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Ronin : la plume est plus forte que le sabre

Comics Le 16 mars
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par Republ33k
Ronin : la plume est plus forte que le sabre

De retour dans toutes les bonnes librairies avec son troisième Dark Knight, et sur le grand comme le petit écran avec un Batman v Superman et une seconde saison de Daredevil visiblement inspirés par ses travaux, Frank Miller est sur toutes les lèvres. En décidant de republier Ronin, l'une de ses œuvres phares, Urban Comics arrive donc à point nommé, et nous offre par la même occasion une excuse en or pour offrir à cet album culte l'attention qu'il mérite, dans un nouveau numéro de notre chronique "série complète".

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Pour replonger dans Ronin, il convient d'expliciter le contexte de l'époque En 1983, Frank Miller termine tout juste son run épique sur Daredevil, mais n'est pas encore la superstar qu'il est aujourd'hui. C'est un jeune homme à peine âgé de 26 ans - mais qui déjà dépoussière le monde des comics - qui débarque donc dans les bureaux de DC, invité par l'éditrice (et futur présidente de l'éditeur aux deux lettres) Jenette Kahn. Très consciente du potentiel de Miller, elle entend bien le faire rentrer coûte que coûte au catalogue de DC, alors en pleine réforme quant à la condition de ses auteurs.

Frank Miller n'aura donc pas à défendre bec et ongles sa proposition, puisque c'est un tapis rouge qui est déployé sous ses pieds. Assurant la paternité de son œuvre, Miller se lance alors dans l'écriture d'une histoire qui ne ressemble à aucune autre, ou alors, à toutes les autres, tant elle semble incarner ce que nous défendons tous les jours sur 9eme Art : une bande-dessinée universelle. Piochant aussi bien dans les manga qu'il a découvert bien avant le grand public en se balladant dans les librairies New-Yorkaises (comme vous l'explique parfaitement Alfro dans le portrait qu'il vient de consacrer à l'auteur), et la bande-dessinée européenne en pleine effervescence grâce à Metal Hurlant, Miller va accoucher d'un comic book légendaire, et pourtant méconnu, si on le compare à d'autres œuvres comme The Dark Knight Returns (du même auteur) ou encore Watchmen.

Exerçant à la fois sa plume et ses crayons depuis quelques années déjà - grâce à son travail sur Daredevil - Miller entreprend de se lancer dans une œuvre qu'il va non seulement écrire, mais aussi encrer et dessiner lui-même, ne laissant que la coloriste Lynn Varley (son ex-femme) fignoler ses planches. Un sacré challenge, pour une série six numéros, qui traversera l'année 1983, six ans avant que l'éditrice Jenette Khan ne devienne justement présidente de DC. Pour obtenir Ronin, il aura donc fallu un futur auteur visionnaire, et un éditeur visiblement inspiré. L'œuvre semble arriver au bon moment, d'ailleurs, puisqu'elle tape immédiatement dans l'œil des passionnés - qui se réfugient toujours plus dans les comics shops, derniers bastions de la culture comics, qui disparaît alors des autres canaux de distribution - et des artistes de l'industrie. A l'époque, on peut ainsi lire les mots : "Ronin est un pas de géant dans la créativité débordante de Miller... J'ai hâte de découvrir la suite de la série" sur quelques encarts publicitaires. Une phrase qui est signée par un certain Will Eisner.

Sans pression, Frank Miller est donc en train de livrer une œuvre qui va non seulement forger son style, et par conséquent sa carrière, mais aussi influencer toute une industrie, qui cherche alors à retrouver son rythme de croisière. Mais l'auteur n'est sans doute pas conscient du poids qui pèse sur ses épaules. D'ailleurs, il n'est pas tout à fait à l'aise avec les premières pages de sa création. Radicalement originales pour l'époque, elles ont, avec quelques décennies de recul, un air d'inachevé, comme si ce premier chapitre, ou livre, était encore très expérimental. Et quelque part, il l'est. En rapprochant deux histoires radicalement éloignées, l'une se déroulant dans un Japon féodal fantastique et l'autre dans une New-York dystopique, l'auteur prend des risques, et a dû en choquer plus d'un. Pour ma part, j'ai toujours eu du mal à rentrer dans les premières pages de l'œuvre, aussi denses que rapides. Elles ont toutefois le mérite de donner le ton au reste de la série, voire à toute la carrière de Miller, tant les dialogues semblent préfigurer l'écriture brutale de l'auteur, et les cases annoncer la révolution séquentielle qu'il va réaliser. Mais quand on a grandi avec des œuvres plus tardives comme Sin City ou The Dark Knight Returns en tête, difficile de marcher dans les premiers pas de l'auteur dans le monde des grands, ceux qui ne se contentent plus d'écrire les histoires d'un personnage ne leur appartenant pas.

