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Portrait de Légende #5 : Tsukasa Hôjô

Manga Le 09 dec 2013
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par Alfro
Portrait de Légende #5 : Tsukasa Hôjô

À l'occasion de la critique du troisième tome de Sous les Rayons du Soleil, nous avions déjà évoqué la collection Les Trésors de Tsukasa Hôjô que publie Ki-oon et qui permet de jeter un nouveau regard sur un auteur que l'on pensait bien connaître.

Un auteur, Tsukasa Hôjô donc, qui a bercé l'enfance de beaucoup d'entre nous avec deux des séries les plus connues des années 80. Le fait qu'il se retire du devant de la scène ne signifiait cependant pas qu'il n'avait plus rien à nous livrer, ni qu'il était incapable de nous livrer une nouvelle facette de son travail.

SHONENTACHI NO ITA NATSU - Melody of Jenny - © 1995 by TSUKASA HOJO / NSP Approved No. WA-31F All Rights Reserved. French translation rights arranged with North Stars Pictures. Inc. Tokyo through Tuttle-Mori Agency, Inc, Tokyo

Des débuts foudroyants

Il n'est pas rare de voir des mangaka galérer au début de leur carrière, écumant les studios en tant qu'assistants au sortir de leurs écoles, espérant désespérément qu'une de leurs histoires soit repérée pour pouvoir signer un contrat avec un éditeur. Tsukasa Hôjô n'est clairement pas de cette catégorie. Ses débuts se déroulent de la manière la plus simple et naturelle du monde. Comme s'il avait déjà sa place dans un monde du manga qui n'attendait que lui.

Ainsi, il rentre à la Kyushu Industrial University en 1977, mais ne perd pas trop de temps en études puisque deux ans plus tard il se fait déjà remarquer avec l'une de ses histoires, Space Angel. Celle-ci parvient même à la seconde position du Prix Tezuka, qui est organisé par ni plus ni moins que le Shônen Jump, sans doute le magazine le plus influent au pays du soleil levant.

D'ailleurs ces derniers ne vont pas tarder à lui proposer un contrat professionel, sentant pertinemment le talent à faire fructifier. C'est ainsi qu'en 1979, à seulement 20 ans, il publie sa première histoire, Je suis un Homme !, qui narre la cohabitation difficile qui a lieu dans les couloirs d'une école mixte. Ce one-shot paraît dans un numéro spécial en Août, mais ne constitue que la première étape de l'arrivée d'une comète dans le monde des manga.

Ainsi, dans un autre numéro spécial, celui de janvier, il publie une nouvelle histoire courte intitulée Cat's Eye. Cette œuvre est remarquée et on lui en commande alors toute une série. Sans le savoir, il entame alors une aventure qui durera quatre ans et sera compilée dans dix-huit volumes. Faire mouche dès sa deuxième histoire est un luxe que de nombreux mangaka voudraient bien obtenir, mais c'est un succès qui a une explication toute simple, les aventures des sœurs Kisugi vont happer un public qui découvre un manga qui va développer une richesse dans le récit assez novatrice pour l'époque qui se satisfaisait jusque là du sens de lecture unique.

En effet, sous ses dehors de shônen assez simple, qui met en scène trois sœurs qui volent des œuvres d'art avec autant de classe que d'insolence (elles préviennent à l'avance qu'elle sera leur prochaine cible), Hôjô développe une histoire plus complexe, faisait même appel à des thématiques qui, si elles ne sont pas censurées, mettent mal à l'aise le Japon à l'époque. Ainsi, le personnage du père des sœurs, Michael Heintz, fait référence à un passé commun du Japon avec une Allemagne nazi, un sujet qui agit comme poil à gratter sur la conscience.

Pourtant, déjà Hôjô a un regard qui préfère interroger qu'accuser. S'il ne tait pas ce passé, ce n'est absolument pas son propos et préfère de loin se concentrer sur les relations animées qui unissent les trois sœurs ainsi que l'histoire d'amour naissante et compliquée qui unit Hitomi à l'inspecteur Utsumi. L'angle de l'affectif a toujours été l'une des fondations de l'écriture de cet auteur et il en explore ici les premiers effets. Indicateur infaillible du succès, la série sera adaptée en animé, 73 épisodes en deux saisons, avec une VF aux petits oignons où les sœurs Chamade affrontent l'inspecteur Quentin Chapuis. Delicioso !

