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Critique

Les Montagnes Hallucinées : Gou Tanabe sublime le chef-d'oeuvre de Lovecraft

Manga Le 05 oct
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Les Montagnes Hallucinées : Gou Tanabe sublime le chef-d'oeuvre de Lovecraft

L’avis de Arno Kikoo9

On a aimé • L'exploration scientifique au coeur du propos • La montée en tension • Des panoramas imposants • La maîtrise graphique tout du long
On a moins aimé • La perte de l'imaginaire comparée au texte

Nombreux sont les écrits de H.P. Lovecraft à fasciner l'imaginaire collectif, et si la préférence de l'une ou l'autre de ses nouvelles sera laissée à la libre appréciation de chacun, on aura quand même envie de placer Les Montagnes Hallucinées parmi ses plus belles réussites. Pierre angulaire de ce qu'on appelle le Mythe de Cthulhu, l'ouvrage aura déjà connu plusieurs adaptations en bande dessinée - et on attend toujours de savoir ce que Guillermo Del Toro compte faire de son arlésienne. Une nouvelle adaptation est à découvrir en manga chez Ki-oon, par l'artiste Gou Tanabe, qui n'en est pas à son premier essai lorsqu'il s'agit d'adapter Lovecraft. On lui devait déjà The Outsider (je viens d'ailleurs) ou Maken (Le Molosse), et le voilà en forme dans un premier tome envoûtant et ambitieux.

Puisqu'il s'agit d'adaptation, Les Montages Hallucinées par Gou Tanabe s'accompagne évidemment de certains choix vis-à-vis de la nouvelle originale. Mis à part les quelques pages d'introduction - qui donnent d'emblée le ton - c'est à la troisième personne qu'il nous est donné de découvrir ce récit d'exploration scientifique sur l'Antarctique, valeureuse aventure qui va mettre les chercheurs face aux difficultés du continent. Et des découvertes de plus en plus curieuses. Disposant d'un certain espace pour raconter son histoire, Tanabe n'hésite pas une seconde à prendre son temps et s'attache à dépeindre l'excitation qui anime les scientifiques de cet équipage, parti pourtant en mission de sauvetage suite à la disparition d'une première équipe. Le Professeur Dyer, notamment, est celui atteint de la fièvre de la découverte et de l'exploration, et c'est celui qui communique cette folie, compréhensive, de celui qui souhaite aller au-delà de l'inconnu et explorer des savoirs interdits (il n'en a pas conscience, évidemment).

La montée en tension se fait donc progressive au fil des chapitres. De la découverte de quelques roches curieusement striées à celle de monticules et formes de vie curieuses, l'exploration scientifique se transforme doucement, insidieusement, en un véritable cauchemar. Les points de vue changent et permettent de suivre l'inéluctable condamnation du professeur Dyer, quand son collègue Lake reste en retrait, passif - et se fait donc proche du lecteur qui lui assiste impuissant aux évènements. Tanabe n'en appelle en outre pas qu'à la peur de l'inconnu ou aux formes de vie cachées au fond de l'Antarctique, mais aussi à la dangerosité de ce continent fascinant en lui même et qui a marqué l'histoire des grandes explorations scientifiques. Qui continue, d'ailleurs, à être étudié à l'heure actuelle par des équipes qui ont développé de fabuleux moyens pour travailler dans ce milieu extrême. 

Le rattachement à l'oeuvre de Lovecraft se veut également fidèle dans le récit - les mentions de nombreux éléments de son mythe, qu'il s'agisse de l'université de Miskatonic, du Nécronomicon, les lecteurs se retrouvent dans l'oeuvre du maître du fantastique. Tanabe adopte une approche et un trait réaliste dans son dessin, et confère un soin indéniable à ses planches. Tour à tour se succèdent des plans rapprochés, pour être au plus près des émotions ressenties par les personnages, à des plans d'ensemble, voire des panoramas, qui exacerbent l'immensité des territoires inexplorés face à cette petite équipe humaine. On savoure les panoramas étalés en double-pages, qui magnifient l'immensité des fameuses Montagnes, ou de quelques visions fantasmées que l'artiste arrive à retranscrire - bien que la force du récit original soit de dépeindre des choses non concevables par l'esprit humain, et que l'on perd forcément cette partie de l'imaginaire avec la concrétisation par le dessin.

Un reproche qui n'en est pas vraiment un, puisque le dessin participe à la force du récit, glissant le lecteur vers une ambiance de plus en plus étrange, qui vire dans ses derniers chapitres dans une horreur exquise. Les créatures retrouvées ont quelque chose de repoussant et fascinant, Tanabe se plait à les dessiner sous tous les angles, leur aspect bizarre soulevant naturellement méfiance et malaise à leur simple vue. En somme, le dessin et le récit fonctionnent parfaitement ensemble pour un voyage à peine gâché par une conclusion, forcément, qui appelle immédiatement à la lecture de la suite. 

Les Montagnes Hallucinées de Gou Tanabe est donc une réussite, tout simplement. Bien qu'on perde tout l'imaginaire qu'un lecteur puisse se faire à la lecture de la (longue) nouvelle de Lovecraft, le mangaka réussit à en tirer tout ce qui fait de ce récit un incontournable du fantastique. L'attrait pour l'Antarctique et ses mystères, l'euphorie des découvertes scientifiques, la peur de l'inconnu, la folie qui s'immisce chez les personnages. Avec un dessin qui en met à de nombreuses reprises plein la vue, ce premier tome est une très belle façon de redécouvrir Lovecraft. Mentionnons en outre le soin tout particulier apporté au livre - en tant qu'objet - par Ki-oon, au format plus agrandi, et avec une couverture imitation cuir qui sont du plus bel effet. Vivement la suite !

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