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RUN : sur les traces des 10 ans du Label 619

Franco-belge Le 22 juin
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par Sullivan
RUN : sur les traces des 10 ans du Label 619

Parmi les acteurs des profonds changements qui ont bouleversé le marché de la Bande-Dessinée franco-belge depuis le bug de l'an 2000, on peut compter sur Ankama. Créée en 2001, alors qu'elle ne se concentrait que sur le développement web et le jeu vidéo (avec le succès colossal de Dofus), son arrivée dans le petit monde de l'édition a fait bouger la création française en transgressant les codes de la traditionelle BD bien d'chez nous. Une petite révolution initiée par le Label 619, collection d'Ankama créée en 2006 et gérée depuis par RUN, artiste (MutafukazDoggybags, etc.) et éditeur, qui réunit un ensemble de jeunes auteurs et d'ouvrages originaux, graphiques et radicaux, souvent plus proches de l'exploitation et de la contre-culture que du mainstream tel qu'on ne le connait que trop bien.

Alors que le label fête ses dix ans (déjà) cette année, on en a profité pour discuter avec son créateur, afin de revenir sur ses différentes créations personnelles et l'évolution de son travail d'éditeur. C'est donc une longue interview fleuve, divisée en quatre parties, que l'on vous propose de faire le tour d'horizon du précieux et immense travail abbatu par le boss du 619 depuis le coup de boule tragique de Zizou. 

Ce long rendez-vous en tête à tête avec RUN vous sera proposé en quatre parties, tout au long de la semaine sur 9emeArt !

RUN est un nom d'artiste, celui de l'homme qui se fait appeler Guillaume Renard dans le civil. Né dans le nord de la France en avril 76, RUN est un enfant des années 80, où il baigne dans la culture pop et marginale, le catch et, de son propre aveu, la porn culture. Après un bac économique et des études tournées vers l'art plastique et le graphisme, il lance avec Rolito son premier fanzine, Suck Cheese Shark Face.

Il faudra attendre quatre ans avant qu'il ne rentre dans la vie professionnelle, en tant que graphiste dans une agence de web-design du nom de TeamChman, avant d’en devenir un des directeur artistique de 2000 à 2003. Ce n'est qu'après cette expérience que RUN rencontrera le directeur d'Ankama, Tot, et commencera à réaliser ses premières oeuvres de bande dessinée.

Mais laissons RUN lui même vous conter son histoire et la légende du label 619 !

• 9eArt : Hello RUN ! Est-ce que tu peux nous refaire un petit peu ton parcours, tes débuts avant le succès de Mutafukaz ?

Mes débuts sont loin d'être extraordinaires ! J'ai fais une école d'arts plastiques à Cambrai (Nord, ndlr), où j'ai passé un diplôme national d'art plastique (DNAP), puis un diplôme national d'art et technique (DNAT).

J'ai toujours voulu faire du dessin. Depuis que je suis petit, je voulais faire ça, un peu comme tous les gamins quoi. Je viens pas d'une famille d'artistes, donc je savais pas trop dans quoi me lancer, ni dans quelle voie me diriger. Il y avait une école de Beaux Arts qui était dans ma ville, donc j'y suis allé, pour présenter mes dessins... A l'époque, Internet et les blogs, y avait rien de tout ça ! Tu pouvais pas partager ce que tu faisais avec des gens, prendre des conseils ou quoi que ce soit. Ce qui fait que, quand t’étais le seul à dessiner dans ton lycée, évidemment tout était très bouché, sans trop de perspective.

Donc j'ai appris qu’il y avait une école de beaux arts, j'ai passé l'examen de passage et ils m'ont pris. D'ailleurs quand je revois mon dossier aujourd’hui, je me demande pourquoi ! (rires) C'était vraiment kitch, mais bon. Ils m'ont pris en première année direct et c'est là où j'ai appris à développer mon potentiel graphique. Même si j'ai passé un diplôme d’art plastique, c'était quand même une école spécialisée dans l'art graphique, avec les premiers ordinateurs et tout… J'ai découvert internet sur le tard, vers 1994 ou 1995, je sais plus trop. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'y avait pas Google. J'avais cherché des trucs sur Roswell, à l’époque j'étais déjà intéressé par ces conneries là, et il y avait pas plus de deux sites français là dessus. C'était vraiment les tout débuts d'internet, en tout cas France. Mais du coup, ça m'a permis d'apprendre d'autres choses.

On avait une machine d'imprimerie qui datait du XIX° siècle, donc on imprimait des trucs à l'ancienne. On était un peu entre les deux mondes. On gravait sur bois et sur cuivre à l'acide d'un côté, et on découvrait internet de l'autre. En première année on avait des cours de photographie, où on a appris à faire un sténopé, tu vois, avec une boite à chaussure, où tu fais un trou et tu viens caler ton papier photo dans le fond pour qu'il prenne suffisamment de lumière pour faire une image. C’était vraiment les bases. J'étais entre l'enseignement à l'ancienne et le tout début des nouvelles technologies. 

• C’est cette formation très graphique qui t’a amené vers la bande dessinée ?

Non. Ce qui m'a amené vers la BD, c'est que j'ai toujours adoré raconter des histoires. En tout cas plonger les gens dans des univers particuliers. C'est con, mais quand j'étais plus jeune, je faisais des colonies de vacances. Et ce que je préférais c'était la veillée, avec tous les gamins qui sont suspendus à ce que tu vas dire et tu commences une histoire, tu sais même pas où tu vas et au fur et à mesure, selon les réactions, t'improvise ton histoire. J'ai toujours aimé ça, plonger les gens dans un univers et leur raconter des choses. Alors c'est pas forcément des choses hallucinantes, mais c'est juste raconter une histoire. Et la bande-dessinée, c'était un moyen pour moi de le faire, tout simplement. Parce qu'écrire des romans, ou des nouvelles, j'ai essayé ado, j'étais fan de Stephen King et de Bradbury, j'aime bien, mais c'est pas mon truc. Je suis trop lacunaire, j'ai pas assez de vocabulaire... Et puis je savais dessiner, et tu peux faire passer plein de choses par le dessin, donc la BD c'est arrivé naturellement.

• On peut voir dans le premier tome de Mutafukaz, qui est aussi ta première BD, que tu as créé les deux personnages de Vinz et Angelino très tôt dans ta vie. Est-ce que c’était pendant tes études ?

Alors, non. J'étais déjà plus à l’école de Cambrai. Je savais pas trop où je devais aller… et je suis allé à l'école des Beaux Arts de Nancy pour continuer mon cursus (à Cambrai, il n'y avait pas de quatrième année). Je me disais que si j'arrive direct dans la vie active, c'était fini les expérimentations. Comme je te disais, je venais d'une petite ville où il n’y avait pas grand monde qui dessinait, et il n’y avait pas internet. Donc l’expérimentation, elle ne pouvait se faire que quand j'étudiais aux Beaux Arts. Du coup, j'avais pas envie d'attaquer direct la vie active. Je me voyais déjà finir ma vie dans les espèces d'entreprises où ils font de la découpe numérique pour les panneaux d'autoroutes et tout. Pas fun. Donc je me suis dit : si je peux faire une ou deux années d'études en plus, ça sera pas plus mal. Je me suis retrouvé à Nancy, et c'est là où je me suis fait chier dans ma chambre, un peu comme un con. J'arrivais pas à me faire de potes là bas et tout, ni à m'intégrer à l'école où les étudiants et les profs se connaissaient depuis trois ans... Alors en bon enfant sauvage, je sortais pas beaucoup, j'étais entre mes quatre murs. J'avais une copine à l’époque, et c'était encore une époque où on s'écrivait à la main, je lui avait écrit une lettre pour Halloween, avec des dessins à côté, dont le premier Vinz et le premier Angelino, qui s'appelaient pas comme ça. Ça m'avait bien plu de dessiner ça, donc je suis parti dans une petite histoire d'une page, une autre, puis au fur et à mesure, ça a commencé à s’étoffer. J'y ai mélangé mes influences, mes lectures de quand j'étais plus jeune à base d’extraterrestre… Ça s'est construit comme ça, petit à petit, où j'ajoutais mes références. Et j'ai continué à creuser ces deux personnages là.

• Et après, c’est ton voyage aux Etats-Unis qui a permis de donner forme à ce qu’est aujourd’hui Mutafukaz?

Ouais, tout le côté west-coast. J'étais un peu étriqué à situer mon histoire en France. Au tout début, le premier Muta home-made version 1997, j'expliquais pas vraiment où ça se passait, mais c'était la France par défaut, avec ce que j'avais sous les yeux, donc Nancy.

