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Le Jour où ça bascule, la critique

Général Le 10 dec 2015
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par Sullivan
Le Jour où ça bascule, la critique

L’avis de Sullivan8

On a aimé • Quelques bijoux de poésie • Une sélection d'auteurs hallucinante • L'ambition d'une telle anthologie
On a moins aimé • L'inégalité entre les récits • Un concept de l'instant forcément parfois frustrant

Forts d'une ligne passionnante depuis sa véritable relance éditoriale, Les Humanoïdes Associés fêtent Noël en avance cette année et nous offrent un recueil d'histoire courtes (dont la taille varie de trois à une quinzaine de pages selon les auteurs) signées par les plus grands noms de la BD. Et comme le précise si bien Fabrice Giger dans sa superbe préface, leur ambition était de présenter une bande-dessinée unie, mondiale, faite des mêmes références et d'artistes réfléchissant tous ensemble à une question : celle du jour où ça bascule.

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Avec pour seul thème ces quelques mots, Boulet, Eddie Campbell (From Hell), John Cassaday (Marvel, DC, Legion...), Bob Fingerman (légende de la BD indé'), Atsushi Kaneko (Wet Moon...), Keiichi Koike (Ultra Heaven), Emmanuel Lepage (La Lune est blanche...), Taiyô Matsumoto (Sunny), Frederik Peeters (Lupus, Aâma...), Paul Pope (légende des Comics), Katsuya Terada (légende de l'illustration, des jeux vidéos et du manga), Naoki Urasawa (notre maître à tous, Monster, 20th Century Boys, Billy Bat...) et Bastien Vivès (Lastman, Polina et quelques autres chefs d'oeuvre) ont donc livré, chacun, une interprétation personnelle et aux antipodes les unes des autres. Et c'est bien ça qui fait la force d'un album anthologique au casting à en déclencher un bon syndrome de Stendhal des familles, parfait pour appuyer l'une des idées fondatrices de 9emeArt.fr : la BD est aussi variée que belle, riche et unie. 

Exercice difficile que de chroniquer un recueil d'histoires courtes aux approches aussi uniques que fondamentalement différentes, je vous fais l'honneur d'éviter de vous délivrer une mini-critique bien rangée pour chaque histoire, puisque ce n'est finalement pas là que réside l'intérêt de l'album. En effet, avec son sujet très ouvert, Le Jour où ça bascule nous livre surtout une leçon d'introspection dans les carrières et les travaux d'auteurs que l'on aime suivre toute l'année au travers de leurs séries, qui ne laissent pas toujours toute la place que l'on souhaiterait aux réflexions personnelles et profondes de ces artistes de renom. 

Ainsi, se plonger dans la tête d'un auteur pour comprendre en quoi c'est tel ou tel instant qui a suffisamment retenu son attention pour se matérialiser en quelques pages de BD autour d'un sujet ouvre des portes quasi-infinies. Ainsi, on retiendra la douce poésie d'un Matsumoto qui fait de ces quelques pages le prolongement de son oeuvre profondément sociale et écorchée vive, tandis qu'Emmanuel Lepage nous offre une magnifique tranche de vie absolument intime, qui traite de la découverte de l'homosexualité. Tous les deux hyper à l'aise avec leurs dessins, les artistes ouvrent fort un album qu'Atsushi Kaneko se charge de poursuivre, lui aussi parfaitement appliqué avec son style reconnaissable entre mille. Quelques pages d'un polar noir typiquement Japonais, qui nous laisse sur une analogie aussi primale qu'amère, fruit d'un récit réellement haletant, malgré ses 8 pages seulement.

Eddie Campbell, ami et collègue d'Alan Moore le temps de la réalisation de From Hell, aborde lui un aspect plus autobiographique que ses prédécesseurs, le temps de quelques pages qui nous laissent entrevoir son style plus moderne, son découpage punk et sa vision tunnélée pour le mieux des périphéries urbaines. Pas le segment le plus joyeux, mais on en ressort véritablement calmé par quelques planches pesantes et lourdes de sens.

