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Portrait de Légende #16 : Craig Thompson

Comics Le 22 mars 2016
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par Alfro
Portrait de Légende #16 : Craig Thompson

A la lueur de la sortie de Space Boulettes, dernière BD en date de Craig Thompson dont vous pouvez retrouver la critique de Bigor par ici, nous n'avons pas pu résister à l'envie de revenir sur la carrière d'un artiste qui, il faut le reconnaitre en toute objectivité, est exceptionnel. Pas par son rendement, l'Américain mettant plusieurs années pour chacun de ses projets, mais par la densité et la portée de chacune de ses œuvres, qui auront bouleversé plus d'un lecteur à travers le monde.

S'il est commun de voir des auteurs de BD émerger d'environnements favorables à la création, avec des parents qui sont eux-même des artistes par exemple, certains se sortent d'un milieu à priori pas du tout favorable aux voies artistiques. Ainsi, Philippe Druillet a dû faire son chemin en dehors d'une famille ouvertement favorable au nazisme et qui choisira la misère plutôt que de renier ses idéaux pétainistes. De même, Craig Thompson n'était pas vraiment destiné à devenir un auteur aussi large d'esprit et curieux du monde. En effet, après être né en 1975 à Traverse City dans le Michigan, il va être élevé par ses parents dans une petite communauté du Nord du Wisconsin (pas loin du Canada donc). Cette communauté aura la particularité d'être une secte fondamentaliste chrétienne, un peu à la manière des Quakers. Parmi les préceptes de ce groupe, on retrouve l'interdiction des Arts du monde séculier, ne gardant la Bible comme seul ouvrage autorisé.

Ainsi, les parents de Thompson, dont le père est plombier et la mère aide-soignante, lui interdisent de lire des romans, de voir des films ou même de regarder la télé. Pas vraiment l'environnement idéal pour former une âme artistique, et pourtant, le hasard (ou autre chose ?) faisant bien les choses, c'est sans doute ce qui va permettre au jeune Craig de devenir l'auteur qu'il est aujourd'hui. Considérant que les comics sont des histoires inoffensives pour les enfants, des illustrés sans un réel impact, les époux Thompson vont laisser Craig et son frère s'abreuver des fascicules de l'époque. Les deux garçons dévorent tout particulièrement les comics indés sortant en cette fin des années 80. Craig sera ainsi frappé dans son imaginaire par le dessin noir et blanc de Peter Laird sur Teenage Mutant Ninja Turtles, ainsi que par le ton relativement punk de cette série. Plus tard, il découvre le fameux Terry et les Pirates de Milton Caniff, ce qui va achever de le passionner pour le dessin à la plume.

Pendant le lycée, Thompson prend la décision indéfectible de devenir dessinateur de comics. Il commence à se former seul dans son coin, noircissant des pages et des pages de ses dessins et participant au journal scolaire en faisant des petits strips. Cette décision va évidemment le mettre dans une situation délicate avec ses parents, rentrant même ouvertement en conflit au moment de sa sortie du lycée. Si bien qu'il va quitter le domicile familial (et l'université dans laquelle il était inscrit à Milwaukee), au point qu'il ne parlera plus à ses parents pendant plusieurs années, pour intégrer une école d'art. L'artiste en herbe ne va cependant pas y rester longtemps, abandonnant les études au bout d'un semestre, d'une part parce qu'il ne peut assurer financièrement les frais scolaires mais aussi par un manque d'intérêt dans l'enseignement proposé. Nous sommes en 1997 et Craig Thompson décide de tenter le tout pour le tout en déménageant à Portland (déjà à l'époque, une évidence).

Là-bas, sans aucun revenu, il peine à joindre les deux bouts. Il vit dans un petit appartement d'un immeuble dont il se rappelle surtout les deals de drogue et le bruit constant (qui deviendront des éléments de son autobiographie), ainsi que ses voisins qui viennent régulièrement frapper à la porte pour lui demander de l'argent. Comparé à l'environnement de son enfance, cela lui fait un choc, qui sera ironiquement presque salutaire. Il se débrouille en enchaînement les petits boulots. En fréquentant le milieu des comics indé très présent dans Portland, il va finir par réussir à se faire embaucher par l'éditeur Dark Horse. Là-bas, il y travaille comme graphiste, réalisant des  logos, des maquettes pour des comics, mais aussi pour des boîtes de produits dérivés.

