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Clues : enquêtes du passé

Franco-belge Le 10 fev
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par Republ33k
Clues : enquêtes du passé

Pour notre nouvel opus de série complète, penchons-nous sur Clues, une série qui s'est achevée en fin d'année dernière du côté de l'éditeur Akileos, après 11 belles années de travail sur les épaules de Mara, sa créatice, qui assure le scénario, les dessins et les couleurs des aventures d'Emily, une femme policier en plein cœur de la Londres victorienne.

Nous voilà en effet plongés dans la capitale britannique, en pleine ère victorienne, celle qui continue de fasciner le neuvième art, et tous les autres d'ailleurs. Nous y suivrons les aventures d'Emily Arderen, une jeunne femme qui cherche à faire carrière dans la police. Autant vous dire que c'est une autre paire de manches au XIXeme siècle, qui ne voit pas d'un très bon œil l'entrée du sexe féminin dans ce genre de métiers. Mais grâce à sa force de caractère et sa fascination presque morbide pour le fait policier, la jeune Emily va finir par se tailler une place dans ce milieu masculin, et briller comme l'enquêtrice qu'elle a toujours rêvé d'être.

Comme vous le montre le synposis, on aurait tort d'enfermer Clues dans la catégorie des titres Girly. Une classification complexe s'il en est d'ailleurs, puisque le marché de la bande-dessinée a un temps oublié les jeunes filles et les femmes avant d'ouvrir à nouveau les vannes avec des milliers de titres les ciblant, il y a quelques années de cela. Et s'il est parfois difficile de constater cet état de fait dans le paysage de la BD franco-belge, il suffit de jetter un œil à nos amis américains et leurs comic books toujours plus portés sur les héroïnes pour constater que les choses bougent.

Le premier tome de Clues datant de 2008, il ne faudrait toutefois pas mettre la série dans le wagon de ce phénomène. Mara et sa série préfigurent cette mutation sensible du marché, et l'incarnent finalement assez bien, comme vous le lirez dans le dernier chapitre et son interview. La série regorgent ainsi de personnages féminins intéressants, à commencer par son héroïne, mais aussi sa mère, protagoniste d'une étonnante complexité.

Elle est à l'image de l'intrigue de Clues, qu'on pourrait trouver à mi-chemin entre un drame Shakespearien et une bonne enquête de Sherlock Holmes. Parfaitement ficelée sur les quatre tomes qui composent la série, l'histoire d'Emily est à mille lieues des clichés de cette bulle girly qui veut à tout prix coller à sa cible, sans laisser vivre ses personnages comme des êtres à part entière.

Il sera donc particulièrement rafraîchissant de découvrir, dans ces quatre albums, une héroïne qui progresse, qui avance, et qui peut sans problème servir de modèle aspirationnel aux jeunes filles qui découvriront la série, et de manière plus générale, générer l'identification chez tous les publics, tant sa détermination force le respect. Et c'est à mon sens un aspect important de Clues, qui nous pousse à retenir la série au milieu d'un flot incessant de nouveautés pas toujours très à l'aise sur la question des personnages féminins.

Comme nous le disions, l'intrigue sera donc tout à fait policière. Et si Emily en fait une affaire personnelle, c'est bien parce qu'elle la concerne directement. Plus proche d'un Watson que d'un Sherlock, comme me le confiait l'auteure à Angoulême, l'héroïne s'entête certes sur les ressorts de cette histoire, mais pas par fierté, plutôt par dévotion, ce qui rend l'histoire plus simple à la suivre, et le personnage plus attachant. N'allez pas croire que Clues fait une croix sur la relative technicité du genre policier pour autant.

En effet, la série fait aussi la part belle  à la déduction et aux indices, comme un bon épisode de Sherlock. Si vous aimez les personnages qui déambulent autour d'un cadavre encore chaud en enchaînant les dialogues mitraillette, vous risquez d'être servis. Personnellement, j'ai été très surpris de découvrir cet aspect de la série à la première lecture, tant nombre de titres policiers passent souvent au-dessus des mécaniques du genre. Rien de pire qu'une série de BD qui vous fait croire à une intrigue complexe alors qu'elle garde  tous les éléments pour la comprendre en réserve.

Clues ne fait pas partie de celles-là, et nous gratifie de beaux moments dans lequels l'héroïne et son entourage, comme Nathanaël Hawkins, le mentor d'Emily, nous transmettent le plaisir de décortiquer les mystères d'un meurtre, par exemple. Le tout toujours assez bien mis en scène dans une composition d'un élégant classicisme, qui sait être transgressif quand il faut, dans les rebondissements, notamment. Autre qualité de la série, qui n'est pas tout à fait sans lien avec la précédente : une forme d'humour noir, qui nuance admirablement bien l'étiquette girly que les détracteurs pourraient poser sur Clues.