• C’est effectivement un peu moins sexy… (mes respects à tout les Nancéiens)

C'est ça. Déjà, si tu veux commencer à traiter des extraterrestres, tout le folklore ufologique, c'est bien aux États-Unis qu'il est. En France, avec notre esprit cartésien, on a quand même eu quelques affaires, genre Trans-en-Provence ect... qui ont très vite été débunkées, parce que c'était bidon. Mais on a pas cette aura, ce fantasme du secret ufologique bien gardé… On a pas de Zone 51 chez nous. En plus de ça, quand je suis allé aux Etats-Unis et que je me suis retrouvé confronté aux décors que je connaissais au travers de la télé, mais d'y être, tu te dis que c’est hyper photogénique, t'as envie de prendre plein de choses en photo. Paris, à côté, c'est beau aussi. Mais de un, j'ai pas le recul, donc l'exotisme je ne le ressens pas, et de deux, à part la banlieue, c'est trop un musée. Il y a trop un côté vieille Europe, qui reste figé et où il n’y a pas le côté sauvage des USA.

Quand tu sors à Los Angeles, au bout d'une heure et demi de route, tu es dans le desert complet. En France, t’as pas ça, ou alors je vais faire une histoire qui se passe en Ardèche. (rires) Arrivé aux US, ça m’a ouvert des fenêtres graphiques où je me suis dit "ouais, ça peut se passer qu’aux Etats-Unis". Puis de toute façon, j’aimais bien la Lucha Libre. En France on a quoi ? Le catch ? Il y en a plus. Il y a bien eu un âge d’or dans les années 80, mais c’est terminé. Et tout de suite, ça a un côté un peu Deschiens, et c’est pas ce que je voulais. Je voulais des personnages qui avaient de la gueule, qui se prennent au sérieux. Et puis, aux Etats-Unis, surtout sur la west-coast, t’as toute cette histoire avec les flingues, la legislation et tout… Ça implique tout un contexte déjà riche et propice à la fiction harboiled. Bien qu’avec les Kalash à Marseille et les menaces terroristes, la France est en train de redevenir pas mal comme terreau fictionel un peu rugueux.

• Ouais, et puis graphiquement, c’est clairement plus intéressant.

Et honnêtement, moi je suis à Roubaix, alors faire des histoires franco-françaises avec les problèmes franco-français, ça me dit moyen… Les States, c’est loin. J’ai dessiné des gangs, avec mes yeux extérieurs, j’ai dessiné des gangsters blacks, des mecs de triades, et tout... En France, pour rester dans le même esprit de Muta, tu vas commencer à dessiner des bandes de banlieues, des mecs de cité, fatalement tu vas évoquer le social, les religions, on va te tomber dessus. Il y a tout un contexte social qui fait que t’as pas de distance avec les choses. C’est trop stressant, c’est trop chiant.

• Tu trouvais ça plus intéressant de travailler sur le fantasme américain ?

Ouais voilà, c’est ça. Je voulais jouer avec les clichés qui, comme tous, possèdent un fond de vérité. Mais ça m’a permis d’être décomplexé par rapport à tout ça.

• Combien de temps es-tu resté aux États-Unis du coup ?

Alors, j’ai jamais vécu aux Etats-Unis. J’y vais souvent, mais je n’y ai jamais vécu. J’y étais allé à la base pour le SIGGRAPH (un salon international dédié au graphismes et aux nouvelles technologies, ndlr) à San Antonio, au Texas, en 2002, pour y présenter le premier truc en animation que j’avais fait de Mutafukaz. Un truc de six ou sept minutes, qui est encore sur Youtube, mais c’est un vieux truc. J’avais animé tous les FX, on avait fait ça avec deux potes (Yan du collectif SemperFi et Yuck, ndlr). Niveau ambiance, il y avait un peu plus de références aux Etats-Unis, mais c’était encore obscur. Je parlais de "confédérations occidentale", on savait pas trop ce que c’était, mais il commençait à y avoir un côté pas mal US.

• Tu étais déjà en contact avec Ankama à ce moment là ?

Non, Ankama c’était largement après. Au moment de ce court-métrage, j’étais dans une boite, TeamChman, qui m’a donné l’opportunité de faire le court-métrage pendant mes heures de taf. Ça a duré cinq mois, un truc comme ça. Mais la contre-partie - j’étais naïf à l’époque et je l’ignorais complètement - c’était qu’ils avaient tous les droits de ce qu'on avait réalisé. Et c’est normal, j'étais salarié. Si bien qu'après, j’avais plus les droits de mon propre truc. Donc j’ai attendu qu’ils se cassent la gueule. De toute façon, au moment où je suis parti, c’était une évidence qu’ils allaient fermer boutique, parce qu’ils prenaient beaucoup de mauvais choix artistiques. Donc j’ai attendu, patiemment. Après, il y a un racheteur qui a repris certaines licences, mais qui n'a pas cru en Mutafukaz. Heureusement pour moi, du coup j’ai pu récupérer la marque. Une fois que j’ai eu ça, sereinement, je me suis dis je vais peut-être commencer à en faire quelque chose. Tout ce qu’était animation j’ai laissé tomber parce que ça nécessitait d’être plus d'un. (rires) Donc la BD, c’est ce qui me paraissait le meilleur pour raconter ce que j’ai à raconter. Parce que faire Mutafukaz en roman, ça n’a strictement aucun intérêt. Donc je me suis remis à la BD, ça faisait longtemps que j’avais pas dessiné, et ça a été très difficile de m’y remettre. J’avais un dossier envoyé aux éditeurs, même aux États-Unis, un peu partout. Mais aux Etats-Unis, mon problème, c’est que j’ai pas un anglais suffisamment bon et ils voyaient pas où je voulais en venir avec mon histoire.

En France, ils voyaient pas non plus (rires) mais surtout ils disaient que "non, ce n’était pas ça, la BD. La BD, c’est un 48 pages full color !" Il y a même un mec qui m’a expliqué par a+b - mais j’écoutais en plus ! - que si t’as pas un minimum de dix cases par pages, ça marche pas. Parce que l’acheteur, il a besoin d’en avoir pour son argent. Alors je disais "si j’en en mets six ou sept mais avec des pages en plus ?" Non non ! Il fallait absolument rester sur du 48 pages. Toute l’économie de la bande-dessinée franco-belge était basée là dessus. Alors j’ai essayé, j’ai fait quelques pages avec 10 cases, tu vois. Sauf qu’entre temps, le mec a quitté la maison d’édition dans laquelle il était. Quelque part tant mieux, parce qu’on aurait peut être abouti à quelque chose qui aurait plus du tout été Mutafukaz. Et une fois que j’ai eu ce revers là, je suis resté à mon idée, c’est à dire un format 128 pages. Parce qu’à un moment, quand t’es prêt à faire toutes les concessions, bon, que tu dis allez "je vais essayer, on va voir ce que ça donne", déjà t’es pas convaincu, mais en plus le mec en face qui te dit tout ça, d’un coup il est plus là et t’as plus d’interlocuteur. Je me suis dis, je vais pas me perdre indéfiniment, je vais faire mon truc à ma sauce et puis tant pis ! Si ça passe, ça passe, et si ça passe pas, c’est tout quoi. En plus, il n’y avait pas encore Facebook. Enfin si, ça commençait à arriver, mais c’était surtout mySpace. Et je me suis dit que au pire, je mettrais mes planches sur mySpace. Sauf qu’à un moment donné, le manque d’argent se fait ressentir.

TO BE CONTINUED TOMORROW IN... "MUTAFUKAZ BEGINS" !

• Quand est-ce que le projet a débarqué chez Ankama du coup ?

J’avais un pote de mon ancienne boite et qui n’avait pas de bagnole, qui me dit "Je vais en rendez-vous chez Ankama" , "Ah bon ? C’est quoi Ankama ?" Donc je regarde vite fait, je vois qu’ils font un jeu en ligne. Nous, à Teamchman, on s’était justement planté sur un jeu en ligne, donc je me dis qu’ils ont pas peur, les mecs. Multijoueur en plus ! C’est ce qu’on aurait du faire dans notre ancienne boite et qu’on a jamais réussi à faire. Donc il me dit qu’ils sont à Roubaix, du coup j’accepte de l’emmener là bas. On prend la bagnole, la petite Mini là, on monte, on était trois. Arrivés là-bas, c’était déjà une petite ruche d’entreprise, avec une dizaine d'employés. Et je tombe sur Tot.