En revanche, il est très intéressant, et bien plus aisé, de comparer le Miller de l'époque au Miller d'aujourd'hui. Non pas en termes d'esthétique, Ronin s'imposant comme le séduisant prototype de toutes ses futures séries, de Sin City à 300 en passant par son travail sur Batman, mais bien du point de vue de l'écriture. En partant de l'incroyable resurrection d'un Ronin (un samouraï sans maître) dans une New York futuriste, l'auteur va en effet développer un propos passionnant, et effrayant de vérité. Visionnaire, Ronin l'est a plus d'un titre, mais c'est bien cet aspect de l'œuvre qui reste, à mon sens, le plus intéressant : au fil des chapitres, Miller nous parle en effet d'intelligence artificielle, de biologie mécanique, de désastres climatiques et sociaux, sans oublier des corporations gigantesques capables de sauver le monde, mais préférant maximiser leurs profits. Et si on pourrait croire au hasard, tant les notions susnommées sont vastes ou rabachées par des genres de la Science-Fiction comme le Cyberpunk, les termes employés par Miller sont trop précis pour être le pur fruit de la chance. En 1983, l'auteur utilisait par exemple l'expression consacré d'auto-suffisance pour désigner les formidables évolutions d'une entité mécanique appelée Verseau.

Des années avant que le débat sur l'écologie ou l'éco-conception des produits n'arrive sur les scènes publiques et politiques, Miller semble donc concerné par ces sujets épineux qu'il écrit, en filigrane de son œuvre, avec une grande humanité. L'auteur prend d'ailleurs le soin de nous expliquer, au fil des pages, que les organisations, les technologies ou encore les classes sociales nous éloignent de ce bien commun, pour mieux nous opposer les uns les autres. Ironique pour un auteur aujourd'hui taxé - pas tout à fait à tort non plus - de xénophobe et de misogyne. Il y a plus de trente ans de cela, Miller nous offrait pourtant le plus universel des messages sur un plateau d'argent, avec, en guise de trinité de personnages, un homme japonais, une femme noire et un adolescent handicapé. Un trio qui sert de locomotive à la narration, et de repères aux lecteurs, qui termineront ce Ronin avec cette drôle d'impression en tête : celle qui nous vient à la fin de toutes les grandes œuvres : un mélange d'extrême lucidité et de confusion.

Pour parvenir à cet impressionnant résultat, Miller a été piocher un peu partout autour de lui : aussi bien au pays du soleil levant qu'en Europe. Comme il le fera tout au long de sa carrière, l'auteur emprunte en effet aux manga un certain nombre de codes narratifs et de techniques de séquentialité pour donner vie à son histoire. On retrouvera ainsi, au sein de Ronin, des découpages qui évoquent directement, et presque radicalement au regard de l'époque, les BD japonaises, notamment lorsque nos personnages passent à l'action. Appuyée par des cadrages très grandiloquents, celle-ci reste lisible tout en étant saisie dans son mortel dynamisme, comme chez tous les grands maîtres japonais.

Mais Miller ne se limite pas à la bande-dessinée lorsqu'il s'agit d'épouser les codes visuels japonais. Visiblement très inspiré par la mythologie et l'imagerie des samouraïs, il offre à ses personnages des plans qui ne sont pas sans rappeler les meilleurs films de sabre, ou certains chefs d'œuvre comme ceux d'Akira Kurosawa. Une fasicantion esthétique pour le Japon qui se laisse apprécier dans les poses et mouvements des héros, qui semblent tout droit sortis des plus fameux métrages japonais. Exemple parmi tant d'autres, il n'est pas rare de retrouver notre fameux Ronin dans une pose souple, le pouce sur le pommeau de son sabre, légèrement tiré de son fourreau, en guise d'avertissement. Au fil des chapitres, Miller se livre ainsi à une série d'hommages aux images iconiques du cinéma venu du pays du soleil levant, qui a sans doute grandement influencé son art du découpage.

Mais plus qu'une esthétique, c'est tout une thématique qu'il emprunte au Japon. Aussi, si l'arme nucléaire qui fascine et terrifie tant les œuvres japonaises n'est pas mentionnée dans Ronin, Miller reprend néanmoins cette peur, qu'il transfère à des sujets plus transhumanistes : comme le mélange de l'Homme et de la machine, ou encore le contrôle des intelligences artificielles sur nos vies quotidiennes. Le tout dans une atmosphère tout bonnement Otomesque, qui dans les dernières pages de l'album, explosera au grand jour.  Des thèmes qui nous renvoient d'ailleurs à une autre influence de Miller, celle du Cyberpunk. J'ignore si l'auteur avait lu sur le genre avant de se lancer dans l'écriture et les dessins de Ronin, mais force est de constater que les réflexions qu'ils développe dans son œuvre s'inscrivent dans la veine d'un K.Dick.