Peur sur la ville

Pendant la publication de Cat's Eye, l'auteur va aussi remanier Space Angel dans une version plus complète et plus conforme à ses désirs que la version qu'il avait présenté au Prix Tezuka. C'est aussi durant la publication de cette première série au faîte du succès qu'avec son meilleur ami Testuo Hara, ils s'apprêtent à lancer deux gros pavés dans la mare de ses années 80 qui vont avoir un impact immense et populariser le manga internationalement.

Ainsi, en 1983, alors que Hara sort Hokuto no Ken, de son côté Tsukasa Hôjô sort une histoire courte, X​YZ, qui n'est en fait que l'ébauche de ce qui deviendra plus tard City Hunter. Il durera encore deux ans sur Cat's Eye avant de se lancer franchement dans cette nouvelle aventure. Si sa première série avait rencontré un succès conséquent, ce n'était cependant rien en comparaison des sommets que va aller titiller ce polar moderne.

C'est une série très sombre que l'on découvre de prime abord, racontant les aventures de Ryô Saeba, un nettoyeur qui accepte chaque boulot que l'on lui propose (même si cela fait appelle à la violence) jusqu'au jour où son ami et partenaire meurt. Ryô décide à ce moment-là de ne plus jamais tuer. Ce qu'il ne décide pas en revanche, c'est l'arrivée tonitruante dans sa vie de Kaori, la sœur de son partenaire bien décidée à prendre la relève. L'arrivée de celle-ci va permettre d'alléger un propos très acerbe que l'on ne connaissait pas encore chez Hôjô.

En effet, l'auteur nous dépeint un Tokyo où s'affrontent le crime organisé et une police impuissante puisque bridée par des autorités corrompues par de puissantes multinationales. Tout y passe, de la prostitution au trafic de drogue en passant par des assassinats. La description de la violence et des bas-fonds se veut réaliste et l'auteur pousse le souci du détail jusqu'à tester lui-même les nombreuses armes présentes dans le manga. Notons par ailleurs que le mangaka a comme assistant sur cette œuvre Takehiko Inoue, celui qui deviendra célèbre par la suite en créant les mangas Slam Dunk et Vagabond.

Cependant, si le fond est extrèmement dur, la forme est beaucoup plus légère. Ainsi, l'humour fait une arrivée (littéralement) fracassante avec le débarquement un peu forcé de Kaori dans la vie du héros. Toujours accompagnée de son marteau absurde dans un monde ultra réaliste, et dont elle se sert pour réfréner les ardeurs sexuelles de son partenaire de la plus violente des façons, elle va dynamiter un train-train bien ordonné et provoquer de nombreuses scènes hilarantes, principalement par sa jalousie non avouée. À cet humour de circonstance, Hôjô va rajouter un humour plus subtil où il fait traverser le quatrième mur à son personnage, qui va réclamer à son auteur d'arrêter les scènes d'enlèvement ou bien lui réclamer des affaires lucratives.

Le point fort de Tsukasa Hôjô a toujours été sa capacité à raconter des histoires sensibles et où les interactions entre les personnages jouent un rôle de premier plan. Ce qui l'intéresse autant que les affaires criminelle qui sont censées être le propos du manga, c'est l'évolution de la relation entre ses deux protagonistes qui vont avoir du mal à s'avouer leur amour, Ryô jugeant qu'il est trop dangereux pour lui et sa partenaire d'entretenir une relation amoureuse avec son métier.

De ce point de départ affectif assez simple, Hôjô va nouer une histoire qui aura un succès immense et durera pendant plus de six ans et trente-cinq volumes. Ce manga sera adapté dans une série animée, Nicky Larson, où si certains éléments sont changés, l'histoire reste peu ou prou la même et rencontre un succès immédiat, notamment dans nos contrées où il est l'une des cases fortes du Club Dorothée. Il connaîtra plusieurs OAV et même un film où Niki Larson (graphie du film) est interprété par Jackie Chan. La concrétisation du succès ?