Mon pote se présente, je me présente, et il me répond "Ah c’est toi qui a fait Mutafukaz ? Ah mais c’est génial ce truc là, qu’est-ce que t’en fais ? Ou tu en es ?" , "Bah nulle part, je pense que je vais en faire une BD, parce que l’animation, c’est quand même autre chose" et du coup, il m’a répond "Ah bah moi, tu viens, tu fais la BD, je te l’édite" , "Mais vous êtes pas éditeurs…" , "On est en train de commencer à monter une maison d’édition et tout" , et là, il me montre le premier manga et le premier artbook Dofus. Mais à l’époque, ils avaient pas de distributeur, ils n'avaient rien de tout ça. Donc en gros, il me mettait à disposition l’argent pour imprimer cinq milles BD, ce qui était déjà énorme pour moi, mais elles leurs restaient entre guillemet dans les mains, tu vois. Fallait se démerder pour les vendre par nous même. Tot nous disait "On va faire des festivals, on va le vendre là bas" , moi je trouvais l'idée intéressante mais je me disais "Est-ce qu’on va pas se planter ?" , ce à quoi il m’a répondu "Avec moi, tu fais ce que tu veux. Si tu veux faire du 200 pages, tu le fais." 

J’appelle un pote, qui était dans la BD à l’époque, je lui dis : "Écoute, il y a un mec qui me propose des trucs, je trouve ça un peu étrange j’ai envie de le croire parce qu’il est super motivé et tout" , "Bah écoute, si t’es à l’origine d’une maison d’édition naissante, c’est peut-être mieux que d’être noyé dans un catalogue où les mecs vont pas croire en ton projet !" Alors je dis à Tot : "Allez on essaye, je le fais avec toi." Et c’est comme ça qu’on a fait le premier Mutafukaz... Et c’est là que j’ai dis "Si je veux changer le papier, à un moment donné, je peux ?" , "Ouais ouais, fais ton truc !" J’hallucine complètement, je me dis que bah je vais le faire et puis on verra. En commençant la BD, je me suis rendu compte que mon dessin était pas terrible, en tout cas pas à la hauteur de ce j'aurais voulu pour ma première BD. Je me suis dit : "C’est la reprise, mais pour l’instant, je vais pas faire mieux." Je me disais, à la limite, le dessin est peut être pas terrible, mais l’objet fera peut-être un effet d’intérêt. Et puis on a fini par sortir Mutafukaz tome 1 en Juillet 2006.

À l’époque, il y avait un gars (Carmelo, si tu me lis), avec son petit téléphone, qui appelait toutes les librairies pour savoir si les gens étaient intéressés. Juste avec son petit téléphone et sans distributeur, il en avait placé 6000 ! Si bien que ça a fini par intéresser un distributeur, qui a dit à Ankama : "Il y a l’air d’avoir vraiment l’intention de monter une maison d’édition, avec le manga Dofus et Mutafukaz, donc ok !" On a réussi à choper un distributeur, grâce au bouche à oreille et au porte à porte. Et puis un mec de la Fnac, qui était hyper intéressé, est allé voir un boss de la centrale en disant "Il y a ça, c’est vraiment un ovni, c’est génial, c’est un livreur de pizza, machin et tout…" et le mec voulait pas en entendre parler. Je ne sais pas par quelle opération du saint-esprit il s’est retrouvé à lire les premières pages. Il s‘attendait tellement à une merde, qu’il s’est finalement dit "Ah mais non c’est chouette en fait" et du coup il a mis Mutafukaz en coup de coeur de la Fnac. Et ça, ça a été le coup de projecteur qui a fait que ça a vraiment commencé.

• Tu avais déjà prévu d’en faire une saga de cinq albums ?

Non, au début j’avais prévu trois tomes. Je pensais tout faire rentrer, avec la naïveté d’un novice quoi.

• T’avais beaucoup trop de choses à dire finalement…

Bah pas tant que ça. Honnêtement, avec le recul, je pense que j’aurais pu tout faire rentrer en trois tomes, si j’étais pas parti en couilles à vouloir mettre des yakuzas et tout. Mais en même temps, pour moi, c’était aussi ça Mutafukaz. C’était aussi cette espèce de fourmillement. Si tu veux, je l’ai fait sans trop me poser de questions. Fais ce que ton coeur te dit, et tu verras bien. Et puis après, au milieu du troisième tome, je savais déjà qu’il m’en fallait deux de plus.

• Pourquoi du coup ?

Bah j’étais allé trop loin dans mon délire pour pouvoir juste finir la série comme ça. Après, malgré tout, il y a des gens qui ont eu cette impression avec le cinquième tome, mais pour c’est plus un épilogue. À la limite, tout était dit à la fin du tome 4.

• Avec Mutafukaz, tu t’amuses énormément avec différents styles de dessin, mais également de papiers, navigant entre le glacé et le mat. Était-ce une manière de garder l’expérimentation au coeur de ton travail ?

Ouais, c’est ça. C’était expérimenter et surtout voir les choses différemment. Que le lecteur participe à ça, qu’il redécouvre... Parce que c’est con, mais si t’as 128 pages avec les couleurs mises en mode automatique, à un moment donné, ton oeil s’habitue. Tu crées plus vraiment la surprise, tu tournes les pages et puis ça devient une routine. Tandis que si tu fais des ruptures graphiques, c’est un petit peu comme si tu rafraîchissais l’oeil du lecteur régulièrement. C’était ça le but du jeu, même si c’est pas une religion non plus, c’est juste un truc que j’expérimentais là sur Mutafukaz. Mais j’en ferais pas tout le temps.

• C’est vrai qu’on peut l’observer dans le tome 2, où en passant d’Hitler à la Lucha Libreet aux yakuzas, t’abordes un style différent à chaque fois.

Yes ! Par exemple, à un moment je traite justement des yakuzas. Je me suis dis, autant essayer de le faire petit façon manga, avec le papier qui va, en noir et blanc. À la fois je me fais plaisir, c’est de l’expérimentation, et puis ça peut être un petit plaisir pour le lecteur.

Dès les premières pages du Tome 1 de Mutafukaz, les influences et le dynamisme de son auteur sont palpables. Avec une Dark Meat City en Los Angeles explosif, très ancré dans le réel et la réalité sociale des quartiers chauds de l’ouest américain, et des personnages graphiquement caricaturaux, le mélange des genre est assumé d'emblée.

Une richesse qui ne cessera d’être le fil conducteur de cette série, qui n’hésite pas à changer de style de papier ou de dessin entre les chapitres, afin de rendre le tout plus riche, surprenant et efficace quand il le faut. Plus l’aventure se déroule, plus RUN y injecte de nombreux éléments de la culture américain, sans oublier la culture asiatique, avec l’arrivée de catcheurs mexicains ainsi que tout le folklore qui leur est propre. Dès le tome 2, le récit fait mention de complot, et n’hésite pas à faire un lien certain avec la toute puissance de certaines organisations étatiques.

Ce n’est que dans le tome 3 que la somme de ces éléments, introduits dynamiquement dans le récit par dose homéopathique depuis le début, vont prendre sens et souligner les thématiques politiques abordées. De la dénonciation du système politique et du traitement médiatique, tout en mettant en scène une révolte des populations pauvres ou en faisant traverser son personnage principal par de profonds questionnements sur l’identité et la notion de réel. Des thèmes qui continueront à prendre de l’ampleur dans les tomes 4 et 5 de la série, achevant de faire de Mutafukaz plus qu’une bande-dessinée expérimentale et frénétique mais une vraie oeuvre politique et philosophique, dont certaines situations font étrangement écho à l’actualité récente.

• Le troisième tome de Mutafukaz est dans la même lignée, mais j’ai trouvé que c’était également une sorte de point d’orgue de ton écriture, où le rythme est de plus en plus frénétique, et où tous les thèmes philosophiques et politiques trouvent un écho assez incroyable. Est-ce voulu, cette évolution?

Pas du tout. Tout ce que j’ai mis dans Mutafukaz, je l’avais déjà à la base. Sauf que, d’une certaine manière, je pense que Mutafukaz gagnera beaucoup à être lu en intégrale. Parce que finalement, le tome 1, c’est juste une introduction, il ne se passe pas grand chose. Tu rencontres juste les personnages, tu vois un peu qui est qui, mais au final, je raconte rien de clair. Les mecs sont poursuivis et c’est tout. Pour moi, c’est une intro' et une exposition. En fait, j'ai bossé chaque tome comme ça, avec une approche qui n'a de sens que dans la continuité de la série. Le tome 2 c’est un peu à part mais dans la continuité, le tome 3 comme le virage, le tome 4 comme un film catastrophe et enfin le tome 5 comme un épilogue. Tout le contexte politique et l’aspect frénétique dont tu me parles, je pose déjà les bases dans le premier tome. Peut-être qu’effectivement c’est plus clair dans le tome 3.

