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Édito #24 : L'ironie des enchères de la BD

Franco-belge Le 05 jan 2015
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par Alfro
Édito #24 : L'ironie des enchères de la BD

La bande dessinée va mal. Le SNAC ne cesse de nous le rappeler, et nous le répètera encore à Angoulême où ces auteurs syndiqués profiteront du coup de projecteur sur cet art désormais mineur (n'a-t-il jamais été majeur ?) pour essayer d'attirer l'attention sur la condition des auteurs qui sont bien loin de l'El Dorado de la génération des René Goscinny & co. Pourtant, un marché concomittant au 9ème Art n'a jamais été aussi florissant que ces dernières années. Celui des ventes aux enchères de planches originales d'art séquentiel dont les mises atteignent des sommes records.

Parfois jusqu'à aller au-delà du dégoût, notamment quand la couverture de L'Étoile Mystérieuse, dixième tome des aventures de Tintin, a une mise aux enchères initiale de deux millions et demi d'euros. L'ironie de la situation est que souvent ces planches des grandes BD classiques étaient données mano a mano par les auteurs à leurs amis, éditeurs ou même lecteurs, et qu'elles vont désormais remplir un marché qui cherche la nouvelle sensation du moment, un domaine pas encore exploré par tous les amateurs de spéculations qui se sont lassé des Picasso et autres Mondrian (surtout que ceux-ci circulent de moins en moins). Car la triste réalité, c'est de voir que l'échelle de valeur paraît totalement bousculée quand on voit le prix de cette couverture avec celui atteint par des œuvres d'Auguste Rodin ou Pierre Soulages.

C'est bien là le triste constat que l'on peut voir de cette explosion d'un marché en totale contradiction avec la réalisté d'une industrie pas loin d'être moribonde. Ce n'est pas par reconnaissance envers cet art que l'on doit ce regain d'intérêt (même s'il doit bien avoir quelques amateurs de cases et bulles), mais à des gens fortunés qui voient là le moyen d'investir en masse et créer une petite bulle spéculative des familles dont ils seront encore les grands gagnants, mais dont on ne peut que craindre l'effet sur un monde qui n'a pas les épaules assez solides pour cela.

Ce triste enseignement nous a été prodigué par ce qui s'est passé dans le monde des comics dans les années 90. En cette période, les petits génies de Wall Street avaient découvert que les héros en slip et collants pouvaient leur rapporter des milles et des cents. De nombreuses enchères vendant les sensations du moment, Jim Lee ou Todd McFarlane qui avaient alors pris le pouvoir dans chez des éditeurs qui oubliaient peu à peu l'importance d'avoir un scénario, fleurissaient et voyaient des planches s'arracher à prix d'or. Une inflation qui s'impactait sur les comics eux-mêmes qui multipliaient les couvertures à prix exorbitants. Ce qui conduisit à la banqueroute de Marvel que seul le compte en banque modèle XXL d'Avi Arad a pu éviter.

Surtout que cette envolée qui n'a rien de lyrique n'affecte pas que les monstres sacrés de la bande dessinée comme Hergé ou Uderzo, dont la couverture du Devin avait elle aussi atteint une somme rondelette, mais des auteurs récents bien en vue sont aussi concernés par ce marché spéculatif, telle l'œuvre d'un Joann Sfar que l'on imaginerait pourtant loin des salles de ventes mais qui s'arrache comme le dernier produit affublé de la pomme. Quelques privilégiés de la BD qui sont bien contents de voir leurs originaux dépassés de loin ce que leur rapporte la vente de leurs albums.

Car bien évidemment, on achète ici le nom et non l'œuvre. Si les dessinateurs doivent être bien heureux de voir une rentrée d'argent inopportune en ces temps difficiles, ce ne sont pas les plus démunis qui profitent de cette nouvelle manne (initiée par la maison de vente aux enchères Artcurial qui appartient au Groupe Dassault, just saying). Surtout que comme pour l'art contemporain, combien d'œuvres ne sont pas acquises pour leurs qualités intrasèques mais parce qu'elles iront bien avec les nuances pastelles du séjour ? Histoire d'avoir un Enki Bilal ton sur ton avec le canapé.

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