Pour ce qui est des influences européennes, Miller semble inspiré par les travaux de Métal Hurlant et toute cette science-fiction sous acides venue du vieux continent. Cela se ressent dans des choix esthétiques certes discutables - feuilleter l'album peut laisser pantois tant les formes et les couleurs choisies sentent bon les années 80 - mais aussi dans la première mouture de Ronin, sous forme de fascicules, qui entendaient se hisser au niveau des publications européennes en se privant de publicité, et en s'offrant un papier de la meilleure qualité possible. À croire que dans le fond comme la forme, Ronin est le fruit d'une dose particulièrement dense d'influences.

Evidemment, une galaxie d'influences aussi vaste ne passe pas inaperçue. Il est même très difficile de jongler avec autant d'inspirations, qu'on soit une future légende de la bande-dessinée ou non. A ce titre, il convient de ne pas se laisser effrayer par les premiers chapitres de l'œuvre, qui évoquent d'avantage un immense patchwork - certes réussi - des influences de Miller, plus qu'une vraie digestion de celles-ci. Mais rappellons-le, l'auteur n'est même pas trentenaire lorsqu'il se lance dans l'écriture et les dessins de Ronin. Et c'est la publication de la série, qui se poursuivra jusqu'en 1984, qui va lui apprendre à maîtriser son style bestial et son inventivité folle en termes de découpages.

Un aperçu des planches originales de Ronin

(Re)Découvrir Ronin en 2016, c'est donc avoir le luxe de comprendre comment et pourquoi Miller a forgé son style si particulier, qui fait encore régulièrement parler de lui, comme nous l'ont montré les nombreuses couvertures qu'il a réalisé pour The Dark Knight III : The Master Race. Les passionnés  - ils sont nombreux - auront donc tout loisir de décortiquer les planches pour aperçevoir, par touches, ce qui fera, quelques années après Ronin, l'absolue renomée de Frank Miller. De leur côté, les néophytes aurout le plaisir de commencer par l'œuvre originelle, celle qui, selon quelques spécialistes, a ouvert la voie à des œuvres mythiques comme Watchmen. Rien que ça. Il faut dire que comme Moore cristallise énormément son écriture dans son histoire super-héroïque, Miller forge le sabre qui lui servira de plume comme de crayon pour les années à venir dans cette folle intrigue.

Lorsque l'œuvre atteint sa vitesse de croisière, il est ainsi simplement impossible de sauter en marche. Le récit de Miller trouve la virtalité qui sera caractéristique de ses œuvres phares, dont The Dark Knight Returns et les meilleurs épisodes de Sin City. Alors qu'une spirale de thèmes tous aussi passionnants les uns que les autres nous aspirent, et que la fusion entre l'univers du japon féodal et de cette New York dystopique fusionnent, nous voilà pris dans des scènes d'action toujours plus spectaculaires ou des dialogues poignants, qui font le même usage - brillant - de la séquentialité inventive de leur auteur. Eclatant les règles du gaufrier américain avec l'appui des codes japonais et européens, mais surtout une bonne dose de créativité, Miller expérimente une nouvelle forme d'art séquentiel, qui envoie valser les conventions, aussi bien dans l'action, immersive et viscérale, que dans les scènes plus calmes, qui profitent de dialogues riches et soutenus, mais jamais ennuyeux, grâce à un découpage des plus innovants, que Miller réutilisera dans les fameuses doubles pages de The Dark Knight Returns.

En termes d'esthétique, chaque petit détail de Ronin semble d'ailleurs préfigurer les chefs-d'œuvre de l'auteur. Les habitants de sa New York dévastée évoquent ainsi les voyous de la Gotham de TDKR, tandis que la récurence de l'imagerie fasciste ou BDSM nous renvoie directement aux rues de Sin City. Même la galerie de personnages proposés par le titre a des airs de prototype pour ses futurs protagonistes voire ses fameux second couteaux, à la manière du duo de "mutants" devenant des "fils de Batman" dans The Dark Knight Returns. Un vrai régal, en somme, pour les amateurs ou les complétistes de l'auteur, qui auront l'impression, en lisant Ronin, de puiser directement à la source de l'art de Frank Miller.

Sachant que tous les lecteurs, qu'importe leurs connaissances, verront leurs yeux nourris d'une séquentialité souvent imitée mais jamais égalée, et leur esprit rempli de questions qui ne peuvent venir que d'un auteur progressiste, qu'il le soit aujourd'hui encore ou non.

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