• Bah je trouvais que ça prenait une autre ampleur, que tout se clarifiait et, du coup, gagnait en impact. Je pense notamment à tout cet enchainement entre la scène de révélation avec Angel et l’explosion de la révolte des gangs…

Alors, je sais pas si t’as tout lu, mais le cinquième tome a une fin ouverte. J’en ai pas fini avec Mutafukaz, j’écris encore des trucs, ça va évoluer vers quelque chose ou pas, mais j’ai encore pas mal de trucs à dire... Mais à un moment donné, il fallait que je termine ce cycle. Donc je l’ai terminé, avec une conclusion des évènements par rapport à Angelino et tout, mais ça reste une fin ouverte. Ce qui m’importait c’est que, dans les tomes 1 et 2, je montre vraiment que Dark Meat City est divisée en plein de gangs qui sont clairement identifiables. Ce sont des familles à part entière, ils ont des codes, des valeurs, des couleurs, ils défendent leurs territoires avec agressivité. Vinz et Angelino, à côté de ça, ils ont rien : pas de famille, pas de couleurs… Tu comprends un peu mieux dans le tome 3 effectivement, qu’à un moment donné, en voulant diviser les humains, les « machos » ont eux même créés le terreau pour que l’humanité divisée, représentée symboliquement par les gangs, finissent par se réunir au tome 4. En voulant diviser les humains, ils les ont réunis, et c'est ce qui va leur être fatale. C’était une des idées que je voulais mettre.

Mais après, tout ça, c’est plus intuitif qu’autre chose. Je veux pas expliquer par a + b. Si les gens le ressentent, tant mieux, s’ils le ressentent pas, tant pis. Je comprends ce que je raconte, j’essaye de mettre des éléments, des briques de compréhension, et si les gens voient le truc au premier degré sans réfléchir, bah ouais, ils vont juste voir des gangs se tirer dessus. Mais en vérité, il y a quand même un discours derrière, qui est pas forcément politique, qui est même plus un constat qu’autre chose. Je me revendique ni de droite ni de gauche ni rien du tout dans Mutafukaz. C’est juste un constat, ou ma vision de l’humanité quoi. Et puis dans le tome 5, il y a beaucoup de gens qui s’attendaient à ce que ça parte dans tous les sens, mais c’est pas ce que je voulais. Je voulais vraiment un atterrissage en douceur de toute cette aventure frénétique. Un peu comme une gueule de bois si tu veux. Le tome 5, c’est la gueule de bois du tome 4.

• On sent déjà dans le tome 4 que le parcours des deux héros se fait un peu plus en fond de la guerre civile qui ravage Dark Meat City.

Ouais, c’est un peu en pointillé. Et dans le tome 5, c’est un peu l'after, et Vinz et Angelino doivent faire un choix. Mais effectivement, les gens, après le 4 s’attendait à ce que ça pète encore PLUS et toujours plus. Mais dans le quatrième tome, ça pète suffisamment. On va pas tout faire péter ad vitam aeternam. (rires) C’est pas le propos, puis j’ai pas envie, ça mène à rien.

• En plus des différents styles de papiers et de dessins, on trouve également pas mal de rédactionnel, qui développe pas mal l’origine des gangs et même la création de l’album. On le retrouve également sous une autre forme dans Doggybags. Qu’est-ce qui t’a inspiré ça ?

C’est vrai que Mutafukaz a un peu amorcé ce que j’allais faire plus tard sur Doggybags, mais ça vient surtout de mes lectures d’enfant. Quand tu voulais lire un comics en France, tu te tapais des recueils comme Strange, où, à l’époque, tes BD étaient séparées par de contenus éducatifs, genre la vie des animaux, nos ancêtes les gaulois, etc... En fait, j’ai appris récemment que les éditeurs étaient soumis à une TVA moindre si les ouvrages qu’ils éditaient avaient un contenu pédagogique. Du coup, quand on était gosses, on réfléchissait pas trop l’origine du truc, et entre deux histoires de Spider-Man, t’avais deux-trois pages sur les incas. Alors c’était cool, t’apprenais des trucs, mais mais quand t’y penses ça n’avait rien à foutre là, parce qu’en plus les contenus étaient complètement déconnectés des histoires qui les encadraient.

Alors comme une réminiscence de gosse, une madeleine de Proust, j’ai adapté le système, mais en offrant des clés de compréhensions aux récits abordés. Puis j’avais envie de faire un clin d’oeil à ces choses là. Mais ça n’a plus rien à voir avec un trick de TVA. J’ai commencé à le faire sur Mutafukaz, mais par contre, au lieu de faire du hors propos, j’ai utilisé ce gimmick pour approfondir l’histoire. Puis, sur Doggybags, c’est juste un dérivé de ça, mais encore plus poussé, où j’ouvre vraiment le côté exploitation. Et puis comme il y a trois histoires par album, ça laisse vraiment tout le loisir de créer des entre-deux.

• Dès le premier tome de Doggybags, il y a une moment où, justement, tu as un texte qui s’intercale au milieu de l’histoire, comme une espèce d’entracte qu’on pouvait avoir dans les drive-in…

C’est le genre de trucs qui m’amusent aussi. J’ai revu le dernier film de Tarantino, The Hateful Eight, qui revient un peu à ce genre de gimmick avec une mini-entracte où on te résume le début de l’histoire. J’aime bien ça. Après, tu sais, dans une première oeuvre, en plus quand t’es jeune auteur, que t’as été plutôt frustré par plein de maisons d’éditions qui t’ont claqué la porte au nez, et que d’un coup c’est open bar, t’as envie de tout mettre. J’adorais la Quatrième Dimension, où souvent, au début ou en plein milieu de l'épisode, t’as Rod Sterling qui arrive en personne pour t’expliquer ce qui était en train de se passer. Je me disais qu’il fallait trop que je le mette dans Mutafukaz. C’est pareil, c’est des trucs que je regardais enfant, que je kiffais. Je pense que si j’avais été suivi par un éditeur type Delcourt ou autre, jamais ils m’auraient laissé faire ça. Ils m’auraient dit : "Tu pars en couille mec, ça ser à quoi de faire ça ?" Et si ça se trouve, moi maintenant, je pourrais dire ça à un auteur tu vois. Bon, l’ayant fait moi-même, je suis beaucoup plus ouvert évidemment, et je suis pour les nouvelles formes d'expressions, mais je suis sur que ça ne serait jamais passé ailleurs, suivit par un éditeur à l’ancienne. C’est le syndrome de la première ooeuvre, tu veux tout y mettre, tes références, tes kiffs, tes rancunes, tes feintes de merde, et tout... Mais apparemment, c’est un gros patchwork qui a fait plaisir à des lecteurs, et qui m’ont fait plaisir à moi aussi...

NEXT ISSUE FRIDAY : "ALL NEW DOGGYBAGS" !

• En parallèle de la sortie du tome 3 de Mutafukaz, tu lances la série Doggybags…

Il y a eu beaucoup de parallèle avec Mutafukaz, c’est pour ça que ça a pris autant de temps pour boucler les 5 tomes (plus le prequel). Moi, normalement, en un an, je peux tomber un tome. Le truc, c’est qu’à Ankama, l’avantage et l’inconvénient c’est que je suis salarié de la boite, j’ai un salaire couteau-suisse. C'est confortable, mais le temps n'est pas extensible (du moins pas encore sur la planète Terre). Quand Tot a lancé la série Wakfu, il m'a demandé un coup de main. Je me suis retrouvésur la pre-prod de Wakfu, à faire du charac-design, à co-écrire avec lui des scénarios. En fin de compte, j’y suis resté que quatre mois, parce que forcément, si je ne bossais pas sur Muta, ben ça restait en stand-by. Il y a toujours eu des missions parallèles, du suivi de projet, certains qui se montaient et qui n’ont jamais existé, comme trois jeux video qui n’ont jamais abouti. Mais ça prend quand même du temps, parce que'il fallait poser des bases de graphisme, de gameplay, discuter avec les équipes... Du coup, tout ça, ça m’a pris énormément de temps.

Puis monter le label 619, ça veut dire aussi s'investir à fond : lancer des auteurs et les suivre. Ils t’envoient leurs planches, faut faire un retour dessus, être réactif pour pouvoir les payer... et je peux pas me permettre de dire "Bon écoutez, je termine déjà ma BD et je suis à vous", je suis obligé, les mecs ont besoin de vivre… J’ai toujours mis Mutafukaz, et ma propre création en générale, en dernière roue du carrosse. Mais je kiffe mon métier. Et sur 619 en ce moment, il y a énormément de projets sur le feu.

