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La BD, impossible ''à classer parmi les beaux-arts'' ? Faux : la preuve par l'exemple

Général Le 27 avr 2018
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par LiseF
La BD, impossible ''à classer parmi les beaux-arts'' ? Faux : la preuve par l'exemple

Cette semaine est sorti sur le site du quotidien belge La Libre une tribune qui fera frémir bien des amateurs et des amatrices de BD. Signée Florence Richter, écrivain, celle-ci s'intitule "Je ne parviens pas à classer la BD parmi les beaux-arts. A une exception près : Franquin !". Sous ce titre un peu raccoleur se cache un hommage au créateur de Gaston Lagaffe, personnage qui a eu droit ce mois-ci à son adaptation au cinéma.

Il n'empêche que Florence Richter argumente quand même en parlant de la BD :

"On peut trouver beaucoup de talent, d’humour, de gravité, de vitalité, de tempérament, mais cela manque trop souvent de consistance (et de subtilité ?), dans le fond comme dans la forme. A vrai dire, certains romans ou films présentent les mêmes caractéristiques. Mais dans la BD et la chanson, ce manque est quasi systématique."

Et là, voyez-vous, je suis chiffonnée. Parce que la consistance et la subtilité, font l'âme de tout un tas d'oeuvres que j'ai lues au cours de ma vie de passionnée de bande dessinée. Alors je me dis, si ça se trouve, madame Richter ne les a pas lues ? Du coup j'ai eu envie de lui proposer une petite sélection de BD qui montrent à quel point ce domaine a sa place dans les beaux-arts. Et pour tout vous dire, j'ai même eu du mal à choisir tant j'avais d'idées ! 

3 secondes de Marc-Antoine Mathieu

Je triche un peu puisque les oeuvres de cet auteur ne relèvent pas toujours de la bande dessinée. Ce touche à tout de l'art séquentiel joue avec les codes de la BD pour chambouler le lecteur et transcender complétement son expérience. Pour ma part je l'ai découvert avec 3 secondes, et cet album est resté ancré dans ma mémoire. Toute l'histoire se déroule, comme son nom l'indique, sur trois secondes. Il s'agit d'un zoom pérpétuel où, grâce à des jeux de miroirs et de reflets, on découvre peu à peu une action qui se construit. Mais attention, l'histoire se décode, elle ne s'offre pas au lecteur si facilement. Et c'est là toute la subtilité, toute la profondeur de 3 secondes. On va revenir en arrière, relire les cases plusieurs fois pour être sûr de suivre. Comme beaucoup des albums de Marc-Antoine Mathieu, le concept est bien trouvé et parfois diablement frustrant.

California Dreamin' de Pénélope Bagieu

Pour être honnête, je dois me retenir de mettre California Dreamin' dans toute mes sélections. Je l'ai déjà glissé dans ma liste de BD faites par des femmes, et la revoilà ici ! Mais c'est plus fort que moi : je trouve que cet album est celui où Pénélope Bagieu s'est vraiment révélée. Soyons clairs, j'ai toujours été fan de son travail. Je lisais son blog avant qu'elle soit éditée, puis j'ai lu son album de blog, son triptyque Joséphine, La Page Blanche, Cadavre Exquis... Mais California Dreamin' a été pour moi une grosse révélation. L'autrice y raconte l'histoire de Cass Elliot, membre du groupe The Mamas and the Papas. Parfois stigmatisée à cause de son surpoid, cette femme formidable peine à se faire une place dans le show business, mais va quand même connaître un destin hors du commun. Dans cet album, le trait est libéré comme si le crayon de Pénélope Bagieu volait sur les pages avec une facilité déconcertante. On sent que cet album était nécessaire pour elle, on sent la passion avec laquelle elle a travaillé dessus. D'après moi, il s'agit aussi d'une belle préquelle aux Culottées, sa série de portraits de femmes inspirantes publiée par la suite chez Gallimard.

Quartier Lointain de Jirô Taniguchi

J'ignore ce que Florence Richter pense du manga mais personnellement quand je dis que la BD a sa place parmi les beaux-arts, j'inclus évidemment la BD japonaise et américaine. Et si il y a bien un mangaka en particulier qui m'a émue aux larmes, c'est Jirô Taniguchi. Dans Quartier Lointain, on découvre le personnage de Hiroshi, un homme à la vie tout à fait normale. Tout à fait normale sauf qu'un jour, sans explication, il se retrouve projeté dans le passé. Le revoilà à l'âge de ses 14 ans, un peu avant que son père ne disparaisse sans la moindre explication. La figure paternelle était un éternel questionnement pour Taniguchi, qui abordait également le sujet dans Le Journal de Mon Père. Dans Quartier Lointain, j'ai été marquée notamment par l'intensité avec laquelle l'auteur transmettait les émotions de ses personnages. Hiroshi est d'abord choqué de ce voyage dans le temps, puis essaie d'en profiter pour comprendre poruquoi son père est parti. Il va alors se replonger dans des souvenirs très tristes, qui vont être saisissants pour nous en tant que lecteurs. Jirô Taniguchi savait mettre de l'émotion dans ses oeuvres, sans verser dans la niaiserie. Il a exploré des tas de sujets tels que la boxe, l'alpinisme, la gastronomie, avec une intensité telle qu'il était selon moi un artiste de haute volée.

Le Sculpteur de Scott McCloud

S'il y a un auteur dont il faut parler pour aborder la question des beaux-arts en BD, c'est bien Scott McCloud. Au travers de divers ouvrages, l'artiste a théorisé l'art de la bande dessinée, a étudié sa mise en page, les outils qui la rendent plus lisibles, ses spécificités. Maîtrisant ces codes sur le bout des doigts, il a pondu Le Sculpteur, un véritable chef-d'oeuvre de presque 500 pages. On y découvre l'histoire de David Smith, un sculpteur obsédé par la recherche de la forme parfaite. Suite à un pacte avec le Diable, il se retrouve doté d'un pouvoir immense : la capacité de sculpter n'importe quelle matière juste avec ses mains. Mais ce pouvoir a un prix puisque dans 200 jours, il mourra. David profite alors de son nouveau talent mais tout se complique lorsqu'il rencontre l'amour de sa vie au onzième jour. 480 pages, c'est beaucoup. Pourtant, difficile de lâcher l'album avant de l'avoir fini. Scott McCloud a l'art d'accrocher son lecteur avec une mise en page nickelle qui rend la lecture hyper fluide. Quand à l'histoire elle vous déchire le coeur, plus encore quand on lit la conclusion de l'auteur où on réalise que le scénario est bien plus personnel qu'on ne l'imagine. Savoir mettre une partie de soi dans son oeuvre, pour moi c'est aussi ça l'Art avec un grand A.

Comme je le disais plus haut, ce n'est qu'un petit échantillon de la longue liste des oeuvre qui montrent que la BD a sa place parmi les beaux arts. J'aurai pu mettre le Peter Pan de Loisel, sombre interprétation d'un classique de l'enfance, le très touchant Pilules Bleues de Peeters, ou encore le très joli Polina de Bastien Vivès.

Loin de moi l'idée d'attaquer Florence Richter. Après tout, chacun son point de vue ! Mais qui sait, peut-être que la lecture de ces albums pourrait la faire changer d'avis ? Et vous, quelles BD ajouteriez-vous à cette liste ?

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