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Moi en double, quand le coeur crie et écrit au corps

Franco-belge Le 14 oct
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Moi en double, quand le coeur crie et écrit au corps

L’avis de Tifaine Pmtl9

On a aimé • L’harmonie parfaite entre l’univers graphique et l’écriture • La force du témoignage digne d’une mise à nue sincère et objective • Le sujet en lui-même puisqu’encore trop tabou et dur d’accès malgré son importance depuis des décennies • Sa vertu thérapeutique pour plus de monde qu'on ne l'imagine
On a moins aimé • Il aurait fallu un petit encadré spécial expliquant rapidement les diverses formes de troubles alimentaires (pouvant s’avérer utile dans ce genre d’ouvrage mais c’était pour chercher la petite bête car le but premier du livre n'est pas là)

Moi en double, scénarisé par Mademoiselle Navie, illustré par Audrey Lainé et publié aux Éditions Delcourt en septembre, est un peu la gentille claque que l’on se prend quand on a déjà expérimenté un rapport difficile avec son corps, qu’on veut tenter de mieux comprendre ce que peut traverser une personne ayant/ayant eu un rapport difficile avec son corps ou bien qu’on était juste légèrement curieux.se car : “ tiens, la couverture est jolie, est-ce que ça va parler de monstres, d’une nana qui possèderait des super-pouvoirs incognito, genre un démon caché qu’elle invoquerait sans que personne ne le sache, peut-être même pas elle ?!! “ Hé bien… c'est presque ça. Mais comment on s’en sort quand le monstre en question, n’est autre que ses troubles de l’alimentation, eux-mêmes issus d’une projection d’angoisses et de problématiques plus lointaines et plus profondes ? Ceci était une mise en bouche de Moi en double (sans mauvais jeu de mot).

Un récit intime plein de recul

Dans son roman (autobio)graphique, Navie, avec l'aide d'Audrey Lainé, nous invite immédiatement à entrer dans le vif du sujet en faisant apparaître pour la première fois son “double”, son “poids” (ici au sens de “frein” plus que de chiffre) lors d’un évènement vécu il y a quatre ans avec son fils et qui tira un grand signal d'alerte. 

Lucien un peu trop proche du bord de la piscine : voilà comment une mission de sauvetage peut prendre des allures de combat de ring en un rien de temps. Rapidement, le ton est posé. Lorsqu’on souffre de TCA -troubles du comportement alimentaire-, ayant par exemple mené Mademoiselle Navie à l’obésité, il n’y a plus de concept de coordination. Il y a ce que l’on se dit, ce que l’on pense, ce qu’on aimerait être ou faire, ce qu’on voudrait être ou faire, ET, parallèlement, ce que l’on ne contrôle plus, ce que notre corps endosse, ce qu'il nous autorise ou nous refuse, ce dont on ne se sent plus maître.sse. Ainsi entre en jeu le “double”, qu'on suivra lui et Navie pendant tout le déroulé de l’histoire.

Au cours de son récit, l'autrice revient avec nous sur son évolution, de l’enfance à l’adolescence, des premières consultations aux phases de réalisations personnelles, des nombreuses opinions de divers.es nutritionnistes à celles de sa mère ou des siennes, de sa perte de poids, des histoires de coeur, de maternité, de la vision de son image dans le miroir, au sein du couple, des ami.es, de la famille, de la société en général. Car une question est alors soulevée : ça fait quoi, d’être -ou de se sentir- XXXXL lorsque tout le monde semble attendre que l’on se glisse dans un S ou un M pour être heureux.se ? L'autrice y répond merveilleusement en se servant de sa propre expérience pour témoigner, mais le récit sonne si juste et longuement réfléchi que de nombreuses personnes seront aptes à s’y retrouver. Et pour celles dont ça ne serait pas le cas, Moi en double permet de mieux le comprendre et le visualiser.

Un dessin poignant, représentatif de son histoire

Dans cet album, l’intérêt n’est pas à la multitude de couleurs mais plutôt au combo noir-blanc-gris-rouge, très fidèle à l’atmosphère. Audrey Lainé sait exactement comment donner naissance aux mots de Navie, les rendant vivants et visuels, même lorsqu’il s’agit de représenter un concept aussi complexe que la douleur. Navie revient par exemple sur son abdominoplastie, réalisée après avoir perdu suffisamment de poids, mais dont les cicatrices se sont avérées aussi physiques que mentales. Comme la voix est aux confessions intimes, les traits, eux aussi, sont bruts, généreux, gras -et pourtant si fins-, mais pas que. Si Navie insuffle un message de bienveillance qui se transforme en inspiration car les notes d’humour ne sont jamais oubliées malgré les épreuves exposées, Audrey Lainé, elle, ne fait que décupler ce sentiment mi-chaleureux mi-abrupt en ne passant pas par quatre chemins. La dessinatrice nous dévoile les réalités, des moments durs aux moments doux, sa patte souple et ronde en faisant une oeuvre inlassablement agréable et stimulante pour la rétine.

Combiner la sensibilité et l’aisance mutuelle des deux jeunes femmes à exprimer leur sincérité à travers leurs arts respectifs font de Moi en double une oeuvre aussi touchante qu’essentielle. Comme évoqué plus tôt, les sujets de l’obésité et/ou du trouble alimentaire restent encore trop peu traités actuellement, bien que pourtant omniprésents.

Pour résumer ?

Je recommande chaudement ce livre, aussi bien aux femmes qu'aux hommes de tous âges. Il ne se contente pas seulement de faire du bien à l’oeil et à l’âme, mais aussi d’élargir ses horizons de pensée ; en nous immergeant dans cette partie importante de sa vie, Navie s’est certainement libérée d'un cri du coeur mais permet avant tout aujourd'hui à d’autres personnes de pouvoir s’identifier ou apprendre, car sa réflexion finement menée par dessus les combats en font d'elle un personnage lucide doté d'une jolie plume qu'on lui connaissait déjà. Avec la contribution parfaite d'Audrey Lainé qui achève le projet à grands coups de crayon, Moi en double, c'est pas la moitié d'un plaisir. L'album est disponible au prix de 11 euros chez Delcourt.

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