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Portrait de Légende #8 : René Goscinny

Franco-belge Le 27 jan
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par Alfro
Portrait de Légende #8 : René Goscinny

Alors que le Festival d'Angoulême s'apprête à ouvrir ses portes pour une quarante-deuxième édition, c'est l'un des plus grands représentants de la bande dessinée que l'on va évoquer aujoud'hui, un homme qui aura fait grandir cet Art par son talent et sa vision.

Car si René Goscinny est évidemment le créateur d'Astérix avec Albert Uderzo, il ne saurait être limité à ce seul fait d'arme, lui qui inventa quasiment la notion de scénariste dans l'art séquentiel.

L'histoire de René Goscinny ressemble à celle de bien d'autres. Fils d'immigrés ukrainiens et polonais qui sont venu en France pour fuir les pogroms antisémites, il nait en 1926 alors que se famille tient la principale imprimerie de journaux en langue russe de Paris. Il ne va cependant pas rester longtemps en France puisque son père, ingénieur chimiste, va devoir emmené sa famille à Buenos Aires quand il va y trouver un poste.

René Goscinny restera toute son enfance dans ce pays qui fait la croisée des genres entre la bande dessinée européenne et les comics américains. Hugo Pratt est déjà passé par là, il va y faire une partie de sa formation, et maintenant le jeune français s'amuse à redessiner ses personnages favoris, Superman ou Tarzan, mais surtout Les Pieds Nickelés qui vont profondément le marquer. Alors qu'il est tranquillement en Amérique du Sud, en Europe la guerre va faire rage et une bonne partie de sa famille restée sur place va disparaitre dans les camps de déportation.

Plus proche de lui, Goscinny va perdre son père en 1943 des suites d'une hémorragie cérébrale. Ayant tout juste fini le lycée, suite à cet événement malheureux il va être obligé de trouver un travail pour pouvoir faire subsister sa famille. Lui qui rêvait d'école d'Art va devoir devenir comptable. Ce qui n'ira pas sans mal puisqu'il claquera la porte déclarant que ce métier n'était certainement pas fait pour lui. Il va alors mettre ses qualités de dessinateur à profit pour rentrer dans une agence de publicité, sans plus de succès cependant.

La guerre venant de finir, il va alors suivre sa mère à New York où ils s'installent chez son oncle. Il ne va cependant pas rester longtemps et va rentrer pour la première fois en France depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour y passer son service militaire. Cette expérience lui confirmera que l'Europe n'est plus qu'une ruine fumante et que les opportunités se trouvent de l'autre côté de l'Atlantique. Son service fini, il rentre donc dans la Grosse Pomme où il démarchera agence de presse et studios de BD auxquels il montre son travail. Il sera souvent débouté avant de trouver un premier travail auprès de Harvey Kurtzman, le fameux créateur du magazine MAD.

Alors qu'il publie ses premiers travaux, des livres-puzzles pour enfants en langue anglaise, il va prendre connaissance de la présence d'un des plus grands auteurs de bande dessinée de son temps, juste à côté de lui. En effet, Jijé qui s'est fait un nom en reprenant et rendant célèbre le personnage de Spirou s'est installé depuis peu dans le Connecticut. Goscinny va donc chercher à le rencontrer et prendre des cours auprès du dessinateur belge, en même temps que deux de ses meilleurs élèves : Franquin et Morris. Très vite Jijé va se rendre compte que son nouvel élève n'a pas forcément le talent graphique de ses camarades, mais qu'il est en revanche un écrivain féroce, avec un goût particulier pour le bon mot.

Grâce à l'entremise de Jijé, auprès de qui il continue de prendre des cours, René Goscinny va rencontré Georges Troisfontaines, le cocréateur de Buck Danny qui a depuis créé World Press, l'agence qui se charge de la distribution des BD de Dupuis ainsi que de différents magazines dont Spirou. Ces différentes rencontres commencent à pousser le jeune artiste à se demander s'il ne va pas rentrer en Europe pour tenter sa chance. Il termine alors sa première BD, Dick Dicks (le goût des bons mots, toujours), qu'il décide d'envoyer aux éditions Dupuis depuis l'intermédiaire de Jijé, rentré entretemps en Belgique. Une erreur d'expédition va cependant ralentir ses plans et être la cause d'une petite brouille entre lui et l'auteur de Spirou.

Troisfontaines va alors le persuader de venir le voir à Bruxelles où il va rencontrer Jean-Michel Charlier. Le scénariste de Blueberry n'a alors pas encore rencontré Jean Giraud et officie pour le moment comme directeur artistique de World Press. Il va parcourir les pages de la BD de Goscinny et si lui aussi a des réserves sur le dessin, il va tout de même publier Dick Dicks en supplément du journal La Wallonie. En 1951, Charlier va aussi lui présenter celui qui dessine sa série Belloy, un certain Albert Uderzo.