• Avec une partie qui ne verront peut-être pas le jour…

En général, quand je signe, maintenant, je m'assure de pouvoir l'accompagner à 100%. Et en général, quand c’est signé ça sort. Peu importe le temps, peu importe l’énergie, mais ça sortira.

•  Mais avec ce boulot à plein temps, qu'est-ce qui t'a poussé à créer Doggybags ?

J’ai jamais compris pourquoi on avait pas de Doggybags en France avant Doggybags. C’est un truc que je comprends pas. C’est une idée que j’ai toujours eu… J’aime pas les collectifs en règle générale. Quand t’achètes une BD, t’as pas envie de te taper dix auteurs dont t’as rien à foutre pour deux que tu kiffes, et qui te proposent cinq petites pages. Mais je me suis dis, pourquoi pas proposer un collectif, avec certes des récits courts, mais au moins de trente pages, et limiter les places à trois auteurs, pas plus. Comme ça, tu sais d’entrée de jeu si t’adhères ou pas. Et tu te retrouves pas avec une foultitude de trucs qui t’intéressent pas, qui sont pas forcement poussés. Parce qu’en plus, dans beaucoup de collectifs, il y a de bonnes bribes d’idées mais les mecs ont pas le temps de developper. Et j'aime pas le cncept du "à suivre" dans ce genre d'ouvrage.

Donc l’idée de Doggybags, c’était de faire quelque chose avec une vraie cohérence éditoriale, qu’on pousse un peu plus, qu’on soit presque dans la nouvelle littéraire mais en BD. Et puis les américains faisaient ça vachement bien dans les années 50. Ils faisaient plus d’histoires, en cinq ou six pages, très denses, et je me suis dit que c’est ce modèle là qu’il faut appliquer. C’est aussi le moment où Quentin Tarantino et Robert Rodriguez ont sorti leur Grindouse. C’était un seul film divisé en deux parties de quarante-cinq minutes par des fausses bande-annonces, comme celle de Machete. Aux États-Unis, ça a pas marché du tout, alors que c’est leur culture à la base. Du coup, en France, ils ont artificiellement gonflé les films pour en faire deux films à part entière, et ça se sent, c’est trop long. Mais le concept original, je le trouvais vraiment super, donc je me suis dit que nous, on allait le faire en BD. Sauf qu’au lieu de deux, on ferait trois, parce que deux, c’est chiant. Et puis voilà, le projet est arrivé parce qu’il devait arriver à un moment. Ça répondait à tout ce qu’on aimait, et ça répondait aussi à une envie d'expérimentation. Tu fais pas la même chose sur cent vingt-huit pages que sur trente tu vois. Ça permettait à Blacky de faire des petites soupapes. Trente pages, c’est une prod' qui n'est pas énorme, c’est pas un engagement sur un an, c’est pas trop costaud. Ça permettait d’expérimenter d’autres choses, et moi, de voir comment je travaille avec des auteurs, plutôt que de s’engager direct avec eux sur des gros projets, sans savoir comment ils bossaient.

• On sent, à mesure que les tomes sortent que les auteurs passés à un moment ou un autre sur la série se mélangent de plus en plus. 

Ouais. Après, sur Doggybags, je suis au taquet sur tout le monde, toutes les histoires, je suis tout le temps derrière. Mais c’est vrai que j’aime bien ce mélange. Dans le dernier, ce sera encore plus évident, et ça finira en beauté.

• Ah il y a une fin programmée à Doggybags ?

Oui, avec le 13. Dès le tome 1, on avait déjà dit qu’il faudrait aller jusqu’au 13. Dès le début c’était prévu, puis moi j’aime bien que les trucs se terminent pour que les mecs aient leur collection finie et bien rangée. J’ai pas envie du tome de trop, donc pour l’instant, on essaye des trucs. Dans le dernier, le 10, on a eu une approche un peu plus classique, un peu moins trash et exploitation. Le 11, c’est un spécial été qui va être bien costaud. Le 12, c’est un spécial Japon. Et le 13, c’est le dernier, où s’amuse à mélanger plein de trucs. On aura plus de trois auteurs, mais on garde le même squelette. Il y a trois histoires à proprement parler, mais il va y avoir plein de petits bonus qui seront ajoutés (sans augmentation du prix des concommations). Déjà dans le tome 10, j’ai rencontré ce gars, Tanguy Mandias, qui écrit des nouvelles et j’ai vraiment accroché alors qu'on ne publie pas de nouvelles, ni rien de littéraire. Puis après, je me suis dit, pourquoi pas en mettre une dans Doggybags. Donc le mec a écrit son truc, j’ai adoré ce qu’il a fait, on a bossé ensemble, on a revu certains trucs. Et je me suis dit « Allez, on remet ça pour les prochains ! » C’est en train d’évoluer vers quelque chose de nouveau, je pense. Donc en terme de contenu, il y aura vraiment beaucoup de choses dans les prochains. D’ailleurs, dans le 11, j’ai fait huit pages de Mutafukaz alternatives. Je me suis amusé à ré-imaginer mon univers autour d’une apocalypse zombie. C’est juste un clin d’oeil, un petit délire.

• Un peu comme ce que fait Marvel avec les What if…? et DC avec les Elseworlds ?

Ouais voilà, ce genre de trucs. C’est presque un crossover Walking Dead x Mutafukaz, parce qu'Angelino ressemble légèrement à Michone. Vinz est enchainé et… Enfin, je te laisse le découvrir.

La richesse du projet Doggybags, outre le fait d'être l'une des rares parutions à proposer une série de récits courts et anthologiques dans des univers horrifiques ou fantastiques, réside à la fois dans la multitudes de thèmes et de genres abordés par le casting d'artistes participant au projet sans cesse renouvelé .

Pour le tout premier tome, RUN, initiateur du projet, s'est entouré de deux artistes familiers d'Ankama : Guillaume Singelin (The Grocery) et Florent Maudoux (Freak Squele). Par la suite, il fera appel à une flopée d'auteurs, certains bien connus des lecteurs de l'éditeur comme El Diablo, Aurélien Ducoudray, Mathieu Balbet ou Neyef (qui a également réalisé un spin-off de Doggybags : South Central Storties) tout en invitant d'autres artistes, plus ou moins expérimentés et reconnus, révélant à chaque itération de nouveaux talents, scénaristes ou dessinateurs.

Hormis les noms déjà cités, on peut retrouver Mathieu Bablet, Ozanam et Kieran dans le tome 2 ; Jérémie Gasparutto et Giugiaro dans le tome 3 ; Nicolab dans le tome 4 ; Katrina, El Puerto et Tomeus pour le tome 5 ; Katsuni, alias Céline Tran, en invitée spéciale aux scénarios de toutes les histoires du tome 6 ; Hasteda, mëgaboy et François Amoretti dans le tome 7 ;  Jonathan Garnier, Ludovic Chesnot, Pravia et Le Hégarat dans le tome 8 ; Jebedaï et Philippe Auger dans le tome 9 ; Simon "Hutt" T, Sztybor, Valérie Mangin, Mojo, Thomas Rouzière et Ivan Shavrin dans le tome 10 ; et enfin, dans le tome 11 prévu pour le 24 juin prochain, Baptiste Pagani et Loïc Séchresse rejoignent la longue liste, aux côtés d'autres artistes ayant déjà participé à la série.

• Tu joues énormément avec les références dans Doggybags, dès la première histoire que tu signes pour le tome 1, Mort ou Vif, où il y a un gros mélange entre le hard-boiled d’un Mad Max et une ambiance plus survival horror… Comment tu travailles avec ces différentes inspirations?

Alors, pour Mort ou Vif, je me suis basé sur un récit de EC Comics, Carrion Death publié dans un numéro de Shock Suspens Storties en 1952. J’aimais vraiment bien le pitch : c’était un mec qui cavale, menotté à un flic qu’il vient de tuer dans le desert. J’ai gardé cette idée là, et je me suis amusé à approfondir ce qu’il y a autour et qu’ils n’avaient pas fait. Je me suis vraiment amusé avec ça. Donc c’est pas vraiment mon histoire, enfin si, mais j’ai emprunté le pitch quoi. Mais bon, des fois, tu penses être à l’origine de quelque chose, et puis d’un coup on te dit "Tu connais ça ?", tu regardes et t’es dégouté parce que c’est exactement le même pitch et que tu croyais avoir trouvé toi même. Mais du coup, ce que je voulais créer là dedans, (ATTENTION SPOILER) c’est cette surprise d’être dans un schéma ou il y a ce gros balèze de flic et t’as l’impression de savoir où on t’amène. T’as pas l’impression que le flic va se faire tuer à la moitié de l’histoire. C’était ça qui m’intéressait, essayer de surprendre le lecteur.

