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Légal, la critique

Franco-belge Le 21 oct 2014
1
par Alfro
Légal, la critique

L’avis de Alfro8

On a aimé • Une politique-fiction haletante • Un sujet décortiqué • Il fallait que soit dit
On a moins aimé • Une narration parfois austère • Un dessin qui regarde trop ses influences

Il est des sujets plus sensibles que d'autres. Légal est une bande-dessinée qui a clairement choisi de s'attaquer à un sujet qui fait l'actualité tout en étant passé sous un silence un peu gêné, ce genre de contreverses dont les médias ne savent pas trop quoi faire, embarrassés par leur auto-censure timorée. Car Légal ne parle de rien d'autre que de la légalisation du cannabis.

"Qui parmi vous fume des pétards ou connaît des dealers ?"

Légal nous embarque dès les premières pages dans le vif du sujet. Toussaint, le caïd du banlieue de Nanterre qui fait profil bas devant son fournisseur mexicain, confortablement installé dans son pied-à-terre espagnol. Un sommet de chefs d'États qui affirment avoir déjà perdu la guerre contre la drogue et les narcotrafiquants. Deux scènes d'introduction qui nous posent les problématiques d'un futur proche, en 2018, où la situation est toujours la même que maintenant, François Hollande a même été élu pour un second mandat, soulignant le caractère uchronique d'un récit pas si ironique. Derrière le marché des armes, celui des drogues illégales est le plus florissant au monde, supplantant même celui du pétrole (il vaut mieux être narcotrafiquant que patron de Total, surtout en ce moment). Un constat qui ne s'applique pas qu'à une Amérique Latine ravagée par un ennemi quasiment intouchable, mais qui trouve aussi une résonnance dans nos banlieues, où go fast et réglements de compte remplissent régulièrement la rubrique fait divers. C'est l'un de ces derniers qui va permettre à Serge Gorsky, maire de Nanterre, de déclencher un plan audacieux avec l'assentiment forcé de l'Élysée, légaliser le cannabis dans sa commune !

Vous l'aurez compris, ici on cause sérieux ! Faut dire que c'est une équipe atypique que l'on retrouve sur cette BD. Car si d'un côté, nous avons Amazing Améziane, un auteur de BD qui est dans le circuit depuis 2003 et qui a déjà travaillé chez Casterman sur Bagmen, de l'autre nous avons Cédric Gouverneur, qui lui est déjà plus étranger au 9ème Art. En effet, avant de coécrire Légal, il s'est fait connaitre comme reporter freelance pour des journaux tels que Le Monde Diplomatique ou GÉO, et s'est amusé à couvrir des conflits tels que la guerre en Iran, la révolution tamoule au Sri Lanka ou celle plus larvée menée par les zapatistes mexicains. Un type qui connait bien son sujet et qui va apporter une masse de données (et une crédibilité bienvenue quand on voit le nombre de chiffres qui volent dans ces pages). Il va aussi apporter un point de vue journalistique appréciable quand on aborde un sujet aussi polémique où la mauvaise foi a tendance à masquer les vérités. Ainsi, les points de vue vont se confronter et plutôt qu'une vision angéliste de ce qui se passerait s'il l'on légalisait, c'est plutôt une anticipation des problèmes que cela susciterait, pour pouvoir tirer un bilan éclairé sur l'avantage d'une telle manœuvre.

"Tout le monde adore habiter notre planète mais personne ne veut être le syndic de l'immeuble."

Toute l'intelligence de cette bande-dessinée réside dans l'acuité et la vision globale que les auteurs font preuve. La multiplication des points de vue leu permet de toucher les nombreux aspects que peut revêtir la seule problématique du cannabis. Avec un constat de base qui pose que la beuh est moins nocive et addictif que le tabac, il fallait démontrer pourquoi les forces en présence ne souhaitent pas voir la légalisation devenir réalité. Avec un regard acerbe sur une presse avide de titres plus que de fond, le scénario explore intelligemment les arguments de chacun sans oublier la violence sourde qui se cache derrière un trafic qui aura été meurtrier même sur le territoire français. Certes, la weed n'est pas sans risque, une consommation accrue favorise l'enfermement sur soi (quoique là, ça dépend si votre cœur penche entre sativa et indica, mais ce n'est peut-être pas le propos), développe les penchants schizophrènes et est dangereuse au volant. Auquel on réplique qu'une légalisation permettrait justement de communiquer sur ces dangers qui concerne déjà les 13 millions de fumeurs en France (pour une consommation de 350 à 1.000 tonnes de cannabis chaque année).

Pour mettre en scène cette contreverse, Amazing Améziane a mis sur pied une intrigue qui montre tout son attachement aux polars, où les actions frauduleuses de la rue se répercutent dans les travées les plus sombres de la politique, où l'espoir dans le genre humain a depuis longtemps fait place à un pragmatisme presque pessimiste. Tous les codes du roman noir sont là et les vies des nombreux personnages s'entrechoquent, les laissant tous à la merci d'un échiquier dont ils sont tous les pions. Même le dessin appelle directement à regarder vers ce genre, avec ces cadrages ombrageux aux couleurs menacantes et aux découpages tranchants, quelque chose que l'on retrouve chez un Sean Phillips par exemple, mais qui oublient d'en recréer l'atmosphère, sans doute pas aidé par l'architecture formelle des banlieues françaises.

Casterman emprunte à nouveau un chemin tortueux mais novateur avec Légal. Cette bande-dessinée traite avec sérieux et un regard un peu désabusé de la contreverse de la légalisation du cannabis. Connaissant leur sujet sur le bout des doigts, les auteurs portent un regard perçant sur l'hypocrisie autour de la légalisation, dont les exemples des États de Washington et du Colorado montrent tous les bénéficent qui seraient à en tirer. Surtout dans un pays dont 42% des jeunes tirent déjà régulièrement sur un splif.

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