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Une vie comme un été, ou comment se souvenir de dire à sa grand-mère qu'on l'aime

Franco-belge Le 15 nov
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par La rédac
Une vie comme un été, ou comment se souvenir de dire à sa grand-mère qu'on l'aime

L’avis de La rédac7

On a aimé • Une narration originale entre réalité et flashbacks • Gerda est vraie et touchante • L'histoire prend aux tripes • Le crayon de papier et l'aquarelle
On a moins aimé • Le style jeté est parfois trop brouillon • On s'attache et on reste sur sa faim

Regarde ta montre, quelle heure est-il ? Je suis en retard sur ma vie. Je compte les secondes, les mois, les années qui passent bien trop vite. Et déjà je suis vieille. On m'a oubliée. Je voudrais revenir le temps d'un été, à qui j'étais autrefois. Peut-être revoir ceux que j'ai aimé. Peut-être refaire autrement. Ma vie c'est déjà le passé.

Une vie comme un été est un one-shot allemand scénarisé par Thomas Von Steinaecker et dessiné par Barbara Yelin. On suit Gerda Wendt, une mélancolique octogénaire qui se souvient de son passé. On la découvre tour à tour petite fille solitaire passionnée par les chiffres et les étoiles, puis vieille dame errant à travers les couloirs vides de la maison de retraite, cherchant la porte de sa chambre. Attachante, on partage les moments d'intimité, sa toilette, les interactions avec le personnel et les aides-soignantes. Les dialogues sont simples mais pleins de vérité. Des petites choses comme lorsqu'elle s'accoude à la fenêtre et laisse son regard se perdre dans le noir du ciel.

C’est mal dessiné ?

J’étais pleine d’appréhension en ouvrant cette BD. Le style est particulier, hasardeux, griffonné, comme dessiné par quelqu’un qui ne sait pas tenir un crayon, ou qui s’en fiche, ou qui n’a pas le temps. Or Barbara Yelin est loin d'en être à son coup d'essai. Elle a entre autres illustré le sombre L'empoisonneuse et scénarisé, encré, coloré le drame poignant de Irmina, couronné de trois prix en Allemagne et deux en France. Alors je me suis prêtée au jeu. C’est entre deux aplats d’aquarelle que je me suis fait cette réflexion : mon cerveau est en train de remplir les vides. Là où le dessin s’arrête, là où le trait n’est pas assez précis, mon imagination prend le relais. Moi qui suis habituée à des illustrations dont la qualité ne laisse aucune place au doute, j’ai compris le parti-pris graphique de cette histoire. Les souvenirs sont flous, autant que le présent. On se glisse sans peine dans la peau de Gerda et on ressent avec elle ses peurs et ses regrets.

Maintenant que j’ai admis l’intérêt du côté "inachevé", je vais quand même revenir une seconde sur l’aspect visuel. Je dis c’est mal dessiné, parce que comme beaucoup j’ai l’habitude des bandes dessinées léchées, avec un encrage bien propre et des couleurs qui ne débordent pas. Là on est face à du dessin qui paraît bâclé, le brouillon avant le chef d’œuvre. Serait-ce l’âge qui rattrape la dessinatrice, à l’image de son héroïne ? Elle n’a plus le temps de finir ses pages ? Je suis dure mais le crayon de papier me dérange. Il remet en question ma vision du dessin, d’une œuvre d’art. L’aquarelle par contre me rappelle les tons du film La Tortue Rouge que j’ai revu ce matin, ou le fabuleux Ernest et Célestine. Ces tons d’eau qui chantent, dans lesquels mes yeux viennent se baigner, cette douceur, cette force. Les techniques traditionnelles se perdent. Quelque part je n’ai pas le droit de ne pas aimer, puisque c’est fait à la main. Alors je chéris les couleurs et je maudis le trait, je fais abstraction et j’écoute les mots de Thomas Von Steinaecker.

L'histoire d'une vie en petits morceaux

La narration saute entre passé et présent, avec un rythme divertissant qui malgré son caractère décousu ne nous perd pas un instant. En revanche, je ne comprends pas l’utilité de ces chapitres qui coupent en petits morceaux cette histoire déjà puzzle temporel. En plus de ça, c’est à chaque fois un aplat bleu inutile, j’ai mal à mon imprimante. J’y préfère évidemment les pleines pages de ciel étoilé ou de paysage verdoyant, qui eux aussi peuvent s’apparenter à des monochromes parfois mais au moins véhiculent une émotion.

Enfant, Gerda va à l’école, obtient de bonnes notes mais peu d’amis. Elle fait ensuite des rencontres, se relève des épreuves, tombe amoureuse. On devine ses décisions, elle nous surprend, et on la découvre davantage. Je me fais cette réflexion : derrière chaque personne âgée on oublie qu’il y a un torrent de souvenirs, une richesse inestimable. Mon cœur se serre quand elle parle avec le sien. J’ai envie de la prendre dans mes bras, et forcément je pense à ma grand-mère qui est décédée cette année en maison de retraite. Est-ce qu’elle regardait les étoiles par la fenêtre de sa chambre ? Est-ce qu’elle était inondée par son passé elle aussi ? Jusqu’à ce que ça déborde ?

Une vie comme un été est sorti en août dernier aux éditions Delcourt, et disponible au prix de 15,95 eurosLe mot de la fin qui me reste en bouche, ou plutôt c’est une boule dans la gorge : on ne sait jamais à quel point les gens sont précieux avant qu’ils ne s’en aillent. Mamie, c’était comment ta vie avant ?

Par RedFanny
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