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Critique

Inio Asano Anthology - Dans les interstices d'une bibliographie fascinante

Manga Le 21 fev 2020
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par Corentin
Inio Asano Anthology - Dans les interstices d'une bibliographie fascinante

L’avis de Corentin8

On a aimé • Le Monstre • L'Auteur • l'Humain
On a moins aimé • Des nouvelles moins réussies que d'autres dans le tas

Cette année, le mangaka Inio Asano était invité par le Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême. Une opportunité supplémentaire de mettre en avant le travail de ce mangaka, très doué, baptisé pendant longtemps "la voix d'une génération". Le style d'Asano se distingue de l'image conventionnelle prêtée aux artistes de bande dessinée japonaise - au-delà des genres, dans lesquels il avoue lui-même avoir du mal à s'inscrire, ou des classifications. Auteur de Bonne Nuit PunpunDead Dead Demon Dededede's Destruction ou, plus avant, Solanin, l'artiste, en perpétuelle évolution, a fait l'objet d'une collection récemment publiée par Kana - l'Inio Asano Anthology. Un recueil d'histoires courtes publiées ici ou là dans différents magazines, web-magazines ou sous la forme de travaux de commande.

L'ensemble du bouquin se présente comme un volume composite avec un peu de tout, que l'on soit amateur de la mélancolie réaliste, à la fois tendre, triste, ou déconcertante de l'Asano des débuts, ou bien des allégories sociétales sous la forme de monstres et d'incrustations d'étrangetés dans le réel. Au fil d'une carrière où il avoue lui-même craindre de se répéter, Inio Asano Anthology propose une vaste cartographie des thèmes développés par l'artiste, en quelques poignées de pages parfois, avec des réussites ou des échecs relatifs. Une belle occasion de se familiariser avec la panoplie de sensibilités proposées par l'un des auteurs qui comptent aujourd'hui, sur la scène japonaise ou ailleurs.

Etrange humanité

Avant de s'attaquer à DDDDDAsano se définissait volontiers comme un auteur de tranche-de-vie. Un critère qui n'a jamais réellement disparu de ses travaux, quoi que l'évolution de la société ait pris de plus en plus de place au fur et à mesure de l'avancement de sa carrière. À force de contempler le décalage des générations, l'auteur, sans jamais s'investir ouvertement dans la revendication politique frontale, est d'abord un artiste des sentiments. À fleur de peau, écorché vif, Asano ne dessine pas des personnages mais des portraits, souvent basés sur sa propre expérience, son entourage. Il avoue volontiers s'être aidé de sa soeur pour la nouvelle Sayonara Bye-Bye, de son goût pour la cigarette dans Derniers Instants de l'Année, ou de son propre tempérament de lycéen dans Restuko le Monstre.

Le tryptique (publicitaire) Un Homme Doux détaille une histoire d'amour honnête, sincère, calée sur ses sensibilités et sa vision des différences essentielles entre les femmes et les hommes (l'une trop réfléchie, l'autre un peu plus neuneu). Saynonara Bye-Bye ou Derniers Instants de l'Année cherchent davantage à placer l'humain dans un rapport familial. À mesure que les histoires s'enchaînent, se dresse le paysage de héros face à la morosité, à l'ennui, où s'insère régulièrement la question du passage à l'âge adulte, aux souvenirs d'enfance et à cette simplicité qui n'existe plus. Via la fin des Bosozoku, le vieillissement de la population, l'envie de jeunes filles de jouer aux adultes, un large enchevêtrement de visages, de caractères et de moments de vie complexes, pensés pour refléter l'esprit d'un homme abordant le quotidien avec anxiété, nostalgie, mais aussi beaucoup de douceur pour les choses simples. L'amour prend de multiples formes dans ces épisodes, où le rapport au futur ne se présente jamais comme de très bonne augure. Une sorte de rapport à sa propre génération, privée d'avenir par les transitions sociales du Japon pendant la seconde moitié du XXème siècle, où des enfants se sont retrouvés confrontés à la peur de l'avenir et à une innocence plus difficile à appréhender.

Les histoires présentées sous cet angle ont toutes quelque chose à dire sur Inio Asano et évoqueront sans nul doute énormément de souvenirs à ses lecteurs réguliers - cela étant, il est conseillé de connaître l'oeuvre ou le bonhomme avant de pénétrer dans le volume publié par Kana. Faute de long-format (la base de toute oeuvre en tranche-de-vie), l'anthologie en présence manque de corps si on ne la voit que comme une série de nouvelles illustrées - elle devient en revanche beaucoup plus riche et superbe mise bout à bout avec Punpun, en particulier, et cet ensemble chorale de troubles du quotidien dans un monde très vaste vu par les yeux d'individus résolument solitaire.

