Dossier > Portrait de Légende #4 : Zep

Portrait de Légende #4 : Zep

Franco-belge Le 25 nov 2013
0
par Alfro
Portrait de Légende #4 : Zep

Titeuf fête fièrement ses vingt années passées à faire rire et émouvoir un public toujours plus important. Devenu une véritable star, les quelques traits qui composent son visage sont désormais aussi célèbres que ceux d'Astérix, voire davantage chez les plus jeunes qui auront vu les meilleurs albums de leur personnage fétiche sortir de leur vivant.

Détrôner le tout-puissant Gaulois n'était pas chose aisée, valant à son auteur Zep une place de choix dans cette rubrique. Alexandre le Grand ayant conquis l'ensemble du "monde connu" avant ses trente ans, il a prouvé que la légende n'attend pas le poids des ans pour se forger. Surtout quand son auteur à bien plus à livrer que sa célèbre mèche jaune...

Redécouvrez les portraits de légende précédents : 

#1 - Hugo Pratt
#2 - Osamu Tezuka
#3 - Will Eisner

La vie est une boîte de chocolats

Quand on nous dit Suisse de ce côté des Alpes, nous imaginons tout de suite un chalet dans les montagnes, avec une voiture de luxe dans l'allée qui permet de redescendre déposer des lingots qui semblent pousser dans l'étrange végétation hélvète. Ce n'est pas tout à fait le portrait que nous pourrions tirer de l'enfance de Philippe Chappuis. Il nait durant le Summer of Love au sein d'une cité de Genève qui abrite son lot de fonctionnaires, dont son père policier fait partie. Pas vraiment l'image d'Épinal que l'on croise sur les boîtes de chocolats Lindt, pas la misère non plus.

Le jeune Philippe a deux passions. La première, inconditionnelle, pour le rock, et plus particulièrement pour Led Zeppelin. La seconde, tout aussi inoxydable, pour la bande dessinée. Il va combiner les deux en arrivant au collège, puisqu'il va créer le fanzine Zep, diminutif du nom de son groupe favori (jouant de la guitare, il espère devenir le nouveau Jimmy Page) qui perdra son batteur, John Bonham, un an plus tard, signant l'arrêt de l'aventure du quatuor. Évidemment, par effet de transfert, ce nom qu'il a emprunté aux créateurs de Kashmir va devenir son pseudonyme.

Il n'attendra pas longtemps pour glisser un pied dans l'entrebaillement laissé vers le monde de la bande dessinée. À seulement dix-huit ans, il est engagé par le Journal de Spirou. Il y fait ses gammes, ainsi que chez Fluide Glacial avant de publier son tout premier album, Victor n'en rate pas une !!, en 1988. Ce premier essai est rapidement suivi de Léon Coquillard et Kradok. Trois albums publiés à trois ans d'intervalles chez trois éditeurs indépendants. Ce n'est pas évident, surtout à l'époque où l'industrie de la BD connait une véritable crise. Il finit par se résoudre à faire de l'illustration alimentaire. Il gribouille un étrange petit personnage et voit son rêve s'éloigner progressivement. Le téléphone sonne, un éditeur de Glénat a remarqué son travail. Question de timing.

Une mèche blonde

Le personnage de Titeuf apparait alors que Zep jette des idées en l'air sur son carnet de croquis. Une tête ronde comme un œuf qui va lui donner un nom, une mèche blonde qui va lui donner une signature. Ce qui est étonnant d'un point de vue actuel, c'est que le premier album paru en 1993, Dieu, le Sexe et les Bretelles est tout d'abord destiné à un public plus mature. D'où l'absence de colorisation de ce premier volume, ce qui est très rare dans les publications jeunesse étant donné que les plus jeunes rechignent au noir et blanc.

Même si la perspective désirée dans ce premier essai est de raconter la vie des adultes à travers le prisme du regard enfantin, Zep jette les bases de ce qui deviendra par la suite l'univers de son personnage. Le meilleur pote Manu, les parents ou encore l'amour inatteignable (ce n'est pas faute d'essayer) Nadia, tous sont déjà au rendez-vous. Nous retrouvons aussi ses caractéristiques graphiques (même si le dessin de son auteur à subtilement évolué avec le temps) ainsi que ses tics de langage devenus incontournables, "tchô" et "c'est pô juste" étant presque rentrés dans le langage courant.

