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Portrait de Légende #15 : Morris

Franco-belge Le 19 jan
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par Republ33k
Portrait de Légende #15 : Morris

A l'occasion du soixante-dixième anniversaire de Lucky Luke, quoi de plus normal que de replonger dans la vie de son créateur, Morris. L'un des rares auteurs de bande-dessinée francophone a avoir fondé sa réputation sur un seul et unique personnage, celui que nous connaissons aujourd'hui comme l'homme qui tire plus vite que son ombre !

Né le 1er décembre de l'année 1923 à Coutrai, en Belgique, terre sacrée de la bande-dessinée, Morris, de son vrai nom Maurice de Bevere, n'a pas baigné dans le milieu du neuvième art dès sa jeunesse. De manière assez surprenante, c'est plutôt du côté du cinéma ou de l'animation qu'il aurait pu faire carrière. Tout jeune, il se montre en effet fasciné par le Pathé-Baby, un système de projection amateur qui fut lancé, un an avant la naissance de Morris, par Charles Pathé. Un intérêt non négligeable et inné pour le cinéma et ses images - de tels projecteurs permettaient de décomposer le mouvement image par image - qui préfigurera l'amour de Morris pour la BD.

Comme on le mentionnait plus tôt, c'est donc vers l'animation que va se tourner le jeune Maurice. Alors âgé de 20 ans, il est encreur dans un studio de dessins animés belge, qui répond au nom de CBA. Il y rencontrera d'autres futurs grands noms comme Peyo (Benoît Brisefer, Les Schtroumpfs), André Franquin (Gaston LaGagffe) ou Eddy Paape (Jean Valhardi, Luc Orient). Dans le secteur de l'animation, il sera déjà amené à travailler pour les studios de l'éditeur Dupuis, une collaboration en devenir qui se renforce lorsque que Maurice de Bevere commence, en 1944, à faire de l'illustration pour les journaux. Parmi eux, Het Laatste Nieuws (un canard en langue néerlandaise) puis Le Moustique, un magazine hebdomadaire qui s'intéresse à la télévision comme à l'actualité, et qui appartenait alors à Dupuis.

Après ces multiples rencontres - notamment avec Will (Willy Mataite, connu pour Tiff et Tondu) et Jijé (Joseph Gillain), aux côtés desquels il formera le groupe de dessinateurs rapidement surnommé "La Bande des Quatre" avec Franquin - notre Maurice penche de plus en plus vers la bande-dessinée. Et son expérience dans l'illustration de presse ne fera que le pousser dans cette direction. C'est ainsi qu'en 1946, il crée Lucky Luke, le personnage qui façonnera sa carrière et sa renommée. L'homme qui tire plus vite que son ombre (qui n'est pas encore désigné par cette périphrase, par ailleurs) fait ainsi ses débuts dans l'Almanach 47 du journal Spirou, avec une histoire qu'on connaît sous le nom d'Arizona 1880.

Sans surprise, cette histoire scénarisée et dessinée par Morris est très inspirée par l'animation (cf ci-dessus). Le design des personnages est en effet constitué de traits ronds, et on retrouvera, pour quelques temps encore, des caractérisiques typiques du milieu (comme des mains à quatre doigts ou des visages proéminents) de l'animation dans le style de Lucky Luke. Au passage, on notera que Morris choisit Spirou au détriment d'un autre journal, celui de Tintin, parce qu'il considère que le groom et ses amis font preuve de plus d'originalité et d'ouverture d'esprit. On imagine également que ses liens toujours plus étroits avec Dupuis facilitent cette belle collaboration.

C'est justement sur les conseils de l'éditeur que Morris emmènage que Jijé, qui va le mener sur la route des Etats-Unis. Une collocation placée sous le signe des retrouvailles : lors de son séjour chez Jijé, le créateur de Lucky Luke retrouve en effet André Franquin, qui reprend en main la série Spirou et Fantasio, puis Will, qui s'occupe désormais de Tif et Tondu. Dans cette atmosphère somme toute créative, il en apprend beaucoup sur la bande-dessinée et ses codes, ce qui poussera son style à progressivement s'extraire de ses influences animées.

Après quelques mois d'émulation, Franquin, Jijé, sa famille et Morris entament alors un voyage aux Etats-Unis. Et si son hôte entend éviter une potentielle troisième guerre mondiale - qui pourrait être déclanchée par l'Union Soviétique - Morris voit plutôt dans ce voyage l'occasion d'en apprendre plus sur les maîtres de la bande-dessinée américaine. Il considère d'ailleurs les Etats-Unis comme LE pays de la BD, lui qui est pourtant né sur des terres belges. Quelques déambulations au Mexique plus tard, les craintes  de Jijé et les envies de Franquin s'estompent, et ils décident de repartir en Europe.

Mais de son côté, Morris est sans doute fasciné par ce qu'il voit et les gens qu'il rencontre. Il choisit donc de rester dans le pays de l'Oncle Sam, pour tout connaître des méthodes et des principes de son industrie de la BD. Et ça tombe bien, puisqu'il rencontrera Harvey Kurtzman, qui endosse le titre de premier rédacteur en chef pour le magazine Mad. Et l'auteur américain aura tôt fait d'influencer Morris, qui après avoir sorti, en 1949, le premier album de Lucky Luke en la personne de La Mine d'Or de Dick Digger, s'oriente alors vers l'humour. Au contact des auteurs invités par Mad, l'auteur belge revoit ainsi la formule de Lucky Luke, qu'on peut, dès lors, considérer comme une véritable parodie des Westerns.

