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Dans l'abîme du temps : nouvelle réussite lovecraftienne pour Gou Tanabe

Manga Le 12 nov 2019
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Dans l'abîme du temps : nouvelle réussite lovecraftienne pour Gou Tanabe

L’avis de Arno Kikoo9

On a aimé • Un choix cohérent après Les Montagnes Hallucinées • Un dessin toujours aussi maîtrisé • Un des meilleurs récits de Lovecraft ne peut qu'être un bon matériau de départ • Plus court et plus accessible que Les Montagnes • On vous a dit que Lovecraft c'est le feu ?
On a moins aimé • Une nouvelle fois : la perte de votre imaginaire au profit de celui de Tanabe

Qu'il fait bon être lecteur et amoureux des écrits torturés de H.P. Lovecraft en 2019. Non content de voir une oeuvre massive toujours aussi influente dans de nombreux recoins de la pop-culture, c'est en dessins que Cthulhu et consorts n'en finissent plus d'inspirer une palanquée d'artistes. Les résultats seront parfois discutables, mais du côté du manga, les travaux de Gou Tanabe n'apportent pour ainsi dire jamais de déception. Entre Tanabe et Lovecraft, l'histoire est déjà ancienne : dès 2007, le mangaka, spécialiste dans l'horreur et le fantastique, proposait au Japon un premier recueil d'histoires adaptées avec The Outsider (Je Suis d'Ailleurs) en ouverture. On le retrouvait avec The Hound & Other Stories (Le Molosse) en 2014, en 2015 avec La Couleur Tombée du Ciel (qui arrivera d'ailleurs début 2020 chez nous), l'année d'après avec Les Montagnes Hallucinées. Un récit paru à l'automne 2018 chez Ki-oon qui nous avait littéralement envoûtés - autant vous dire qu'un an après, c'est avec entrain que l'on découvre Dans l'abîme du temps, tiré là aussi d'un des meilleurs récits de Lovecraft. Comme on ne change pas une équipe qui gagne, vous ne devriez pas être surpris du résultat !

Après Les Montagnes Hallucinées, c'est à un récit plus court de l'auteur américain que Gou Tanabe s'attaque, de quoi proposer l'intégralité de l'adaptation en manga en un seul tome. La collection Les Chefs d'Oeuvre de Lovecraft, sur le seul plan de l'objet, continue de séduire, Ki-oon proposant une édition reliée avec une couverture en simili-cuir du plus bel effet. De quoi donner comme un écrin de noblesse à l'oeuvre, qui le mérite amplement. Dans le scénario, Tanabe (qui se dit lui même être mauvais scénariste) n'a pas trop besoin d'en faire une fois de plus. Si le texte initial est bon, pourquoi le changer ? On se retrouve donc, comme dans la nouvelle originelle, aux côtés du professeur Nathaniel Peaslee, parti en 1935 en expédition dans le désert australien, à la recherche des restes d'une civilisation mystérieuse... attendez, pourquoi cela ? Flashback : remontons une trentaine d'années en amont, et revoyons ensemble le parcours d'un homme sain basculant peu à peu dans la folie - une constante des récits Lovecraftiens.

Que Dans l'Abîme du Temps, en prose, soit votre nouvelle préférée de Lovecraft ou non importe peu. Le texte est reconnu comme l'un des plus aboutis de l'auteur, et Gou Tanabe a donc de l'or en guise de support. Comme pour ses précédents travaux, la conduction du texte à la planche est on ne peut plus soignée, l'artiste réussissant à extraire ce qu'il faut du texte pour le poser tel quel, alors que les descriptions de l'écrivain se retrouvent littéralement dans les dessins. L'adéquation entre le trait de Tanabe et les créations de Lovecraft est une nouvelle fois approuvée. Parce que l'approche réaliste permet de rendre compte au mieux des émotions qui habitent, et parfois hantent, chacun des personnages. Mais aussi parce que l'imaginaire terrifiant et cosmique de Lovecraft réussit à paraître crédible dès que Tanabe choisit de le montrer - et on le redira ici, il faudra que le lecteur accepte de laisser partir ses propres représentations pour accepter celle que lui propose l'artiste.

Nathaniel Peaslee, un professeur sans histoire, et pris d'une amnésie sévère. Perdant l'esprit pendant cinq ans, il se réveille pour se rendre compte qu'il a adopté un comportement des plus étranges lors de son absence mentale. Scientifique dans l'âme, il va voir ses convictions cartésiennes mises à rude épreuve en découvrant que "quelque chose", une entité a priori extra-terrestre, aurait pu occuper son corps pendant ces cinq ans, se jouant des limites spatiales et temporelles qui régissent pourtant l'univers. En suivant chacun des chapitres de Lovecraft à la lettre, Tanabe accompagne le lecteur dans sa plongée dans le bizarre, l'effrayant s'immiscant petit à petit, avant que les grandes révélations et scènes cauchemardesques ne prennent le dessus. Qu'on aime à trembler, ou que l'on découvre pour la première fois la mythologie de l'écrivain, la qualité étant au rendez-vous, l'ouvrage se destine tout autant aux connaisseurs qu'aux novices de cette oeuvre. Les premiers apprécieront d'autant plus le choix de Tanabe pour ce récit, dans une certaine logique après Les Montagnes, puisque l'un des protagonistes est commun aux deux oeuvres - car oui, Lovecraft donnait aussi dans l'univers partagé !

Dans l'abîme du temps se savoure également car Gou Tanabe illustre à merveille l'ensemble des thématiques qui parsèment l'oeuvre de Lovecraft. Sa fascination pour les sciences, pour l'architecture, se retrouve sublimée par les compositions visuelles dont l'artiste a le secret - et qui impressionnaient déjà dans Les Montagnes Hallucinées. Aux formes géométriques improbables, Tanabe y associe des entités organiques bizarres, que le cinéma d'horreur ne renierait pas une seule fois, et que les fans de créatures monstrueuses apprécieront. L'artiste sait aussi saisir quelques instants a priori très difficiles à mettre en dessin, comme ces moments de flottements dans l'esprit du narrateur, des égarements cosmiques qui doivent leur réussite tant à l'approche artistique de Tanabe par le dessin pur, que par la composition des planches et le rythme donné, qui apporte l'ambiance adéquate au lecteur, entre torpeur et découverte lancinante d'un univers insoupçonné. Vous l'aurez compris : d'une exposition calme et intrigante au fracas des grandes révélations, Dans l'abîme du temps est un régal, et prouve tout le bien que l'on pouvait déjà penser de Gou Tanabe, qui montre son amour et son respect de Lovecraft dans chacune de ses planches.

On ne change pas une équipe qui gagne. Artiste incroyablement doué et méticuleux, Gou Tanabe continue de puiser dans les meilleurs textes de Lovecraft pour parfaire ses adaptations. Avec la force d'avoir un récit plus court, mais qui brasse toutes les thématiques chères à l'auteur américain, Dans l'Abîme du Temps est une adaptation honnête, respectueuse, et réussie. La lente descente aux enfers de Peaslee dans sa découverte d'un ailleurs interdit est magnifiquement illustrée par Tanabe, toujours aussi fort, qu'il s'agisse d'être propre de ses personnages humains, ou de partir dans des délires cosmiques et monstrueux qui appuient avec force l'imaginaire de Lovecraft. Vous l'aurez compris, pour tout amateur de l'écrivain, Dans l'Abîme du Temps se recommande sans hésiter. Et pour les profanes aussi !

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