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Édito #49 : la traduction française rend-t-elle certains comics meilleurs ?

Comics Le 09 nov
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par Republ33k
Édito #49 : la traduction française rend-t-elle certains comics meilleurs ?

La France n'est pas que le pays du fromage et des bons vins. Elle est aussi connue pour son vieil amour de la traduction, et ce, sur tous les supports. Sans jeu de mots, les mauvaises langues font souvent état du faible niveau des français lorsqu'il s'agit de s'exprimer dans l'idiome du voisin. Mais beaucoup oublient de préciser que nous entretenons chaque jour cet état de fait en ne laissant que rarement la place à la version originale. Notamment dans les salles, où les différents distributeurs et chaînes de cinéma justifient l'absence de V.O par la demande massive de V.F de la part du grand public. Excuse facile, quand, dès qu'on sort des grandes villes, il est strictement impossible, même par hasard, de se frotter à un film dans sa langue originale.

Elle ne s'en rend peut-être pas compte, mais la France est depuis toujours une privilégiée de la traduction. Dans nombre de pays européens, à commencer par la Hollande qui m'a un temps accueillie, les dessins animés du dimanche matin, pourtant destinés aux enfants, ne sont jamais traduits. Dans le meilleur des cas, on leur offre quelques sous-titres, mais pas toujours. Les jeunes hollandais sont donc très tôt exposés à la langue de Shakespeare, et ont toujours connu, par exemple, Batman : The Animated Series dans sa langue originale.

Avec Batman, on se rapproche du sujet qui nous intéresse aujourd'hui. Car vous l'aurez compris au regard du titre, l'idée n'était pas de taper sur les institutions et les entreprises de notre beau pays, ni même sur ses traditions involontaires et pas toujours réussies, particulièrement quand il s'agit de publications mensuelles. Mais plutôt de regarder l'envers du décor et de voir ce qu'il a de beau. J'ai voulu m'y intéresser en découvrant ce week-end le septième tome des aventures du chevalier noir du côté d'Urban Comics, que j'avais déjà lues en verison originale, dans laquelle les dialogues de Scott Snyder étaient loin de m'avoir marqué.

Pourtant, en reprenant l'album en français, j'ai été frappé par la qualité, parfois réellement sophistiquée, des échanges entre les personnages, ou même du monologue intérieur de Batman. Forcément, la familiarité à la langue me permet de saisir l'ampleur de chaque mot. Mais étant donné mon niveau d'anglais - et sans vouloir me faire enfler les chevilles - je pense que ce n'est pas la seule explication valable. De toute évidence, ma langue maternelle me permet d'intellectualiser au mieux les phrases de Snyder, et de leur donner un sens que peut-être, je ne le donnerai pas en anglais. Mais les amateurs de langues étrangères le savent, une fois qu'on parvient à penser un maximum dans une langue - c'est à dire, ici, lire l'anglais et lui donner un sens, toujours en anglais - la compréhension devient presque totale.

Moralité, un lecteur formé à la langue de Shakespeare n'aurait rien à perdre en lisant en français, si ce n'est du temps, temps de parution oblige et quelques euros de plus, la conversion monétaire se faisant rarement à notre avantage. Pourtant, en remontant dans mes différentes expériences de lecture, je crois pouvoir dire que la langue française offre tout de même quelques bonus. À commencer par la richesse des mots et de leur sens, un thème cher à Scott Snyder d'ailleurs, puisque ce dernier construit presque toujours ses histoires autour de la sémantique. Quand le Joker et Batman parlent en français, ils semblent s'exprimer dans le langage soutenu des héros - au sens strict, ceux de la mythologie - comme on peut les entendre du côté d'Homère, par exemple. Voilà peut-être un élan insoupçonné de chauvinisme, mais j'a l'impression que lorsque ces deux-là causent français, ils tombent moins facilement dans la caricature. Le Batman de Snyder devenant ainsi plus impérial, plus détective, là où en version anglaise, il ne parle riche que lorsqu'il se parle à lui-même, c'est à dire dans un monologue intérieur où le scénariste nous confère directement toujours plus de secrets sur l'intrigue et son personnage.

Mais je veux bien vous le concéder, il est peut-être difficile de rentrer dans ma tête et de trouver, dans mes mots justement, l'écho de votre propre expérience de lecture. Aussi, prenons un exemple sans doute plus explicite : les noms des personnages. La tradition des traductions est ici aussi très forte, en témoignent les lecteurs de comics vétérans, qui se souviennent encore d'un certain Serval. A l'époque du magazine Strange, d'ailleurs, tous les héros étaient particulièrement surtraduits ! Ceux qui ont pu poser leurs yeux sur un épisode de l'Homme Araignée de l'époque le savent très bien : il y a quelques années encore, Spidey causait d'avantage comme un aristocrate qu'un lycéen.

Ces derniers temps, les choses bougent, néanmoins, et on voit que les éditeurs hésitent de plus en plus à traduire le nom des héros ou de leurs équipes. Panini, par exemple, a banni le nom "vengeurs" de ses publications, alors qu'Urban Comics nous parle de Justice League comme de "Ligue de Justice". Un flou artistique qui n'empêche pas notre exemple de fonctionner : je pense en effet à Edward Nygma, aka The Riddler, plus connu sous le nom de l'Homme-Mystère mais aussi du Sphinx. Un titre qui donne à mon sens beaucoup d'ampleur au personnage, si bien que je continue de l'appeler ainsi, au grand dam des plus jeunes générations.  Là encore, on pourrait expliquer mon amour pour ce nom en le rapportant à mon enfance bercée par la série animée Batman, mais je crois qu'il y a aussi, dans le titre de Sphinx, une saveur qui échappe au Riddler et à l'Homme-Mystère, que j'entends transmettre à chaque phrase le concernant.

Voilà deux idées précises qui m'amènent à penser, au détour d'un TER bondé, que la version française, malgré tous les problèmes qu'elle peut engendrer, a parfois du bon. Elle peut en effet se vanter de donner une autre dimension au phrasé de nos personnages favoris, ou un sens amplifié à leur nom. Forcément, elle résonnera forcément plus, chez un français, que la langue de Shakespeare, mais je suis intimement persuadé, sans vraiment savoir pourquoi, qu'elle a parfois une richesse insoupçonnée, et trop souvent écrasée sous des stéréotypes qui ont hélas la vie dure, car c'est bien connu, les français sont nuls en anglais.

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