Se dégage en effet de ces quatre albums une certain humour noir, pratiqué à la morgue, sur des scènes de crimes ou lors des scènes d'action. Une touche finalement toute britannique pour une série qui se déroule dans la Londres victorienne : parfait pour le lecteur, qui pourrait bien être choqué par les traits d'humour de Mara tout au long de sa série, tant ils tranchent avec ses dessins.

Un mot sur l'aspect graphique de la série, justment. En huit ans, Clues a eu le temps d'évoluer visuellement, tout en conservant un trait immédiatement reconnaissable, et emprunté à l'âge d'or de l'animation en deux dimensions. D'aucun repprocheront à la série un manque de consistance, je préfère souligner la remise en question assez salutaire de l'auteure, qui s'est essayée à différents styles de colorisation au cours de sa série. A vous de choisir votre préféré au film des tomes ! Après tout, c'est ce genre de débats qui forge l'identité des belles séries.

A l'occasion du Festival d'Angoulême, nous avons eu la chance de rencontrer Mara, créatrice de la série, sur le stand d'Akileos. Elle nous a confié tous les secrets de Clues, mais aussi celui de son pseudonyme, qui vient d'un certain personnage bien connu de l'univers étendu Star Wars. L'occasion pour nous de revenir sur les problématiques abordées par la série, son héroïne, mais aussi d'obtenir quelque scoops quant aux futurs travaux de l'artiste !

• Ma première question concerne la problématique féministe qui transparaît dans la série : est-ce que tu voulais souligner le contexte historique (ndlr : les femmes militent pour le droit de vote à cette époque) ou simplement t'interroger sur le sujet ?

Un peu des deux en fait. J'avais envie d'écrire l'histoire d'un personnage féminin qui évolue dans un univers masculin, car je trouve ça toujours intéressant, par exemple les femmes qui se déguisent en hommes dans la piraterie, qui ne pouvaient pas être sur les bateaux, comme Mary Read ou Anne Bonny. Mais j'aime aussi beaucoup la Londres victorienne et je savais que ça allait poser des problématiques parce que c'était une femme, et que j'allais pouvoir jouer là-dessus, avec des personnages très différents : elle qui est une femme qui ne se rend pas compte, d'une certaine façon, qu'elle est une femme, elle agit juste, elle a un but et un objectif et qu'elle soit un homme ou une femme lui importe peu.

Et en même temps elle va rentrer en opposition avec son patron qui est un peu le gars paternaliste, un peu misogyne sur les bords, qui ne va pas trop y croire, qui la prend sous son aile au départ et au final, au fur et à mesure des tomes elle s'éloigne de tout ça pour devenir son propre personnage. Et cette évolution avait été prévue dès le départ, ça se voit même dans les couvertures, dans celle du premier tome elle est en retrait et dans le dernier, Emily prend toute la couverture et le personnage masculin apparaît juste sur une affiche derrière elle. Tout ça c'était des petits clins d'œils à la position de cette héroïne qui évolue vraiment, tout comme le personnage masculin évolue lui aussi puisqu'il va croire en elle.

• A ce propos, la polémique autour de la place des femmes - qu'elles soient créatrices ou personnages - dans la BD a-t-elle résonné chez toi ?

D'un côté oui et d'un côté non.  En fait, même si je ne suis pas tout le temps d'accord avec Hermann - il avait dit hier qu'il n'y avait pas de sexisme dans la BD ou quelque chose comme ça - je crois que quand un éditeur signe un projet, il se fiche de savoir si c'est une femme ou un homme qui le porte. Après le problème c'est qu'il y a des niches qui se sont faites dans la bande-dessinée, comme la niche girly, et qui malheureusement ont entraîné plein d'auteurs femmes à faire ce qu'on leur demandait, quelque chose qu'on attendait d'elles etc.

D'une certaine façon elles ont été prises à leur propre piège, et ça c'est dommage. Mais je crois que c'est une branche de la BD qui risque d'être de moins en moins populaire. Par contre moi, on ne m'a jamais fait sentir que je n'étais pas la bienvenue dans ce métier - après c'est clair qu'il n'y a pas beaucoup de femmes autour de moi, chez Akileos j'ai longtemps été la seule femme de toute l'équipe - je ne me suis jamais sentie mise de côté ou regardée de haut etc. Après je me prends des fois des remarques un peu rigolotes, que je ne prends pas mal, comme "ah bon vous êtes une femme qui fait de la BD ? C'est étonnant !" des choses comme ça ! Mais rien de dégradant à mon égard, voilà.

• Tu disais qu'on enfermait les auteures et leurs séries dans des cases. Et ta série a justement un côté scientifique et pas mal d'humour noir, ce qui est inattendu quelque part, non ?