Forcément attendu au tournant par le fan que je suis, Naoki Urasawa parvient encore à trouver le temps de développer ses idées, toujours avec la même volonté. À priori plus proche de la S-F que ses collègues, l'auteur nous conte une courte et belle histoire d'amour finalement banale, dans un futur où le mari d'un couple est en réalité un héros de Sentai improbable, muni de bonnes intentions et d'un costume ringard. Très classique, le titre vaut surtout le coup pour sa conclusion doucerette, qui met en perspective tout le message d'universalité d'un auteur que l'on savait de toute façon toujours inspiré. 

Petite légende la BD indé', Bob Fingerman va, à l'instar d'Eddie Campbell, nous livrer une partition qui puise directement dans la vie de l'auteur, ses discussions de bar et son inquiétude pour l'état de ses artères. Délibérément loufoque et absurde, c'est peut-être le chapitre qui m'a le moins parlé, moi qui aime pourtant d'ordinaire plutôt les travaux d'un auteur qui a au moins le mérite d'être à part. 

Second représentant français du recueil, Boulet nous offre une magnifique histoire courte comme il sait si bien les produire, autour des légendes urbaines devenues légendes de la toile. Se mettant en scène au milieux des fantasmes des meileurs conspirationnistes du web, l'auteur n'oublie pas de mettre une petite calotte de dessin et de narration, passant d'un univers à un autre en quelques cases sans jamais en faire pâlir le ryhtme de la lecture. Un talent inné, que l'on est toujours contents de retrouver.

Déjà bien rassasiés, nous attaquons pourtant un autre gros morceau du récit, puisque c'est l'immense Paul Pope qui vient s'approprier l'espace proposé par les Humanoïdes Associés. Toujours aussi puissant, l'auteur de Battling Boy s'appuie sur quelques pages presque muettes pour nous conter l'histoire d'un prédateur chassé, entre violence et violente mise en abîme. Un bijou, dessiné à la perfection. 

Puis, c'est autour de Bastien Vivès de prendre la suite, lui qui puise dans son imaginaire de l'horreur hollywoodienne pour nous placer au coeur d'une histoire déjà bien entamée, dont nous serons amenés à contempler l'un des pires moments. Entre horreur, gros monstres et minimalisme, notre petite pépite fait française fait une fois de plus parler sa technique, sa science du mouvement et sa capacité à sonder l'horreur. Simple en apparence, mais ultra efficace. 

Rarement le premier sur la déconne, Keiichi Koike nous met face à une fabuleuse histoire de perspective, qui nous renvoie aux tréfonds de l'âge humain en passant par le choc de la Bombe A, sans oublier quelques envahisseurs aliens, un troisième oeil et une belle réflexion sur l'état des mers Japonaises, le tout appuyé par un dessin et un découpage hyper détaillé, entre voyage cosmique et fonds marins. Un touchant voyage dans l'étrange, qui n'en oublie pas de délivrer son message. 

Avant dernière histoire, l'album se termine avec Frederik Peeters et ses 3 pages quasi-anecdotiques, si le brillant auteur d'Aâme n'était pas aussi fort. Travaillant autour de l'idée d'un retour de Laïka sur Terre, l'auteur verse dans une horreur nourrie aux grands espaces et aux déformations monstrueuses. Aussi court que jouissif. Enfin, c'est Katsuya Terada qui a l'honneur de boucler ce beau voyage au pays de l'imaginaire et de l'instant T, avec Tengu, une histoire qui comme son nom l'indique, va mettre en avant ces créatures légendaires dans un déluge de couleurs, de formes et d'introspections physiques, jusqu'à revenir sur la table de dessin d'un auteur dont l'imaginaire jaillit comme ses centaines de coups de crayons. Un dernier trip intense, qui accompagne parfaitement le lecteur dans sa volonté de souffler un peu. 

Hyper riche malgré son caractère anecdotique pour qui le lira comme un vulgaire recueil d'histoires courtes des plus grands auteurs de la BD - venus de tous horizons, c'est toujours prépondérant de le noter - Le Jour où ça Bascule recèle en fait de petites merveilles, signées par des auteurs qui s'éclatent à jouer le jeu du thème imposé, tout en laissant exploser leur liberté. Et si les récits ne résonneront pas tous autant chez chacun, c'est bien la preuve que la diversité l'emporte, devant plus d'une dizaine d'interprétations fabuleuses et aux antipodes les unes des autres. Un bon bol d'air frais, qui nous rappelle que la BD, c'est avant tout du dessin, quelques mots, une gouttière et des bulles, rien de plus, rien de moins. 

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