Dans le pitch original, le flic a finalement très peu d’importance, on est vachement concentrés sur le criminel, le flic est quasi-inexistant, dès la première page il est menotté. Moi je voulais vraiment en faire un personnage à part entière, en plus, c’est un ancien champion UFC, il avait tout pour réussir le mec ! Et il se retrouve buté par cet espèce de sale gars et voilà. Et puis, quand tu regardes le découpage, je me suis amusé avec les cadrages. Quand c’est Randy Savage le flic, on est dans un découpage très horizontal, très paysage, dans un mode très large un peu en mode prédateur. L’autre, on est dans un découpage vertical, où il n'a pas d’avenir, il est étriqué dans sa case, elle est tout le temps en hauteur. Ce sont des trucs comme ça qui m’amusent. Après, peut-être que le lecteur le ressent de manière intuitive, ou pas, mais ça m’intéressait de travailler ça. Et de m’amuser à plonger un mec marrant dans une galère où, finalement, il paye la monnaie de sa pièce à chaque acte qu’il fait. Mais c’est vrai que j’avais pas Mad Max en tête, par contre, je pensais à Terminator pour le flic, notamment pour son attitude un peu robot. Surtout que le mec est presque surnaturel, il renifle une trace de sang, tac, il sait plus par où il est passé, il voit des vautours, il se dit qu’il doit être là-bas… Sa façon de ne pas lâcher l’affaire, de manière presque surnaturelle, je l’ai emprunté à Terminator.

• Dans le second tome de Doggybags, tu abordes un thème bien plus sensible : celui des frontières et de certains gardes auto-proclamés et plutôt hardcore. Pourquoi traiter cet aspect là du sujet?

Les frontières, c'est un peu un gros sujet en ce moment, et partout dans le monde. Moi, j'aime bien situer mes histoires aux Etats-Unis - je me suis intéressé aux cartels dans le tome 3, aux migrants clandestins, aux réseaux - un jour, je suis tombé sur les minute men, ces mecs qui sont auxiliaires de gardes frontières et qui font leurs trucs. Il y en a des biens, enfin tu vois ce que je veux dire, des propres, mais il y en a des beaucoup moins propres. Et les clandestins, qui quittent tout et se retrouvent dans le desert sans savoir s'ils vont y survivre, tu les buttes, il se passe quoi ? Rien du tout. Il va pas y avoir d’enquête particulière, donc je m’étais dit : "tiens on va suivre des minutes men qui sont plus que borderline, tendance sociopathe et tueurs en série, ça m’intéresse." Mais à aucun moment, je veux les présenter tout de suite comme des espèces d'enfoirés. J’ai envie que le lecteur se demande pourquoi ils en sont là. Quitte à les perdre un peu. Par exemple, j’aimais bien quand dans "C’est Arrivé Près de Chez Vous", tu finis par t’attacher à Benoît Poelvoorde, mais j’ai commencé à le lâcher lorsqu’il viole la femme devant son gars, dans la cuisine, la scène du "p'tit oiseau". Tuer les facteurs et tout ça va, mais à ce moment là j’ai décroché. Et c’est ce que j’aime bien faire. Plutôt que d’écrire des personnages caricaturaux en disant qui on doit aimer er qui il faut détester, j’aime bien rattraper le lecteur au vol en lui disant « ne le juge pas trop vite, peut être qu’il est pas si méchant que ça », quitte, après, à achever de le présenter vraiment comme le dernier des salopards. Mais jouer quand même avec des subtilités. Et puis plonger là dedans un mec qui n’a rien à voir avec eux, un petit jeune qui se cherche.

• Il y a une histoire de Guillaume Singelin (alias Blacky) et toi qui m’a particulièrement marqué, c’est Geronimo, qui refait la mission d’une escouade de soldats américains pour éliminer Ben Laden et y injecte une grosse dose de fantastique. De qui est venu l’idée ?

C’est venu de moi à la base… Mais toi… Qu’est-ce que t’as compris de cette histoire ?

• Bah j’y ai vu un exercice de style, comme votre Zero Dark Thirty encore plus fantasmé, en partant de quelque chose de bien ancré dans le réel pour le faire plonger petit à petit dans le fantastique…

Alors oui, il y a beaucoup de ça effectivement. C’est de ça qu’est né le projet d’ailleurs. À Angoulême, on était allé voir Zero Dark Thirty (de Kathryn Bigelow, ndlr) avec Blacky et Aurélien Ducoudray. En sortant de la salle, je me suis dit "Putain ! T’imagines, ils vont pour le buter, le mec meurt pas !" Juste l’idée m’amusait. Après, j’avais laissé plus ou moins le truc de côté, mais j’avais quand même demandé si ça pouvait intéresser Blacky, puisqu’à ce moment il dessinait des militaires ou je sais plus quoi… Parce que le truc qui m’intéressait là dedans, c’est… On ne peut pas tuer la bête. Ben Laden, ils l’ont tué et au final, y’a eu quoi ? C’était une tête. On coupe la tête du dragon, et après, combien repoussent autour ?

À la fin, tu remarques qu’ils se débarrassent de la main et qu’elle prend racine dans le sable. Et la toute dernière case, elle est pas anodine, t’as des autochtones qui viennent chercher de l’eau. Pour moi, l’eau est contaminée. Et ces gens là, c’est une métaphore. Ok, ils ont tué Ben Laden, mais les conséquences ? Bah c’est Daech, quand même. Je suis pas en train de dire qu’il ne fallait pas tuer Ben Laden, j'étais le premier à m’en réjouir sans déconner. Mais derrière, c’est un cercle vicieux. C’est ça que je voulais dire au travers de cette histoire là. Tu peux pas tuer la bête, et même quand tu crois que tu l’as tué avec les efforts les plus incroyables, elle va revenir sous d’autres formes. Une des formes, notamment, c’est ce qui s’est passé le 13 novembre. C’est plus ça le propos de Geronimo, mais aussi avec ce côté fun, quand on s’est dit avec Singelin de" T’imagines, tu tires sur le mec et il meurt pas ?" Parce que quelque part, Ben Laden, c’est un croquemitaine moderne, c’est pas Freddy, c’est pas Candy Man, mais pour l’occident c’est la même chose. Ce nom là, c’est comme si tu disais trois fois Ben Laden dans ta glace, et qu’il pouvait apparaitre derrière toi. Un petit côté Grand Méchant Loup. D’ailleurs, les russes disent encore "le général corse va venir te manger", en référence à Napoléon. Ils ont pas de Grand Méchant Loup, ils ont un général corse. Bah, nous en occident, on a eu Hitler, qui est presque devenu un personnage de la culture pop aujourd'hui (oui, c'est à déplorer), on a eu Ben Laden et on a Daech.

• Mais en fait, toutes vos histoires sont toujours riches de thèmes et de réalités très contemporaines, avec un certain recul qui arrive à cristalliser l’ère du temps.

Ouais c’est vrai. Déjà en 2006, je parlais déjà de la Syrie par exemple, mais à l’époque, il n’y avait rien par rapport à la Syrie, c’était juste un ressenti. Je regarde des émissions comme C dans l’air, qui sont super intéressantes, et déjà certains militaires disaient qu’il pourrait se passer quelque chose en Syrie. Mais ça restait de l’anticipation. Je m’étais dit que j’allais parler de la Syrie dans Mutafukaz, pour changer de l'Irak. Et aujourd’hui, la Syrie, c’est pas anodin. Donc oui, oui, effectivement... La révolte et le chaos, c'est dans l'air du temps. Et quand j’ai vu ce qui se passait à Nuit Debout, j'avais l’impression de voir des scènes de Mutafukaz dans Paris.

• Justement, ce qui m’y a surtout fait penser, c’est que j’ai lu Mutafukaz pendant que j’étais à Nantes. Et le parallèle avec les émeutes hebdomadaires qui se déroulaient dans le centre et les scènes de guérilla urbaines du tome 3 m’a plutôt scotché. En un peu plus graphique dans Muta, évidemment.

Oui c’est toujours un peu caricatural et forcément absurde. Mais le seul truc sur Mutafukaz et même Doggybags, c’est que j’essaye de ne pas juger les personnages. Je trouve ça méprisant de les juger. Quand je fais parler Mister K, je suis 100% derrière lui, je le juge pas, je me dis que sa logique, c’est ça. Bruce Maccahabee, je me met dans sa logique, Vinz et Angel' pareil, les émeutiers et les flics, je me met aussi dans leur logique. Je dis pas "les méchants, c’est eux, et il faut les détruire". Si, il y a ceux où je peux pas me plonger dans leur logique : c’est la section Z7, qui n’a plus de logique, tout est irrationnel parce qu’ils ont déraillé. Il y a comme un bug génétique… Mais encore que, j’essaye de le comprendre, ils sont en stress total, ils sont pas habitués à ça et ils voient que ça dégénère dans tous les sens. Donc je suis pas dans le jugement. Des fois, il y a des BDs ou des films qui m’énervent parce que je sens que l’auteur juge ses personnages, j’essaye d’éviter ça.