C'est ce que j'avais envie de faire avec le personnage d'Emily, qui est une jeune femme d'une vingtaine d'années, un peu naïve, qui oublie un peu que devenir femme policier ça implique pas mal de choses et notamment mettre les mains dans la boue, et elle travaille pourtant avec Hawkins et son assistant, qui bossent à la morgue. Et effectivement je trouvais ça assez savoureux d'avoir un personnage féminin qui se retrouvait confronté aux aspects les moins reluisants de ce métier,  et je me suis bien marré en écrivant une scène où Emily débarque à la morgue très bien habillée, toute proprette parce qu'elle a envie de faire bonne impression, et elle arrive là-dedans et il y a un cadavre sur la table, et en plus Hawkins lui annonce qu'ils partent pour White Chapel, qui est l'un des pires quartiers de la ville ! Forcément elle se rend compte qu'elle n'aurait pas dû s'habiller comme ça. Mais en même temps elle fait avec.

Après elle se fait embêter dans un bar par un groupe de types, et il y a deux scènes : une première où elle sera sauvée par Hawkins et l'autre où elle se débrouille toute seule en frappant là où il faut ! C'est ce genre de choses que j'avais en tête pour apporter un peu de contraste au personnage d'Emily, qui débarque un peu mais en même temps sait s'adapter à la situation.

• La série me fait fortement penser à Sherlock Holmes. Je me demandais s'il y a une version du personnage qui t'inspire plus que d'autres ?

Celles qui m'inspirent le plus c'est les romans, déjà, et ensuite la version de Jeremy Brett par la Granada, qui est à mon avis l'adaptation la plus fidèle, c'était une série dans les années 80, dans laquelle Brett était impeccable, vraiment rien à redire, le Watson changeait beaucoup, avec différents acteurs qui l'incarnaient, mais en général, je suis toujours cliente des adaptations de Sherlock Holmes.

Il y a toujours des choses à trouver dans les relectures qui sont faites, que se soit les films de Guy Ritchie et leurs sous-entendus homosexuels, ou le Sherlock Holmes de la BBC que je trouve très réussi sur certains aspects, mais pas du tout sur les personnages féminins justement ! (rires) Je trouve que les enquêtes sont réussies, il y a beaucoup d'humour, ils jouent sur l'ambiguité du personnage avec la Bromance entre lui et Watson aussi. Mais dans l'absolu, le Sherlock de Jeremy Brett. Qui est l'une des rares adaptations où Irene Adler, ce fameux antagoniste féminin qui n'apparaît que dans une seule nouvelle, est réussie.

• Changeons de sujet : est-ce que tu peux m'expliquer le changement graphique de la série, si toutefois ça mérite une explication ?

Je pense que tout simplement, j'ai commencé ma série il y a huit ans, et qu'entre-temps j'ai forcément évolué, et mes inspirations à gauche à droite ont aussi évolué, je pense que je garde une patte inspirée des dessins animés Disney qui se retrouve encore maintenant dans mon dessin, mais ce qui a changé c'est surtout la colorisation. Le premier tome est entièrement colorisé à Photoshop, le deuxième et troisième étaient des mélanges avec du lavis à l'aquarelle en noir et blanc pour poser les ombres et les valeurs et photoshop, et pour le dernier je me suis dit "la peinture j'adore ça, ça me manque" et donc j'ai décidé de faire une BD en couleurs directes, pour le challenge, pour l'ambiance que ça pouvait apporter aussi, et je suis contente de l'avoir  fait. Même si je ne suis pas sûre de le refaire un jour et que je ne suis pas satisfaite à 100% du résultat. Je pense que mes albums préférés restent le deux et le trois du point de vue graphique, surtout le deux je crois, le quatre je me faisais encore beucoup la main sur la peinture, et il y a quelques ratés, mais voilà, je suis toujours critique sur mon travail. Si les gens sont contents c'est l'essentiel.

• Pour terminer, est-ce que tu peux nous dire quelques mots sur tes prochains projets, chez Akileos ou ailleurs ?

Chez Akileos rien de prévu pour le moment même si ça me dérangerait pas de retravailler avec eux, puisque j'ai eu un bon feeling avec la maison, là je travaille sur un tome de Détective chez Delcourt, pour lequel je ne fais que le dessin, ce qui est assez reposant puisque ça me laisse le temps de travailler des projets personnels. En ce moment je bosse beaucoup sur un projet de science-fiction que j'espère présenter assez rapidement à des éditeurs pour pouvoir enchaîner dessus après le Détective, qui sortira en septembre et que je dois finir en mai. Donc j'espère qu'il intéressera les éditeurs, puisque c'est une science-fiction qui me tient pas mal à cœur, avec un personnage féminin aussi !

Merci à Mara pour son temps et à Akileos pour avoir arrangé cette belle interview !

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