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Portrait de Légende #14 : Manu Larcenet

Franco-belge Le 01 jul 2015
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par Alfro
Portrait de Légende #14 : Manu Larcenet

Qui aurait pu croire qu'un jour Manu Larcenet deviendrait mainstream ? C'est sans doute forcer le trait, mais il est vrai que voir une adaptation ciné de son Combat Ordinaire alors qu'il plonge toujours plus profond dans les ténèbres de la nature humaine, comme en témoigne Le Rapport de Brodeck, semble un peu dichotomique. En même temps, les contrastes ont toujours été à la base même de l'œuvre de cet artiste ô combien passionnant.

Emmanuel Larcenet (mais qui s'appelera lui-même Manu dès ses débuts) nait en 1969 à Issy-les-Moulineaux, a.k.a le 9-2, dans une famille modeste, avec une mère caissière et un père qui s'occupe des fiches de paie d'une entreprise de travaux publiques (et excellent guitariste classique selon son fils). C'est donc tout logiquement qu'il va aller au lycée de Sèvres, spécialisé dans le graphisme, dans lequel il va rentrer grâce au soutien d'un prof d'arts plastiques de son collège qui lui donna des cours de dessin gratuitement après que la dernière sonnerie ait retenti. Il va continuer dans cette voie un moment puisqu'il passera un bac en arts appliqués avant de continuer dans cette voie avec un BTS.

Etant étudiant au moment de l'explosion des Mano Negra, Béruriers Noirs et autres Wampas, Manu Larcenet s'identifie au mouvement punk. Il va même monter un groupe de punk alors qu'il découvre que sa filière de graphiste le mène à travailler avec des agences de pub auprès desquelles il ne se reconnait pas. Il insiste donc sur la musique, délaissant peu à peu le dessin. Pourtant, il continue toujours en parallèle à travailler sur des projets personnels de BD. Alors quand il va prendre la décision que faire partie d'un groupe ce n'est pas pour lui, il va se tourner vers l'art séquentiel. Ce qui tombe bien puisque Fluide Glacial va lui proposer à ce moment-là de travailler pour eux.

L'époque, en 1994, est justement influencée par cet esprit punk chez Fluide Glacial. Le rockeur redevenu dessinateur s'y reconnait parfaitement et livre des histoires dans la plus pure tradition de l'absurde, de cet humour assez potache et iconoclaste. Il faudra attendre 1998 pour qu'il lance sa première série, Bill Baroud. Une parodie des séries d'espionnage façon OSS 117 ou James Bond où le héros réussit tout ce qu'il entreprend, est complétement nationaliste et a une flopée de femmes à ses pieds. Durant la publication de cette série, qui connaitra quatre albums, il continue d'enchaîner les petites histoires poil à gratter pour Fluide.

C'est aussi durant cette période qu'il va créer avec Nicolas Lebedel sa maison d'édition Les Rêveurs de Rune (qui deviendra assez vite Les Rêveurs). Il y lance tout d'abord Raoûl, un jeu de rôles créé par son frère Patrice, avant de publier des œuvres plus personnelles et expérimentales, qui font suite à sa rencontre avec Lewis Trondheim. Il commence ainsi à opérer un virage dans son œuvre avec Dallas Cowboy (œuvre autobiographique), qui suivant les efforts de L'Association, est publié dans un format travaillé et inhabituel.

Sa renommée est désormais établie et il se voit confier de nombreuses collaborations pour faire des BD grand public. Ainsi, on voit apparaitre ses œuvres dans les pages de Spirou et il lance la série comique La Vie est courte avec Jean-Michel Thiriet, succession de gags d'humour noir mais bon enfant, ainsi que Pedro le Coati, dessiné par Gaudelette, qui raconte le quotidien d'un zoo loufoque. Rien de bien méchant donc, pourtant il commence à glisser vers des thèmes moins légers comme lorsqu'il lance Le Retour à la Terre avec Jean-Yves Ferri, l'histoire d'un citadin (appelé Manu Larssinet) qui retourne à la campagne. L'humour est toujours bien présent, mais le dessin dégage déjà quelque chose de différent.