Ce premier essai sera un semi-échec, se situant trop entre deux publics, il n'en séduit pleinement aucun. Cependant, le métronome Zep se met en marche et livrera chaque année un nouveau tome de Titeuf, et ce pendant plus de dix ans. Ainsi donc, l'année suivante, un nouveau volume débarque, L'amour, c'est pô propre. Il marque l'arrivée de la couleur et surtout un recentrage sur un public plus jeune. C'est véritablement là que va apparaître cette tendance à la fable, à l'allégorie, permettant de jeter un regard neuf et innocent sur le monde.

Prendre le point de vue des enfants permet de montrer les incohérences, les injustices ainsi que les difficultés que l'on peut rencontrer tout au long de sa vie. La naïveté de Titeuf fait presque de ses histoires des contes philosophiques modernes. Le protagoniste fait figure d'un Ingénu qui serait né à notre époque. Ses questionnements permettent de placer un regard sur ce que l'on pensait acquit, voire de déranger des préconceptions qui ne paraissent pas naturelles pour un esprit pas entièrement socialement conditionné.

À côté de cela, chaque page vibre d'un humour léger et poétique, les blagues fusent et émeuvent. En rajeunissant son propos, Zep a finalement réussi à toucher tout le monde. Avec un dessin empruntant aux grandes figures de la ligne claire, Franquin en tête, mais aussi à des tendances plus modernes, dont le street-art très présents dans les cases de cette BD, l'auteur suisse redynamise un genre que l'on pensait devenu désuet. Il emprunte aussi énormément à Carl Barks, créateur de Picsou et dynamiteur de planches. Ce n'est d'ailleurs pas étonnant de voir Zep inviter Don Rosa, successeur de Barks, alors qu'il est le président du Festival d'Angoulême.

Il va se concentrer sur son personnage phare dans les années qui suivent. Si le succès est toujours de plus en plus important, il ne rentre cependant pas dans une routine ronronnante qui risquerait de le perdre. Il va ainsi drastiquement changer le statu quo de sa série avec le septième tome, Le Miracle de la Vie. En effet, Titeuf accueille une petite sœur et voit son statut d'enfant unique disparaître en même temps que l'attention entière et sans réserve de ses parents. Cet album permet de nous montrer le séisme qu'implique une telle arrivée à l'échelle de l'enfant. Un autre événement, qui est traité presque exclusivement sous le regard des parents, aura une grande incidence sur la vie de Titeuf, le licenciement de son père qui survient dans l'album Le Sens de la Vie.

Ce douzième volume permet de démontrer que l'auteur ne s'interdit aucun sujet, surtout s'il s'agit de sujet de société. Il a fondé le monde de son personnage sur les souvenirs de sa propre enfance, dans une cité, cotoyant la précarité mais aussi la diversité. Il n'est pas rare de retrouver dans les pages de Titeuf des plaidoyers contre le racisme, la violence ou le rejet de l'autre en général. Zep est un auteur humaniste ancré dans le réel, qui se sert de l'humour et de la fable pour parvenir à aborder un sujet aussi peu évident que celui de la guerre et des déplacements de population. En effet, le dernier album en date (hors numéros spéciaux) fait intervenir le personnage de Ramatou qui a échappé à une fusillade dans son pays d'origine. Réussir à expliquer aux plus jeunes un monde qui parfois nous dépasse nous-même est un défi que n'hésite pas à relever Zep, et il le fait souvent avec brio.

Si la plupart de ses albums sont construit sur le modèle d'un gag par page, voir sur deux pages, il faut tout de même noter qu'en 2004, avec Nadia se Marie, l'artiste va briser cette construction et tisser son histoire tout au long de l'album. Ce n'est cependant pas la première étape vers la découverte de nouveaux horizons pour celui qui porte un éternel t-shirt violet, puisque ce dernier est dès 2001 apparu dans sa série d'animation diffusée sur France 3. En 2011, c'est carrément sur grand écran que s'exporte la star des librairies. Cela permet à Zep de s'enfoncer la casquette de réalisateur sur le crâne. Une de plus.

Rock en Stock

Titeuf est et restera celui qui aura permis à Zep de se faire connaître, de sortir de l'anonymat, mais il serait réducteur de limiter cet auteur à cette seule série. Déjà en 1997, il fait des infidélités à son personnage fétiche avec Les Filles Électriques et puis deux ans plus tard avec L'Enfer des Concerts, qui sont des albums inspirés par sa passion pour le rock. Ces deux albums sortis initialement chez Glénat ont d'ailleurs été republiés par Delcourt sous le nom très opportuniste d'Happy Girls et Happy Rock, pour faire suite à Happy Sex qui venait de sortir.

