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Critique

Poison City - Tome 1, la critique

Manga Le 09 mars 2015
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par Sullivan
Poison City - Tome 1, la critique

L’avis de Sullivan9

On a aimé • Tetsuya Tsutsui toujours aussi mordant • Une uchronie très palpable • Artistiquement toujours au top
On a moins aimé • Un message qu'il serait bon de ne pas trop prendre à la légère non plus

Reputé comme l'un des mangakas les plus singuliers de sa génération, Tetsuya Tsutsui fait son retour chez l'éditeur qui l'a fait connaître comme personne par chez nous. Toujours prompt à publier les pamphlets de l'auteur contre les dérives de la société (Japonaise en particulier, mais son propos s'étend au-delà), Ki-oon s'est mis sur son 31 pour accueillir Poison City, un titre que vous pouvez découvrir dans son format classique à 8€, ainsi que dans un format agrandi fidèle au catalogue de l'éditeur pour une quinzaine d'euros. 



"Je ne m'en étais pas rendu compte parce que je ne regarde pas la TV en ce moment..."

Le combat de Tsutsui, c'est celui de la paupérisation culturelle et du caractère rampant de l'ignorance. En guerre contre les béotiens qui laissent passer les pires atrocités sous leurs yeux dans ses premières oeuvres, Tsutsui s'attaque cette fois-ci aux gens de pouvoirs, ces opportunistes de la pyramide sociale qui n'ont de cesse de gouverner pour mieux se goinfrer, quelque soit leur rôle dans ce qui apparaît comme une vaste mascarade aux yeux d'un esprit libre. 

Pour développer son propos, l'auteur va se transposer lui-même dans sa série, en créant le personnage d'un jeune mangaka victime d'une censure démesurée dans une uchronie où le Japon organise les Jeux Olympiques 2020. Car il faut imaginer l'effort déployé par un pays autocentré, au moment d'accueillir des habitants du monde entier, tous soumis au système libéral aux valeurs un tantinet différentes de celles du Japon. Fini les adolescentes ultra-sexualisées (l'ironie voulant que cette loi soit effective en France depuis quelques mois) et ses "dérives", fini la violence graphique dans un pays où le gore est roi, fini les propos outranciers pour les gouvernants et j'en passe. Le jeune créatif qu'il est se retrouve pris un étau de politiquement correct dangereux pour son art, qu'il souhaite développer comme une mise en abîme de cette situation pré-apocalyptique dans Dark Walker, un manga post-désastre "ultra-réaliste", qui fait la part belle à la violence la plus crue. Inutile de vous faire un dessin, ce marcheur sombre n'est autre que Mikio Hibino, artiste perdu dans un monde qui l'est tout autant. 

Tsutsui va d'ailleurs profiter de son titre et la polémique soulevée par la censure de Manhole (Poison City est sa réponse cinglante au département pour l'enfance et l'avenir de Nagasaki, qui a condamné son précédent titre) pour glisser quelques uppercuts au monde de l'édition nipponne. Présenté comme un pleutre au service du bon-vouloir de ses maîtres, l'éditeur de Mikio pourrait être celui qui fait pencher le combat de l'auteur du bon côté, lui qui plie sous le poids de la pression par omission des lois liberticides récemment adoptées. 

Mais Tsutsui a vieilli, et le punk s'est assagi. Ainsi, l'auteur ne va pas chercher la réponse dans la destruction, mais bien dans la persévérance. Plutôt que de s'autodétruire, son héros va se battre pour ce en quoi il croit, après un magnifique dialogue face à son mentor, un artiste de BD bon à donner des leçons mais incapable de dire non aux pressions, "lui qui est aujourd'hui papa et qui trouve ça très bien de gagner sa vie en dessinant." Pas question pour Tsutsui de recevoir ce genre de discours ô combien délicats à traiter chez chacun (et qui rejoignent le destin en forme d'entonnoir du système qui leur permet de payer factures et études à la fin du mois), lui qui va errer seul dans ce climat délétère pour la création artistique.

 "Je croyais que tant qu'il suffisait de corriger quelques pages quand un manga posait problème, notre profession n'allait pas si mal. J'étais loin de me douter qu'un nouvel âge, où un simple fait divers pourrait mettre fin à une série voire même à la carrière d'un auteur, approchait tout doucement."  

Hyper à l'aise avec ses classiques (et érudit comme peu d'auteurs, en témoigne le condensé de recherches proposées par l'auteur sur l'histoire de la censure dans la BD, avec par exemple sa magnifique réutilisation du terrible Comics Code), Tsutsui développe deux récits convergents dans son histoire, l'un constituant une fiction ultra-réaliste au sein d'une fiction. Imaginez l'échelle des réalités sur laquelle il se base pour développer son propos acide. Mieux, l'auteur emprunte aussi à ses confrères tels que Naoki Urasawa (Billy Bat) lorsqu'il s'agit de nous faire avancer au sein du manga qui se trouve dans son manga grâce à des trouvailles visuelles aussi pratiques que bienvenues. 

Dernier point au sujet de l'édition, et une nouvelle fois toutes nos félicitations aux équipes de Ki-oon qui proposent une traduction aux petits oignons, des bonus parfaits pour situer les différentes lectures proposées par l'auteur ainsi que son histoire récente et ses déboires avec la justice au Japon. Du très, très bon travail.

“À moins que j'aie juste fait semblant de ne rien remarquer, les gines annonciateurs étaient déjà là. Le temps que je prenne réellement conscience de la situation, il était trop tard. Le monde ne serait plus jamais le même.”

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