THE EPIC CONCLUSION IS COMING IN "THE FUTURE OF 619" !

• Tu n’as pas fait uniquement tes propres bandes-dessinées chez Ankama donc, puisque tu as lancé ta propre collection avec Label 619. Comment s’est initié le projet ?

Alors, le truc, c’est que Tot était trop occupé, mais il avait vraiment envie de faire une maison d’édition. Je l'ai suivi là-dedans, mais il est très autonome et pris par le temps, donc il partait un peu solo dans son coin, il ramenait des auteurs. Du coup, moi aussi, je suis parti dans mon coin, mais au fur et à mesure, on s’est rendu compte que la ligne éditoriale de la maison d'édition devenait trop éclectique. Entre Maliki et Doggybags, par exemple, c'est pas le même public. Donc à moment donné je me suis dis qu’il faudrait quand même peut-être structurer ça en faisant des collections. La première à laquelle j’ai pensé, c’était ça du coup : le Label 619.

Il avait un petit côté frondeur avec le mot label, que t’emploies pour la musique ou pour un truc qualitatif. Ça m’amusait, ça avait un petit côté provocateur, et puis 619, c’était cool, c’était un chiffre symétrique qui voulait rien dire, mais il y a un côté un peu sectaire aussi. Puis après, tu trouves plein d’explications aux chiffres, mais à la base, c’est juste que le nombre rendait bien. La première BD publiée sous le label c’est le manga Debaser de Raf, puis ensuite Freaks Squeele. Florent Maudoux avait déjà rencontré Tot et c’était signé, mais comme il était venu à Ankama grâce à sa découverte de Mutafukaz,  et quand il a lu Debaser et cette espèce de collection qu’on était en train de créer, il voulait en être. Comme on s’entendait vachement bien - on a la même vision de la bande dessinée, de ce qui faut faire pour la faire bouger un peu - je me suis dis "Bah ouais viens, pas de problème, on va te mettre le petit logo sur la couv’ !" (rires) Mais Freaks est un petit peu en marge. Je m’en rends compte surtout en dédicace : lesfans hardcore de Freaks sont un peu plus hermétiques au reste du Label. Ça pourrait être presque une collection à part entière.

En dix années d'existence, le Label 619 a publié plus d'une centaine d'ouvrages. La collection a commencé avec les créations originales Mutafukaz, Freaks Squeele ainsi que le manga Debaser, auxquels se sont très vite ajoutés des art-books comme Diares of Inhuman Species ou encore Los Tigres del Ring ainsi que des traductions de BD américaines, avec Tank Girl.

Différentes initiatives comme Juxtapoz Remix ou encore le magazine Hey! ont également été lancées, alors que de nombreux auteurs sont venus joindre les rangs de cette collection. On peut y retrouver El Diablo et son Monkey Business halluciné, Mathieu Bablet et sa Belle Mort, Lou et Nikopek avec leur Rockabilly Zombie Superstar, Aurélien Ducoudray et Guillaume Singelin et leur fabuleux Grocery ou encore Neyef, qui a réalisé South Central Stories et dessiné Bayou Bastardise sur un scénario d'Armand Brard. Le succès de Freaks Squeele permettra également à Florent Maudoux de créer plusieurs spin-offs à sa création, et de signer des ouvrages à part comme Masiko.

À côté de ça, RUN est également allé chercher différentes publications étrangères afin de les proposer en France, comme la bande-dessinée sous LSD de Joe Casey et Mike Huddleson, Butcher Baker : Redresseur de Torts, le comic-book Sons of Anarchy ou encore l'incontournable du dessinateur brésilien Rafael Grampa, Mesmo Delivery. Continuant également la publication d'art-books et de recueils de photographies, le Label 619 s'est construit, à travers ses choix de publications, une identité et un style fort, s'inscrivant dans une tradition très pulp tout en essayant constamment d'expérimenter graphiquement et de dépasser les conventions pour proposer une vraie niche de contre-culture.

• Il n’y a pas que de la création dans 619, puisque vous avez traduit plusieurs titres US comme Tank Girl ou Butcher Baker… Comment s’est présentée l’occasion de faire de l’adaptation ? C’est toi qui voulait publier ses titres ?

Ouais, mais au début, c'était surtout des opportunités par çi par là... À vrai dire, au début, les sélections se font par.. Je vais pas dire par défaut, mais Tank Girl, il y avait Vents D’Ouest qui avait essayé, ils se sont cassés les dents dessus je crois, mais c'était trop tôt (bien avant que l'auteur ne se fasse connaître avec Gorillaz), l'adaptation française était pas dingue (tellement de référence propre à la culture anglaise qu'il est inutile d'essayer de chercher des équivalants français)... Et, à mon avis, le choix de la fabrication n'était pas bon non plus. Bref. Du coup, j'ai appris que les droits étaient disponibles. On a creusé et puis on est rentré en contact avec Titan Comics et ça s’est fait simplement. Pour Butcher Baker, on avait juste rencontré Mike Huddleston, dans un festival de comics. On lui a montré ce qu’on faisait, et il a dit "Putain j’aimerais trop faire ça chez vous !" Et Mike nous a dit que pour lui, la vraie édition définitive de Butcher, c'était la française, tant la fab et les choix qu'on a fait dessus lui ont plu. Ça a fait super plaisir à entendre !

L’avantage, c’est que je suis auteur, et les mecs avec qui je bosse sur les prods (Yuck et Tony) sont aussi graphistes et très respectueux des auteurs, du coup le pouvoir est aux créatifs, et tout passe par la discussion. Ça veut pas dire qu’on les laisse faire n’importe quoi, mais c’est pas comme un éditeur qui pense en terme de ventes. Et qui pense mal en plus, parce qu’il y a plein d’éditeurs qui se disent "Ça va pas marcher !" parce qu’ils sont largués, ils savent plus… Ils ont loupé le virage internet, et tout le monde s'est engouffré dans le manga ou le comics, quitte à saturer le marché, et paradocallement appauvrir le métier d'auteur. Tandis que nous, l’air de rien, on est là. À la fois, on a un pied dans l’ancienne génération et un autre dans la nouvelle. On est auteurs nous-même, et puis surtout, on a fait ce que personne n’a voulu faire et ça a marché, donc on continue.

Mais pour les licences, c’est pas évident non plus, parce qu’on était une petite maison d’édition. Les licences, t’imagines Wall Street, sauf qu’à la place, c’est le Comic Con de San Diego, avec des éditeurs qui sont installés depuis longtemps, ça fait 20/30 ans qu’ils dealent toujours avec les gars. Donc t’arrives là-bas, si tu veux chopper une licence, accroche toi. Faut faire son trou, ses preuves, faut montrer qu’on est différents. Par exemple, pour avoir la licence de Sons of Anarchy, il a fallu faire ses preuves, parce que tout le monde était sur le coup. Il a fallu montrer qu’on y croyait plus que les autres, qu’on allait faire une fabrication plus quali' que les autres et qu’il y avait une cohérence avec le reste du Label. Tout ça ce sont des choses qu’on est en train de faire en ce moment et on commence à être de plus en plus reconnus. Donc les licences, on va en faire de plus en plus, mais malgré tout, notre force et ce qu’on veut faire par dessus tout, c’est de la création 100% home made.

• Comme il y a pu y en avoir avec Rockabilly Zombie Superstar ou The Grocery.

Ah bah tiens, justement, Nikopek est en train de faire une suite. Il est en train de bosser dessus, il m’a présenté Rockabilly Zombie Apocalypse et il a l’air très bien parti.

• Quels sont les futurs projets du Label 619 du coup ?

En ce moment, on est en train de bosser un peu plus avec des américains, mais pour des créations françaises. Et puis on continue d’explorer des nouveaux talents en France. J’en rencontre encore, pas régulièrement, mais il y en a quelques-uns que je suis en train signer. Et puis il va se passer pas mal de choses en 2017 avec le Label 619, on va essayer des nouveaux formats, on va essayer des trucs. Même sur Doggybags, c’est pour ça qu’on avait décidé d’arrêter : on veut pas se complaire dans une formule ronronnante. On veut vraiment essayer de pousser toujours le truc un peu plus loin.

• Tu as le film Mutafukaz aussi non ?

Ouais, il est vraiment sur les rails. On vient de terminer le sound design, tous les sons sont finis et toutes les images aussi.