En 2003, il va consommer la rupture. Sa collaboration avec Poisson Pilote et Lewis Trondheim (qui l'invite notamment à illustrer Donjon Parade) lui permet de sortir du carcan de lecteurs de Fluide Glacial (qu'il quittera suite à un désaccord avec Thierry Tinlot) et de ceux plus underground de sa propre maison d'édition. Surtout, il publie Minimal qui se moque ouvertement de la BD qu'il qualifie d'intellectualiste et qui semble ne pas lui correspondre. Il devient ainsi critique envers son propre média, alors même qu'il est un auteur extrêmement prolifique à cette période.

C'est surtout l'année où il va publier Le Combat Ordinaire, qui sera un succès immense et qui lui permettra de rentrer au panthéon d'Angoulême en étant élu meilleur album l'année suivante. Difficile de ne pas voir, dans cette histoire d'un photographe qui une fois la trentaine arrivée ne trouve plus l'inspiration et semble obsédé par ses propres névroses, un parallèle avec Manu Larcenet lui-même. Surtout, la BD est traversée de réflexions sur l'amour, la parentalité et le poids du passé. Le racisme aussi est largement évoqué dans cet album (une question que l'auteur continuera d'aborder dans Chez Francisque). Le tout laisse un sentiment de malaise, certaines questions cruciales étant laissé en suspens, au jugement du lecteur.

S'il se brouille avec les gens de L'Association, on lui a reproché notemment de copier Blutch et Lewis Trondheim, alors que Manu Larcenet explique que le fait qu'il vienne des cités fait qu'il a un langage bien différent de ces auteurs, cette période n'en est pas moins faste pour l'auteur. Pour autant, il revient de plus en plus régulièrement sur des questions qui le préoccupent depuis son enfance. En effet, l'auteur avoue qu'il souffre de dépression chronique depuis son plus jeune âge (à une époque où l'on ne considérait pas, ou du moins ce n'était pas admis, que l'enfant puisse être dépressif). Cela va se ressentir dans Ex Abrupto, BD presque sans parole qu'il publie chez Les Rêveurs.

Pourtant, son déménagement à la campagne lui fait un bien fou, il retrouve une certaine sérénité dans sa vie de famille et à l'approche de la quarantaine, il devient plus lucide sur lui-même et sur le monde. C'est presque en homme en accord avec lui-même qu'il va par exemple publier Nic Obrouk, l'histoire d'un jeune de banlieue (mais qui n'est en rien autobiographique) qui se confronte à l'image du père. De même lorsqu'il accepte de donner sa version de Valérian, aussi riche que personnelle, et qui sera remarquée par la critique.

Une fois Le Combat Ordinaire terminé, alors même qu'on lui réclamait un cinquième tome, il s'engage dans sa nouvelle œuvre, peut-être la plus personnelle à ce jour. Cet artiste qui avait toujours produit une œuvre assez dichotomique se lance dans Blast, qui semble être pour lui le moyen d'être en accord avec lui-même puisqu'il partage des idées qu'il n'aurait pas pu alors exprimer. Ainsi, nous suivons Polza, qui suite à la mort de son père va rejeter toute forme de civilisation et se lancer dans un parcours aussi initiatique que destructeur.

Surtout, c'est dans cette œuvre qu'il va aborder les thèmes des modifications de l'esprit, par la drogue ou l'ivresse mais pas seulement. C'est une sorte de réflexion sur la nature humaine qu'il entreprend, lucide et franche. Assez étonnamment (au regard des pistes philosophiques proposées), cette série en quatre épais volumes va avoir une grande résonnance auprès du public et va définitivement le consacré comme un auteur à part dans le paysage de la bande-dessinée française. Une voie qu'il continuera de tracer avec Le Rapport de Brodeck, une allégorie de la haine. Un auteur dont on a finalement pas fini d'entendre parler, un artiste total qui trace sa voie et qui BD après BD s'affirme de plus en plus comme une voix des plus précieuses.

• Voir aussi : L'excellente interview menée par Davy Mourier en 2008

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