Prendre le temps

À la fin de City Hunter, Tsukasa Hôjô a déjà des envies d'ailleurs. Il n'attend d'ailleurs pas la fin de la série pour se lancer dans de nouvelles aventures et commence Le Temps des Cerisiers en 1989. Tant par la forme de la narration que par les thématiques, on découvre que l'auteur veut fuir ces univers violents dans lesquels il évolue avec sa série à succès. Ainsi il présente le temps de quatre petites nouvelles des histoires sensibles où il explore les sentiments de ses personnages, où même la présence dans l'une d'elles d'un vampire n'est que le prétexte pour nouer une relation complexe entre lui et sa victime.

C'est d'ailleurs dans ce recueil que l'on découvre pour la première fois Sarah, jeune fille qui semble bien trop mature pour son âge et qui a une relation particulière avec les plantes. On la retrouvera plus tard dans Sous un Rayon de Soleil où le temps de trois volumes tout en douceur et en contemplation, il livre une fable écologique qui laisse une grande part à son cortège de personnages, tous écrits avec une approche émotionnelle et avec une psychologie plus complexe qu'il n'y parait au premier regard.

Toujours dans son soucis d'explorer de nouveaux horizons, et d'observer ses personnages sans porter de jugement en se contentant d'être un observateur bienveillant des turpitudes de ses créations, il livre La Mélodie de Jenny. Ces trois histoires courtes recueillies dans ce volume ont toutes pour point commun de situer l'action durant la Seconde Guerre Mondiale. Il livre un regard franc sur l'implication et les erreurs de son pays durant cette période, mais encore une fois en préférant axer son récit sur ses personnages plutôt que sur une quelconque revendication.

Il va aller encore plus loin dans cette veine. Il va livrer toute une série, Family Compo, où il s'intéresse à un sujet de société assez sensible, à savoir la transsexualité, en se focalisant sur les émotions et les questionnements qui agitent des personnages hauts en couleurs. Durant quatorze volumes, il fait un instantané de ses contemporains avec un amour sincère pour le genre humain. Son récit vibre de vie, d'une énergie positive qui sert un propos qui porte pourtant sur un sujet qui provoque alors des contreverses.

Grâce à la notoriété acquise au travers de ses deux premières séries, il a eu le luxe assez rare de traiter de sujets personnels, qui n'obéissent pas forcément aux attentes des lecteurs. Mais cette pause dans les publications à succès qui dura sur toutes les années 90 prit fin en 2001 lorsque le premier numéro d'Angel Heart paru dans les pages Weekly Comic Bunch. Le concept de cette série est assez étrange puisqu'il s'agit de la suite de City Hunter, mais en changeant des éléments importants tels que les origines de Ryô Saeba.

Alors que l'on aurait pu penser que le tournant humaniste qu'a pris Hôjô se retrouverait ici, il s'avère que cette nouvelle série est encore plus torturée et violente que sa grande sœur. Déjà, alors même que Ryô et Kaori vont enfin se marier, cette dernière meurt dans un accident. Son cœur est transplanté chez une jeune tueuse à gage, Glass Heart, qui par la magie de la fiction reçoit les souvenirs de Kaori à travers sa greffe. Elle tombe donc irrémédiablement amoureuse de Ryô et l'implique dans un univers interlope qui va lui rappeler de vieux souvenirs.

Cette série va durer pas moins de trente-trois volumes avant d'être arrêtée par l'éditeur devant les ventes déclinantes. Mais cet arrêt ne durera pas bien longtemps, loin s'en faut, puisqu'un mois après cet arrêt, en octobre 2010, la série reprend pour une saison 2 chez Tokuma Shoten. Elle continue toujours aujourd'hui, permettant à un artiste déjà au panthéon des plus grands mangaka de continuer à louvoyer entre les genres, entre la lucidité sur la violence humaine et son espoir humaniste de voir celui-ci se lier à la nature. Tant que ça durera ?

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