C'est également aux Etats-Unis que Morris fera la rencontre du français René Goscinny (vous pouvez découvrir une photo ci-dessous, et son portrait juste ici), qui n'est alors pas la légende que l'on connaît, mais bien l'employé d'une entreprise de cartes postales, fabriquées main. Il se trouve qu'ils ont une connaissance en commun, Jijé, qui avait confié à Goscinny le scénario d'un projet de film d'animation. Morris le découvre et reste bluffé par sa qualité. Il proposera ainsi au français de reprendre le scénario de Lucky Luke, pile au moment il souhaite se concentrer sur les dessins. Voilà qui arrive à point nommé : Lucky Luke fait peau neuve dès 1955 avec Des Rails sur la Prairie. La série prend une autre ampleur, avec des scénarios plus travaillés, et des éléments iconiques : c'est en effet à Goscinny que l'on doit le slogan "l'homme qui tire plus vite que son ombre" ou encore la chanson que fredonne Lucky Luke à la fin des albums. Le français continuera d'étoffer la série avec de novueaux personnages, toujours plus drôles, et une mythologie plus poussée.

Réussite en forme de rêve américain, la série Lucky Luke se poursuit chez Dupuis et sous différentes formes, jusqu'à la fin des années 1960. Mais, mécontent du travail de l'éditeur, Morris décide de passer à la vitesse supérieure et confie à un autre français, l'éditeur Dargaud et sa revue Pilote, sa création. C'est une petite révolution pour la série des deux auteurs, dont la renomée explose. La première histoire publiée par Pilote sera Dalton City, rapidement suivie de La Diligence, premier album des éditions Dargaud - et premier à utiliser le slogan mentionné plus haut.

Mais Lucky Luke ne sera pas longtemps un régulier de Pilote. Son passage dans le journal ne dure que cinq ans. Le monde de la bande-dessiné a changé, et Morris comme Goscinny l'ont compris. Ils décident alors de limiter les apparitions du héros dans le journal. Sa dernière visite se fera en 1973 et la fin de l'Héritage de Rantaplan. La série entame alors une sorte de traversée du désert, errant entre les journaux de BD comme Spirou, pour son grand retour, Tintin ou encore Pif Gadget. Pour l'anecdote, on retrouve même Lucky dans Le Nouvel Observateur et Paris Match, dans les années 1970.

Lucky Luke essaye de jouer cavalier seul et Morris, que l'on confond toujours plus avec son personnage, va alors décider de lancer un journal entièrement fondé sur le cowboy. Lucky Luke devient un magazine à part entière, à nouveau soutenu par Dargaud, mais la formule ne prend pas. En 1974, les journaux de BD sont en pleine crise et celui de Lucky Luke s'achève après une année complète dans les kiosques. En toute logique, Morris revient donc vers ses premiers amours et fait de Lucky Luke le héros d'un dessin animé. Après Daisy Town, en 1971, il rentente le coup avec La Ballade des Dalton, qu'il réalise avec Goscinny et un certain Pierre Tchernia. Hélas, René Goscinny nous quitte en 1977, emporté par un arrêt cardique.

Il ne connaîtra jamais le résultat final, qui va acquérir, quelques années plus tard, un statut culte. Morris est perdu dans son compagnon, mais tente de poursuivre la série aux côtés de nouveaux scénaristes. Toujours en charge des dessins des longues aventures de Lukcy, il fait équipe avec des noms comme Jean Léturgie et Xavier Fauche, qu'il apprécie pour leur style proche de celui de Goscinny. Hélas, les choses s'enveniment, et les deux scénaristes attaquent Morris en justice avant de créer une série très proche de Lucky Luke, Cotton Kid.

Suite à ces complications - et d'autres venues des séries animées produites pour les Etats-Unis et l'Europe - Morris cherche à prendre son indépendance, et Lucky Luke quitte Dargaud en 1991. A l'aube des nineties, Morris, son épouse et ses proches créent plusieurs sociétés et succursales visant à appuyer la renomée et l'indépendance du héros : Lucky Productions d'abord, puis Lucky Licencing ensuite. Ce qui lui permet de créer de nouvelles séries spin-offs, Rantanplan (devant l'étonnante popularité du chien idiot) et Kid Lucky. Mais finalement, Morris parvient à unir toutes les facettes de son personnage en forgrant Lucky Comics, qui regroupe en son sein, et encore aujourd'hui, les nouveaux albums et ceux de Dargaud.

Nous sommes en 1999, et après avoir développé son personnage fétiche sous bien des formes, Morris est à la tête d'une très belle filiale, et d'une longue bibliographie, dans laquelle on ne retrouve qu'une seule création hors-Lucky Luke : Du Raisiné sur les Bafouilles, une histoire de gangsters écrite par Goscinny en 1956. Ce qui en dit long sur la dévotion de l'artiste à sa création, qui était saluée en 1992 par le Grand Prix Spécial du Festival International de la Bande-Dessinée d'Angoulême. Et dès la semaine prochaine, nous pourrons renouveller notre respect pour ce créateur, à l'occasion des 70 ans de Lucky Luke, orphelin depuis le 16 juillet 2001 certes, mais plus populaire que jamais.

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