gregory Charlet qui aborde un style d’une grande élégance, avec un trait fin et précis, et un talent pour les décors et paysages de l’album. L’histoire n’en est que plus fluide et évidente grâce à lui.

Qu’est-ce que Le Carrefour finalement ? Un « sanctuaires des souvenirs » où tout un village se réunit autour de leurs traumatismes communs et personnels. Un lieu de rencontre où des âmes éloignées peuvent se retrouver et renouer des liens ensemble. C’est surtout une magnifique BD, assez classique dans sa construction et les thèmes qu’elle évoque, mais qui fait preuve d'un tel savoir-faire et qui traite son sujet avec avec une telle finesse, qu’il est difficile de ne pas être touché par ce récit quasi-intemporel.

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