Motivé par son nouvel emploi, il reprend le dessin comme jamais. Il va même finir par créer ses propres histoires, des strips dans premier temps, puis carrément des comics entiers, dont ce qui deviendra bien plus tard Space Boulettes. Pourtant, dans son contrat avec Dark Horse, on lui interdit de publier des travaux personnels en dehors de son travail. Il va donc se lancer dans sa première histoire longue, qui fait tout de même 128 pages. Ce qui est pas mal pour un premier projet, et montre déjà l'inclination de l'artiste pour les projets conséquents. Une fois décidé, il va quitter Dark Horse et se mettre en quête d'un éditeur. Ce sera donc Top Shelf qui en 1999 va publier Good-bye, Chunky-Rice, un graphic novel qui est quasiment autobiographique (s'il on excepte le monde peuplé d'animaux anthropomorphiques) et qui raconte la période qui l'a vu quitter son Wisconsin pour arriver à Portland, et qui surtout narre la fin de l'amitié. Cette œuvre qui rappelle Art Spiegelman, aussi bien parce que le héros est une souris que pour l'aspect indé introverti, va lui rapporter directement la faveur de ses pairs puisqu'il sera récompensé par les prix Harvey et Ignatz. L'un de ses maîtres à penser, Joe Sacco qui est aussi impressionné par le côté autodidacte du jeune artiste, le rencontre (il habite à Portland également) et les deux vont dès lors débattre sur l'art séquentiel.

Après ce premier essai des plus réussis, Craig Thompson va se consacrer entièrement à son art, pouvant enfin en vivre. En perfectionniste obsessionnel, il décide de se lancer dans un projet encore plus ambitieux, Blankets, qui est clairement plus autobiographique. Il y raconte son rapport au sexe, au deuil et surtout à la spiritualité. C'est même par là que ses parents vont apprendre son agnosticisme. Cependant, il va vraiment avoir beaucoup de mal à venir de ces quelques 600 pages (le bonhomme avait visiblement des choses sur le cœur). Anxieux de ne pas pas être à la hauteur de la tâche, doutant artistiquement (il lui faudra l'aide de Joe Sacco pour vaincre le syndrôme de la page blanche), il est pris de tendinite handicapante qui lui empêche de dessiner correctement (un parfait exemple de somatisation). Au bout de trois et demi, en 2003 et toujours chez Top Shelf, Blankets sort tout de même. Il va alors récolter une flopée de louanges, dont un autre maître à penser : Art Spiegelman, et va ramasser encore plus de prix, s'adjugeant notamment deux Eisner.

Le succès n'est cependant pas que critique et institutionnel, puisque son œuvre sera traduite à travers le monde. C'est ainsi qu'il va pouvoir pour la première fois venir en Europe et en Afrique, notamment en France, en Catalogne et au Maroc. Il va se servir de ce voyage pour publier un an plus tard ses Carnets de Voyages (en français dans le texte). En bon chauvins, nous allons dès lors adopter Craig Thompson et en faire un vrai succès, pour le plus grand bonheur de Casterman. Ce voyage va surtout être l'occasion pour l'artiste de découvrir au Maroc la calligraphie arabe. Cet adepte du dessin à la plume va vouloir alors s'en inspirer pour sa prochaine œuvre, un conte formé sur le modèle de ceux des Mille et Une Nuits qui raconte l'histoire de Dodola, une jeune fille mariée contre son gré.

Cette bande dessinée est bien sûr Habibi, qui est à ce jour subjectivement son (chef d'oeuvre la plus aboutie et objectivement son plus grand succès. Mué par le désir de vouloir sortir de son Moi intérieur, il n'a pour le moment publié que des livres autobiographiques, pour se diriger vers ce qu'il y a de plus extérieur à lui-même, Thompson va étudier le Coran. Lui, l'agnostique qui fut éduqué dans le respect assez intégriste du dogme chrétien. Et si encore une fois on retrouve ses thèmes de prédilection, du sexe à la spiritualité, il va aussi s'attacher à raconter une fable sur l'ancien monde qui affronte le nouveau monde, tout en brassant une infinitée de sujets, de l'écologie à l'islamophobie. Brillament exécuté tout au long de ses 672 pages, dans un scénario ciselé et un dessin qui incorpore de nombreux éléments de la culture orientale (et pas seulement arabe), le graphic novel lui demandera tout de même plus de sept ans de travail, avec notamment le retour de ses problèmes de tendinites, et sortira donc en 2011.

Encore une fois, il aura fallu attendre longtemps pour pouvoir découvrir sa nouvelle BD : Space Boulettes. Porté par ses inspirations, Star Wars, SOS Fantômes, E.T., Robotech, Albator..., et toujours aussi préoccupé par l'avenir, Craig Thompson a décidé de se lancer dans une BD jeunesse (du genre de celles que les plus vieux peuvent aussi lire). Cette fois-ci, il se restreint, 328 pages seulement, toutes brillamment mises en couleurs par Dave Stewart. Surtout, c'est une nouvelle fable, qui traite de crise énergétique en emmenant dans une aventure hautement énergique une petite fille, Violet, accompagnée par un extraterrestre hargneux en forme de ballon orange et d'un poulet introverti aux visions de fin du monde. Cette fine équipe part à la recherche du père de Violet qui est exploité par une entreprise intergalactique qui l'a envoyé chasser une baleine spatiale. Si vous ne voulez pas lire ça, on ne sait pas quel pitch pourrait vous motiver.

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