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Rivière d'encre : un simple trait sur une feuille est déjà un geste essentiel

Franco-belge Le 10 jan 2020
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par La rédac
Rivière d'encre : un simple trait sur une feuille est déjà un geste essentiel

L’avis de La rédac9

On a aimé • La clarté du propos • Une pensée profonde et accessible • Une proposition qui utilise les spécificités du neuvième art
On a moins aimé • Passera sans doute sous les radars

Vous qui me lisez, aimez-vous le dessin ? Pas comme dans “aimez-vous ce plat ?”, mais plutôt comme dans “Aimez-vous cet homme/ cette femme ?” Si tel est le cas, si vous êtes un amoureux du dessin, alors Rivière d’encre est un album fait pour vous. Je parle du dessin en tant que geste artistique premier. Celui qui mènera à la peinture, à la bande dessinée, à la photo même, d’une certaine façon dessin de lumière. Venez découvrir un des albums importants de cette année 2020 qui a en plus le mérite d’être parfaitement accessible.

 

Qu’est-ce que le dessin ? Question de fond sur laquelle Etienne Appert disserte au fil des 227 pages de ce récit. Faisant mine de répondre à ce qui le motive lui à dessiner, il tente une pensée globale. Il tente une mythologie du dessin, une histoire originelle qui ferait sens commun. Il tente un travail de définition tant métaphorique que scientifique. Une vaste tâche, qu’il mène avec une vraie efficacité. Si vous craignez une œuvre lassante et pompeuse, il n’en est rien. Appert n’oublie pas qu’il fait de la bande dessinée. Cela veut dire qu’il a une véritable histoire à raconter. Il a construit un récit à multiples niveaux imbriqués qui lui permettent de transmettre ses réflexions sans ennuyer le lecteur. On vit pleinement la quête de Saurias et Saminia. On vibre pour eux alors qu’ils ne sont que le support de la réflexion de l’auteur. Ce qui démontre qu’il a parfaitement réussi à créer son mythe.  

“Dessiner c’est accrocher une ombre dans sa maison.”

Utilisant aussi l’histoire de sa famille, l’auteur démontre comment le trait se fait langage, comment il se fait communication. Au fil de cette “rivière d’encre”, il convoque ceux qui l’ont précédé et l’ont guidé vers cet art à leur façon. Il met en scène la puissance fédératrice du dessin que tout dessinateur reporter en voyage aura éprouvé. Celui qui trace le réel et le réinterprète entre toujours en communication, même par-delà la barrière d’une langue. Les générations, les peuples, se parlent par-delà le temps et l’espace. Les grottes de Lascaux sont un livre de pierre pour nos générations actuelles. Un sens reste compréhensible malgré les écarts culturels.

 

Et puis, Etienne Appert aborde la question de la représentation, de la proximité avec le réel. Le dessin n’est pas naturel, il est médiatisé par l’esprit humain. Le trait est une reproduction du réel par l’entremise de la perception humaine et exécuté par le truchement du corps. Pour aborder ces questions, Appert s’adjoint les services de deux de ses collègues… Rien de moins que Edmond Baudouin et François Boucq. Ils livrent chacun des planches de leurs mains pour exprimer leur propre conception du trait, qui font référence pour l’auteur de cet album. Boucq livre par exemple une passionnante réflexion sur la précision de la représentation. Une tendance qui peut conduire à la névrose, selon lui. Qui peut pousser l’artiste à viser le beau, à se perdre dans le beau, là où le juste suffit. C’est à dire, à se noyer dans les considérations techniques poussées alors qu’il y a une forme d’harmonie qui suffit au trait. La simplicité en dessin, la conceptualisation du trait, n’est pas une preuve d’incompétence. Selon lui, elle est au contraire la boussole que doit suivre tout artiste. 

 
Il y aurait matière à disserter longuement de tout ce qu’Etienne Appert a voulu proposer à la réflexion du lecteur. Gardez ces quelques éléments principaux tout en sachant que vous trouverez encore plus à penser si vous faites cette lecture. Car il faut prendre le temps aussi de parler de la proposition graphique elle-même de l'auteur.

Commenter le dessin qui commente le trait

On ne saurait en effet passer sous silence le travail de l’auteur dans sa dimension graphique. Il propose la fusion entre deux univers différents. Dans une large mesure, il offre un cadre classique pour le neuvième art. Un découpage sage et apaisé pour donner à lire par exemple le conte qu’il crée et offre à la lecture. Le trait est au diapason. L’encrage noir et très prononcé, marquant des contrastes très forts et travaillés avec des blancs très éclatants et une teinte unique de couleur pour chaque séquence. Et puis il y a les phases d’analyses. Celles où Appert discute de la théorie du dessin. C’est là qu’il suit la Rivière d’encre, le flot originel du dessin. Les cases explosent, la narration se fait non plus par l’enchaînement des cadres mais par la coulure, le lit de ce flot liquide séché. Les symboles se mêlent, parfois les cases reprennent leur droit, mais toujours avec une dimension supérieure en leur sein. Le Trait garde les commandes, son cours pouvant à tout moment, tout emporter.

Etienne Appert propose dans son dessin à la fois du classicisme et de la poésie. De la réflexion et de l’émotion. Forme et fond sont en parfaite adéquation.
 
Vous qui avez lu cette critique jusqu’à son terme, bravo et merci. Rivière d’encre n’est PAS un album ennuyeux et obscur. Il est une déclaration d’amour à un art, autant qu’une volonté d’exprimer une pensée sur une des bases de la bande dessinée. Sautez le pas, vous ne le regretterez pas. Le voyage sera beau, inspirant et jamais ne vous aura perdu en chemin. L'album est disponible au prix de 28 euros chez La boîte à bulles.

Par Yaneck Chareyre
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