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Critique

Shangri-La, la critique

Franco-belge Le 01 sept
7
par Sullivan
Shangri-La, la critique

L’avis de Sullivan9

On a aimé • Une richesse de réflexion hors norme • L'excellent format à prix bas • Mathieu Bablet en constante progression
On a moins aimé • On espère ne pas attendre aussi longtemps jusqu'au prochain Mathieu Bablet

Jeune pousse choyé par la critique depuis ses débuts, Mathieu Bablet est à n'en plus douter un des nouveaux grands noms de la Bande Dessinée, de ceux qui ne sont déjà plus "à confirmer". Ainsi, après avoir offert un magnifique imaginaire mythologique avec Adrastée (réédité dans une fabuleuse édition intégrale ces jours-ci, il serait criminel de vous en passer), le jeune Grenoblois fait enfin son retour avec Shangri-La, album à la conception aussi longue que secrète. 

Et c'est peu dire que le titre a grandi au même rythme que son auteur depuis sa rencontre avec Elsa et un bref passage remarqué à la rédaction en 2014, puisque c'est aujourd'hui son oeuvre la plus riche et la plus mature qui vient envahir la rentrée littéraire. Un petit bijou intemporel et plus généreux qu'une bonne partie de la production BD à lui tout seul, qui sent bon les grandes questions et la fureur de vivre. N'attendez pas la suite de ces lignes pour vous en convaincre : Shangri-La est une petite merveille qui fera date. 

Déjà reconnu par ses pairs pour son dessin reconnaissable entre mille et sa propension à transcender les genres souvent bourrés de codes dans lesquels il évolue, Mathieu Bablet ne manque pas de reprendre sa recette très personnelle pour les besoins de Shangri-La. Science-Fiction mâtinée de thriller social au parfum de dystopie qui n'est pas sans rappeler celles d'un certain Philip K. Dick et oeuvre définitivement écolo-contemplative de la beauté d'une nature massacrée par une race humaine en bout de course, l'imposant album offre un véritable melting-pot de ce que l'auteur porte en lui depuis ses débuts.

N'hésitant pas à questionner frontalement le rapport de l'homme à la société et au système qui le régit, l'artiste donne même dans la critique sociale la plus directe, énumérant l'un après l'autre les problèmes qui rongent notre civilisation actuelle, pourtant restée les pieds sur (une) terre (qu'elle ne sait plus chérir).
Ainsi, après une introduction qui n'oublie pas de rappeler notre place à chacun dans l'échiquier de la vie, comparable à celle d'une fiente de mouche dans l'immensité complexe et pourtant si pure d'un univers en constante évolution, Mathieu Bablet nous emmène sur la station spatiale de Tianzhu Entreprises, conglomérat tout puissant  qui tient en laisse une humanité apeurée par sa propre capacité à détruire ce qu'elle était capable jadis d'aimer. Vivant dans le mensonge d'une terre rendue inhabitable par ses plus tristes locataires, ces hommes par procuration vont alors nous rappeler nos dérives les plus communes, entre volonté révolutionnaire malhabile, racisme déplacé à une nouvelle espèce créée par sa main pour continuer à haïr malgré la disparition des canons précédents et méfiance envers son prochain et l'ordre établi. 

Mais plutôt que d'être une énième histoire de révolution dans l'espace pour combler un besoin et une envie bien terre-à-terre, Shangri-La propose le destin de plusieurs personnages dont celui de Scott, héros de substitution d'une histoire qui rappelle au passage que tout le monde est le héros de sa propre aventure. Fort du segment le plus épais de l'album après une introduction sublime et une conclusion à couper le souffle, l'histoire de Scott se fait l'écho de celle de tous les citoyens conscients et bourrés d'empathie, coincés parmi des convives bien loin de leurs volontés de paix et d'égalité. 

Propulsé au centre d'un mouvement perçu comme terroriste par le pouvoir en place, Scott n'en oublie pas d'être aussi désabusé que c'est permis, lui qui ne semble pas supporter l'inconsciente bêtise qui l'entoure et qui va accompagner le lecteur dans ses découvertes les plus morbides tout au long de l'album. Expérimentation animale et mensonge d'état seront notamment au coeur de son action, lui qui fera une découverte plus dingue encore, que je vous laisse le soin de découvrir pour ne rien gâcher du sel d'un album aux multiples rebondissements.

Et parce que Mathieu Bablet est un auteur complet, il serait dramatique d'oublier de mentionner la générosité de son dessin, lui qui ne semble reculer devant rien en termes d'effort, prêt à envoyer aussi bien des stations spatiales sous tous les angles que la complexe architecture du satellite dans lequel se trouve l'humanité. Mieux, l'introduction et la conclusion de l'album sont l'occasion pour lui de tester d'autres palettes de couleurs pour mieux souligner un retour à la nature dramatique et fantasmé, sans jamais oublier d'y glisser quelques éléments de jeu-vidéo et plus particulièrement de RPG, son pêché mignon depuis Adrastée. Bref, l'auteur affirme une nouvelle fois son style qui n'en oublie pas pour autant d'évoluer, et après deux ans de travail acharné, c'est un véritable travail de titan qui nous est désormais proposé. Cerise sur le gâteau, l'auteur semble toujours aussi à l'aise avec l'idée du découpage, lui qui livre quelques scènes d'action à couper le souffle sur la seconde moitié de l'album. 

Shangri-La est la sublime confirmation que l'art de Mathieu Bablet est arrivé à maturité. Beau à s'en damner et riche de réflexions on-ne-peut-plus actuelles, l'album propose une photographie poétique de notre humanité et de son destin qui semble malheureusement tout tracé. Mais plutôt que de jouer la sonnette d'alarme pour des lecteurs et un coeur de cible souvent informés, le titre nous propose une poésie dramatique entre confinement des hommes et immensité de l'espace, où la personnalité et les questionnements de son auteur transpirent à chaque page. 
Et le plus dingue là-dedans, c'est que ce magnifique bébé ne vous est proposé qu'à 19€90, lui qui semblerait coûter le double pour qui le croiserait en rayons. Un immanquable de la rentrée à n'en pas douter et un énième coup de coeur de Bande Dessinée originale du côté du Label 619, qui pourra à jamais se targuer d'avoir mis les deux mains sur une grande palette des auteurs de demain. 

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