Monstrueuse humanité

Depuis ses débuts, Inio Asano aime le tordu. Qu'il s'agisse de bizarreries moe ou de matérialiser les séisme de Tohoku et les retombées nucléaires de Fukushima par un imposant vaisseau extra-terrestre relativement menaçant au-dessus d'une ville, l'artiste, inspiré par Otomo dans Retsuko le Monstre, puise dans ce rapport à l'enfance ou aux images surnaturelles la deuxième vague de sa vision du réel. Punpun, ses cornes, ses oiseaux, une interpolation de fantastique ou de monstruosité froide ou déstabilisante, ici reprise sous la forme d'une écolière que tout le monde aime subitement sans voir qu'elle est, en réalité, un monstre. La nouvelle qui ouvre cette anthologie se présente comme un fascinant moment de fiction à tiroir. Asano expliquera dans la postface que l'idée était de critiquer la seule élève qui refuse de soutenir Retsuko, en analogue de ses propres insécurités et de sa colère de jeunesse. D'aucuns pourraient aussi y voir une métaphore sur la différence, le harcèlement scolaire ou la difficulté à s'insérer dans un groupe. De magnifiques images au goût de Cronenberg et d'Akira dans une nouvelle qui ne manque pas d'humour (noir), peut-être l'un des instants les plus saisissants du volume.

L'autre résonne avec un certain écho avec l'actualité - y compris sur notre territoire - en interrogeant le système des retraites à la japonaise. The Tempest est un essai d'Inio Asano dans le registre de la dystopie, et un carton plein d'écoeurement sur le monde, la société et la politique. Lorsque le gouvernement s'aperçoit qu'il ne parviendra pas à gérer le non-renouvellement de la population, le premier ministre, un équivalent fictionnel de Shinzo Abe, met en place un système de réclusion encourageant les retraités à se suicider. The Tempest mériterait sans doute une série de longue haleine au vu de son propos, de sa qualité et de sa froideur, apparaissant entre deux tranches-de-vie plus mélancoliques comme un énorme coup de poing, particulièrement éloquent dans le désert glacial du présent politique mondial. Les amoureux de Punpun comme de DDDDD ne s'y tromperont pas, Asano reste un génie du maniement des images de monstres et du surnaturel pour servir un propos. En l'occurrence, le monstre est humain. Ce qui n'a rien d'étonnant dans la bibliographie de l'artiste.

La nouvelle qui achève le volume nage dans les mêmes eaux : Champignon, pousse de Bambou est l'histoire qui servira de premier brouillon à DDDDD, évoquant le sujet de la guerre, du choc culturel et l'anxiété d'une société face à un conflit supérieur à l'homme. Un intéressant chapitre, quoi que très désordonné, qui appuie une fois de plus sur la cruauté de la vie dans des conditions très particulières (on ressent néanmoins que l'artiste avait beaucoup plus à dire, évoluant rapidement de dialogues en dialogues sans développer l'ensemble de ce qu'il aurait pu faire sur une série de long-terme). 

Belle humanité

À travers les formes et les contours de l'Inio Asano Anthology, l'oeuvre de l'auteur paraît plus insondable que jamais. Fait de contrariétés et de contradictions (matérialisées dans des interviews où le bonhomme affirme ne pas se prendre au sérieux parfois, puis regretter que les mangakas se contentent d'histoires trop bêtes et peu développées), Asano exprime un ressenti basé sur une expérience individuelle, mais susceptible de résonner dans un ensemble plus vaste. Plus déprimé, plus conscient de ses obsessions, plus faillible que les mensonges d'une fiction généralement trop inscrite dans des codes de genre, l'auteur bouscule les conventions depuis ses premières oeuvres avec ses portraits à taille humaine de héros ou d'héroïnes compliquées, bavards, souvent neutres ou incertains, comme surpris d'être passés si vite de l'enfance à l'âge adulte et avec beaucoup de questions à poser. L'anthologie développe ces thèmes, en ajoutant une passion récente pour des thèmes plus ouvertement politiques, comme le système des retraites ou, on pourrait le voir comme ça, la crainte de voir le Japon se remilitariser.

Au-delà de ses qualités d'auteur, Inio Asano est aussi un dessinateur hors pair, et cette anthologie passe pour une frise chronologique assez intéressante des évolutions de son style. S'appuyant sur la photographie ou les moteurs 3D pour certains de ses rendus, on trouve des nouvelles plus expérimentales (Piège à Insectes Volants) ou des traits de plus en plus expressifs. Avec Le Parfum de l'été tue deux fois les Magical Girls, il explique avoir évolué vers des dessins plus cartoons, avec ces fameux yeux ronds et anti-réalistes à l'envers de son style usuel. Dans l'ensemble, les dessins sont proprement magnifiques, à la fois sur la forme et le fond, quoi que quelques ratés se bousculent çà et là. La nouvelle Tournesols est probablement la moins mémorable. C'est aussi le jeu des recueils de ce genre : tout n'évolue pas au même niveau d'intérêt.

Pour les fans d'Inio Asano, Kana importe ici un relié intéressant et utile pour comprendre la personalité d'un auteur à part, éparpillé sur une douzaine de nouvelles traitant en sous-texte des mêmes sujets. Le rapport à l'humain, le rapport au quotidien, le rapport à la vie, le rapport à l'amour, le rapport à l'avenir... Autant de versions d'un discours de fond développé avec talent et sous de superbes formes, qui trouveront un écho chez les amateurs de ses précédents travaux ou ceux qui chercheraient à découvrir un manga différent. Si tout n'est pas parfait ou utile à retenir, on se plaît à évoluer dans cet ensemble, complémentaire d'un bibliographie riche et en espérant que certaines de ces histoires courtes formeront, comme Champignon, pousse de Bambou, la matière à de plus amples bouquins pour les prochaines décennies de sa carrière (à surveiller). L'album est disponible au prix de 18 euros chez Kana.

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