Les deux vont rapidement s'entendre comme larrons en foire et vont tenir une chronique humoristique dans l'hebdo Bonnes Soirées. Alors que Goscinny, dont l'inclination politique penche vers la gauche, tente de monter un syndicat au sein de la World Press, il va se faire licencier. Charlier et Uderzo le suivront alors par solidarité et refus politique de travailler pour une telle agence de presse. Désormais libres, ces artistes vont créer le syndicat d'édition Edipress. Goscinny collabore alors de plus en plus souvent avec Uderzo, dans différents périodiques, et abandonne progressivement le dessin à son ami pour se concentrer sur les scénarios.

C'est aussi à cette période, en 1955, qu'il rencontre Jean-Jacques Sempé. Ensembles, ils vont créer Le Petit Nicolas dans lequel les deux hommes vont livrer un véritable condensé de leurs pensées dans un langage enfantin. Une observation du Monde à hauteur de petit garçon, qu'ls vont publier dans Le Moustique, journal belge, avant de se diriger vers les pages de Pilote. D'ailleurs, il avait tenté auparavant de créer son propre magazine de BD avec Jean-Michel Charlier, Pistolin, qui paraitra durant trois ans avant de devoir fermer ses portes.

L'époque est bien remplie pour René Goscinny qui va se voir proposer un poste de scénariste récurrent dans les pages du Journal de Tintin. Un poste qui lui permettra de collaborer avec les meilleurs dessinateurs de l'époque et qui lui permettra de se transformer en stakhanoviste de la BD. Il va multiplier les projets, avec son ancien camarade Franquin (Modeste et Pompon), Bob de Moor (Monsieur Tric) ou Albert Uderzo, évidemment, avec qui il crée le personnage de l'indien Oumpah-Pah. C'est toujours durant cette période que Morris, avec qui il avait pris des cours auprès de Jijé, va le recontacter pour qu'il scénarise quelques albums de Lucky Luke.

La fin des années 50 voit donc René Goscinny travailler sans relâche et multiplier les projets. Pourtant, c'est en 1959 qu'il va s'atteler au plus important d'entre eux. Avec Edipress, il va lancer le magazine Pilote qu'il veut révolutionnaire dans le genre. Un magazine faisant la part-belle à la bande dessinée et qui aurait dans ses pages les meilleurs artistes du moment. Dargaud va alors avoir le nez creux et rachetera le magazine dès l'année suivante, pour un franc symbolique. René Goscinny en sera le rédacteur en chef durant plus de dix ans.

C'est surtout dans ces pages qu'il va créer, avec Uderzo, sa plus grande œuvre : Astérix. Bâti comme un pied-de-nez, deux fils d'immigrés qui s'attaquent à un personnage on ne peut plus français, le petit gaulois va être le contrepied des héros de l'époque, d'un petit gabarit il préfère mettre à profit son cerveau malin que ses poings qui pourtant font bien du dégât dans les rangs des légions romaines. La légende dira qu'ils crééront le personnage et les principaux éléments de la série en une après-midi.

Ils arriveront à boucler la toute première histoire à tant pour le lancement de Pilote, et le succès sera immédiat. Le trait expressif et dynamique d'Uderzo servant à merveille les scénarios humoristiques et remplis de clins-d'œil grinçants sur la France contemporaine qu'écrit René Goscinny. En cinq ans, la série s'impose comme la bande dessinée la plus lue du moment, et l'album Astérix chez les Bretons s'écoule à 400.000 exemplaires (soit le double de la BD qui s'est le mieux vendu l'année dernière). Ce n'est cependant qu'une première étape sur la voie du succès puisque dès l'album suivant, Asterix et les Normands, ils écoulent 1,2 millions d'exemplaires. 

Pourtant, il ne se limite pas à son seul personnage culte, puisque ses années chez Pilote seront très occupées. On lui doit notamment d'avoir déniché le regretté Cabu, avec qui il a fait La Potachologie Illustrée, et confirme son goût pour la BD satirique quand il collabore avec Gotlib aux Dingodossiers. En 1962, il va même créer avec Jean Tabary un nouveau personnage devenu un grand classique de la BD franco-belge : Iznogoud

Après un conflit avec Georges Dargaud, l'auteur estimant que l'éditeur le lèse sur les droits étrangers de ses séries, Astérix quitte Pilote. En 1976 sort Obélix et Compagnie où l'on voit un Romain instaurer l'idée du libéralisme financier au sein du village gaulois. Très vite les choses dégénèrent quand chacun veut devenir le plus riche des Gaulois. Cette attaque envers le système capitaliste sera le dernier album de Goscinny, il mourra l'année suivante alors qu'il effectue un test d'effort sur un vélo d'appartement, ce qui va lui provoquer un arrêt cardiaque. Et à seulement 51 ans, le scénariste laisse une œuvre dense, drôle mais pleine de sens et qui reste l'un des grands standards de la bande dessinée.

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