C'est aussi un artiste engagé. Proche des Restos du Cœurs, il va aussi faire une BD pour sensibiliser au problème des mines personnel avec Mines Antipersonnel - Faut Pô Laisser Faire. Il se retrouve souvent sur les plateaux télé (il est ce qu'on appelle un "bon client") et en profite pour faire passer des messages contre le racisme, cause qu'il défend d'ailleurs sur son site où il a mit en ligne une pétition pour le droit à l'insolence antiraciste.

En 2011, il va publier Carnet Intime, ouvrage très intéressant puisqu'il va dévoiler une partie plus personnelle de l'auteur. Il s'agit de ses carnets de croquis qu'il griffonne à l'envie, souvent en voyage mais aussi lorsqu'il a besoin de sortir de son travail habituel. Il y dit quelque chose de très intéressant dessus, expliquant que la répétition de la même technique, du même dessin, est dangereuse pour l'artiste. Pour lui, il faut se forcer à se sortir des sentiers battus, ordonner à sa main d'aller vers la difficulté, hors de la zone de confort. C'est ce qui fait la différence entre l'artiste et l'artisan, le second va perfectionner un même geste toute sa vie pour obtenir un résultat parfait alors que le premier doit se mettre constamment en danger pour s'ouvrir de nouveaux horizons. Ce Carnet nous permet d'entrevoir ces derniers, en suivant le cheminement de sa pensée au fil de superbes illustrations qui montre qu'il ne maîtrise pas que le dessin humoristique.

Sa dernière bande dessinée en date démontre toute l'étendue de son talent. Dans Une Histoire d'Hommes, il est encore question de rock, de ceux qui le font vivre à l'aide de leurs instruments. Mais cela raconte surtout une histoire d'amitié, d'amour fraternel même, d'hommes qui se déchirent et se rabibochent. Tout cela avec une sensibilté et une émotion constamment à fleur de peau. Il avait déjà démontré tout son talent pour saisir la psychologie de ses personnages avec Titeuf, il enfonce le clou ici avec des êtres complexes, dysfonctionnels, humains en somme.

De plus, dans cette œuvre, Zep expérimente graphiquement, abandonnant cette ligne claire qu'il maîtrisait depuis plusieurs années sur Titeuf. Il va sur un dessin plus brut, plus sale aussi, qui laisse sa part à l'imperfection, la gouttière est envahie par des résidus de case, prolongeant sa narration au-delà de ce qui est montré. Il joue aussi avec la couleur, des monochromies qui suivent les aller-retours temporels qu'il impose à son œuvre. Malgré son succès déjà immense, il continue à chercher, tâtonner, fureter ce qui pourrait traduire au mieux la sensibilité qui habite ses œuvres. On se retrouve dans vingt ans, peut-être que Titeuf aura enfin réussi à aller au collège, ou plus important, à séduire Nadia.

Zep en musique

Nous vous l'avons dit, la musique est aussi importante dans la vie de Zep que la bande dessinée. Avec de nombreux groupes à son actif où il chante et essaye de faire croire à tout le monde que Jimmy Page aurait pu être Français. Nous ne sommes pas dupes hein, il n'y a qu'un Anglais pour porter la chemise à jabot et garder une certaine classe.

On commence avec Zep'n'Greg et leur tube Le Grand Amour. En entendant ce morceau, Brian Wilson aurait décidé d'arrêter la musique. Quoi ? C'était en écoutant Paul McCartney ? Boh, c'est pareil...


On poursuit avec son dernier groupe en date, Alice in Kernerland, et une reprise pêchue du fameux Satisfaction des Rolling Stones
 
Visiblement pas effrayé par la comparaison avec Keith Richards, ils se sont aussi attaqués à un autre classique des Pierres qui Roulent, Sympathy for the Devil. Avec un clip qui fait la part belle au dessin délicat de Zep qui plus est !
 
Mais ils ne se contentent pas de reprendre les morceaux des autres et s'éclatent tout autant avec leurs propres compositions, comme ci avec Dog Without a Bone.
 

Auteurs & Mots clés
les dernières news
les dernières critiques
Vous êtes certain de vouloir supprimer ce commentaire ?