• Ça reprendra l’ensemble des cinq tomes ?

Ça reprend les cinq tomes, mais de manière un peu alternative. C'est une relecture plus claire de ce qu'est Mutafukaz. Tu retrouveras pas exactement les même choses, il y a des parties qui n’existent pas dans le film. J’ai du vraiment élaguer pour aller à l’essentiel. Tu fais pas une heure trente de film comme tu fais cinq heures de bouquins. Forcément, il y a des choix à faire. Par exemple, tout ce qui est invasion extraterrestre du tome 4, tu peux pas le mettre dans un film d’une heure trente. C’est presque un film à part entière cette partie. Il y a eu des choix à faire, et je suis assez content de ces choix. Les deux vont bien cohabiter : il y a des choses qui ne sont pas dans la BD mais qui sont dans le film, et inversement.

• Et on pourra bientôt te retrouver dans Doggybags également !

Je travaille encore sur le film, mais ensuite j’attaque sur Doggy' 13, où je fais une histoire et un bonus de 10 pages aussi. Ça va me prendre jusqu’au mois de septembre je pense. Et puis ensuite, j’écris beaucoup là, j’écris pour Meyef, pour du Doggybags, et puis je vais continuer à écrire un arc de Mutafukaz, sans trop savoir si je vais le développer. À un moment donné, si c’est pour répéter ce qui a été dit, je ne le ferai pas, mais pour l’instant, j’ai un peu mis de côté les personnages tel qu'on les a laissés, et je suis en train d’essayer de m’imaginer ce qu'ils pourraient devenir quelques années après les évènements du tome 5... Je trouve ça intéressant aussi.

• Dans l’idée d’en faire un sixième tome ?

Dans l’idée de relancer une mini-série pour vraiment conclure, là où certaines lecteurs ont pensé que c’était pas tout à fait conclu. Parce qu’effectivement, la fin du tome 5 est pas définitive, donc je pourrais éventuellement offrir cette fin. Mais je pouvais pas le faire avec le dernier tome. Je voulais clore comme je l’avais prévu. Et puis ça nécessite que les personnages prennent un peu plus d’expérience, de l’âge etc. La progression me paraissait trop rapide si je devais clore l'univers définitivement au tome 5. Je pense qu’ils avaient besoin de se poser, et puis je vais voir ce qui se passera par rapport à ça.

• Quels sont les derniers films ou les derniers albums qui t’ont marqué ?

Ma dernière claque cinématographique, c’est The Revenant (de Alejandro González Iñárritu, ndlr). J’adore la série “Je ne devrais pas être en vie”. Ce sont  des mecs qui ont frôlé la mort, genre ils se sont retrouvé quatorze jours en pleine mer et survivent en bouffant des méduses. J’ai toujours aimé ça, et The Revenant, c’est un peu un « Je ne devrais pas être en vie » de luxe. (rires) Alors, j’entendais des gens dire "Ouais, le scénario, il tient sur un timbre poste." OK, mais franchement, on s’en branle, c'est pas le propos. Le principal, c’est que le film te transporte. Comme Mad Max : Fury Road (de George Miller, ndlr), l’intrigue tient sur un timbre poste aussi, et quoi ? La mise en scène est tellement maitrisée, tu es avec les personnages de bout en bout. À coté de ça, t’as des scénarios qui sont vachement complexes pour rien. Par exemple, Inception ou Interstellar (de Chris Nolan, ndlr), le scénario est tarabiscoté dans tous les sens. Mais à la fin "so what?", je me suis fais chier pendant le film, j’ai pas aimé. J'ai trouvé ça trop prétentieux, et ça ne me parle pas vraiment.

Après, en BD, dis-toi que du coup, j’ai beaucoup de mal à en lire. Comme c’est mon taff’, et que j’en lis en permanence, avec un oeil professionnel, c’est à dire "Là, ta tournure de phrase elle est comme ça ! Qu’est-ce que tu veux dire quand tu dis ça ?" Bah figure toi que, quand je lis la BD des autres, j’ai ça en tête. "Mais qu’est-ce qu’il a voulu dire…?" Après je tourne là page. "Ah ok, il a voulu me dire ça, bah il aurait peut être du faire comme ça." Et je suis plus dedans.

• T’arrives quand même lire des comics du coup ? Genre les vieux classiques de Frank Miller ou…

Ah ouais, Miller, Moore, Watchmen tout ça… Marvel j’ai jamais trop accroché, je suis sur qu’il y a plein de trucs bien, mais je suis pas dedans. Ça demande du temps. Dernièrement, j’ai acheté The Dark Knight III de Miller. Putain les mecs… Ça m’est tombé des mains… J’ai tellement adoré ce qu’il a fait avant ! En plus Frank Miller, même Holy Terror j’ai aimé, donc je suis vraiment pas difficile avec lui, j’aime bien ce gars, même la polémique autour de lui. C’est un mec rugueux, je pense pas qu’il soit raciste. On a fait beaucoup de bruit quand il a fait son truc, bah ouais c’est un mec qui avait la rage, c’est violent, c’est un mec en colère… Il y a quelque chose de viscéral chez ce mec là, et c'est pour ça que Sin City ou The Dark Knight sont des chef d'oeuvres. J’aime pas trop quand c’est consensuel, même si c’est pas mon opinion politique, je préfère quelqu’un de rugueux plutôt que quelqu’un de consensuel. Mais après, son dernier Dark Knight, putain au secours.

Par contre, il y a un manga que j’adore en ce moment, c’est I am a Hero (de Kengo Hanazawa), j’adore, je sais pas pourquoi, j’adore le propos, comment s’est fait, toutes les idées, la mise en scène. C’est pas une mega claque graphique mais c'est tellement bien foutu… En claque graphique, ça va être Sean Murphy. Par contre j’ai du mal à lire ses albums.

• T’as pu jeter un oeil sur sa dernière série, Tokyo Ghost ?

On était sur le coup pour avoir la licence. Mais en ce moment, ce genre de série, c’est en train d’inonder le marché… Et les droits sont à des sommes astronomiques ! Derrière faut s’accrocher. Alors nous, on s’accroche simplement en parlant avec les auteurs en fait, ils voient nos bouquins, ils se disent "Ah putain j’adorerais être imprimé sur ce papier là !" , "Bah nous on fait ce que tu veux mec !" et puis ça se passe bien. Mais putain, c’est vrai que pour s’aligner, laisse tomber, c’est le massacre. Il y a plein de trucs qu’on s’est fait siffler sous le nez… Rumble, par exemple.

• C’est vrai que c’est génial Rumble !

Bah je l’avais repéré, on était sur le coup… Shaolin Cowboy aussi, de Geoff Darow, on était à fond. On était en train de négocier le deal, mais Olivier Jalabert (directeur de collection chez Glénat Comics) le connait bien et il lui a dit "ouais c’est chez nous que tu dois être, c’est chez nous que tu seras le mieux traité". Mais l’image de Glénat, elle est là, et le public de Glénat n'est pas forcément open à un ovni du type Shaolin Cowboy... Je crois que ce titre aurait été vraiment mieux chez 619.

• Effectivement, ça a ce côté alternatif qui colle plutôt bien avec votre ligne édito.

C’est ça. Bon après, c’est dommage, tant pis pour le projet, tant pis pour nous aussi, mais je pense que en termes de fabrication, on aurait fait quelque chose de vraiment chouette. Après, Olivier a fait un truc bien dans le sens où il a fait une créa sur ce truc là. Il a demandé des pages exclusives à Geoff Darow pour résumer le premier arc et c’est cool, ça participe à un truc qualitatif. Mais juste en terme d’image par rapport au lecteur, il aurait été mieux chez nous. Là je pense que chez Glénat ça s’est un peu perdu.

Merci à RUN pour son temps, son aide sur les visuels et ses passionnantes réponses !

Le Label 619 continue donc de tracer sa route, avec les derniers tomes de Doggybags, dont le onzième arrive le 24 juin prochain, ainsi qu'avec de nombreux autres ouvrages, traductions ou créations originales, et l'on attendra patiemment de voir débarquer le long métrage d'animation Mutafukaz, qui devrait sortir sur nos écrans d'ici 2017.

Mais même si il reste encore beaucoup de chemin à parcourir, le Label 619 a d'ores et déjà marqué le monde de l'édition française avec son identité visuelle et thématique forte et une créativité sans cesse renouvelée. Chapeau les artistes !

Quant à nous, on vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour prolonger les 10 ans de 619, avec un retour complet sur l'histoire de Doggybags, pour fêter en grandes pompes la sortie du onzième tome !

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Mutafukaz - tome 5
Mutafukaz - tome 5 Mutafukaz - tome 5 2015
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