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Nos BD cultes #5 : La vie comme elle vient

Franco-belge Le 07 mai 2015
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Nos BD cultes #5 : La vie comme elle vient

Lapinot est né d’un défi pour Lewis Trondheim de créer une bande dessinée alors qu’il ne savait pas dessiner. (cf. la préface du livre Lapinot et les carottes de Patagonie). Dans une improvisation qui s’étale sur presque cinq cents pages, Lapinot a acquis son statut de personnage de bande dessinée tandis que son auteur gagnait ses galons de dessinateur.

Créature et créateur ont donc continué leur aventure commune à travers une dizaine de livres que compte la série des Formidables aventures de Lapinot. Le personnage de Lapinot était si omniprésent que même son absence se trouvait notifiée dans la série Les formidables aventures sans Lapinot.

Autoportrait Lewis Trondheim

La vie comme elle vient est l’avant-dernier album de la série. Le temps qui nous sépare de la parution me permet de vous annoncer que Lapinot connaît un destin aussi funeste qu’un personnage tiré de la plume de G.R.R. Martin. Je n’annonce pas cet événement par plaisir de spoiler, mais pour montrer que comme dans une tragédie classique, on pressent très tôt cet événement à venir. Sa mort est d’ailleurs annoncée par le personnage de Marion qui dit l’avoir lue dans les cartes de tarot.

Pourtant le récit débutait comme une aventure classique, un groupe d’amis organise une soirée. Les premières planches présentent tour à tour les personnages et leur relation. L’atmosphère est plutôt légère et enjouée. La fatalité se noue lorsque tous les personnages se retrouvent dans l’appartement de Lapinot. La soirée en question avait un but non avoué : permettre à trois filles de rompre avec leur partenaire respectif. Cet événement crée une rupture qui servira d’accélérateur au destin.

Cette bande dessinée fait partie de mon panthéon personnel par la qualité de ces personnages, des situations et des dialogues. On ne suit pas cette soirée comme un spectateur distancié, on la vit littéralement. Chaque sentiment couché sur papier éprouve le lecteur qui ressent une véritable empathie pour les personnages. Oui, le destin funeste de Lapinot nous affecte par son côté arbitraire. Éventer la chute ne nuit pas au plaisir de la lecture. Le livre garde la force des grandes histoires.

Si la mort de son personnage emblématique s’avérait inévitable, elle représentait aussi pour Lewis Trondheim une étape dans son parcours telle qu’il nous l’a expliqué à l’occasion d’un échange que nous avons eu pour la rédaction de cet article :

Au début de l’album, c’était un autre personnage qui était amené à mourir.

Mais vers la page 10, je me suis rendu compte que la thématique de l’album était la mort, et qu’il n’y avait pas de raison que le héros y échappe, que cela aurait rendu le propos et l’album plus anecdotique et fade. Sachant cela, j’ai ensuite orchestré le récit pour amener l’ensemble vers plus d’empathie et de mise en scène pour qu’au moins, cette mort de Lapinot vaille le coup et ne soit pas un effet de manche.

En parallèle, mes réflexions sur le vieillissement de l’auteur de BD n’ont fait que renforcer ma position de lâcher cette série pour mon propre bien et son propre bien.

Et je tiens à ajouter que durant l’écriture de cet album, les quelques fois où j’ai dédicacé, j’ai innocemment demandé à mes lecteurs, au milieu d’autres questions stupides, s’ils préféreraient que Lapinot meure ou que Richard meure. À plus de 80 %, ils préféraient que Lapinot meure.

Je ne peux pas ne plus affirmer que j’étais guilleret durant l’écriture et le dessin de cet album, surtout des dernières pages. Mais je n’avais aucun échappatoire. Je voyais clairement qu’il n’y avait pas de meilleure fin pour le récit. Et pourtant, j’ai cherché.

10 ans après, je n’ai pas de regret.

Et si vous regardez bien, cet album n’est pas le dernier de Lapinot, mais l’avant-dernier. La tomaison indique que l’Accélérateur Atomique le suit. Donc Lapinot n’est pas vraiment mort.

Désoeuvré - Lewis Trondheim - L'Association 2005

Comme Lewis Trondheim l’indique dans sa dernière phrase, un personnage de fiction ne disparaît jamais vraiment. Combien de personnages de comics sont morts avant de revivre ? Dans son livre Désœuvré, l’auteur se demandait si l’usure ne venait pas de la routine inhérente à l’industrie de la bande dessinée : les mêmes personnages reproduisant la même aventure d’album en album. Lapinot incarnait à sa manière cette routine. Contrairement à la condamnation de Sisyphe qui doit pousser le même rocher sur la pente d’une montagne avant que celui-ci ne dégringole encore et encore, l’auteur a su se libérer de son personnage et continuer son œuvre. Pourtant une partie de moi s’interroge, non par nostalgie, mais plutôt par curiosité, sur les aventures que Lapinot aurait à vivre aujourd’hui.

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