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Vivre grâce à Tipeee : la réponse des auteurs de BD à la crise

Général Le 02 mars
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par LiseF
Vivre grâce à Tipeee : la réponse des auteurs de BD à la crise

Lors du dernier festival d'Angoulême, les auteurs manifestaient pour l'amélioration du statut des auteurs de BD. En effet, le secteur de l'édition de bande dessinée se porte plutôt bien en France. Pour les auteurs par contre, c'est de pire en pire... Aujourd'hui, ils sont les maillons les moins bien payés de la chaîne du livre.

Face à ce problème, certains choisissent d'élever la voix, en participant par exemple à des manifestations. Mais ce n'est pas la seule alternative : certains se tournent vers le financement participatif, afin de publier eux-mêmes leurs livres. On savait déjà que KissKissBankBank affichait 80% de réussite pour les projets BD. Ces projets sont limités dans le temps : l'idée est de publier généralement un album, et les lecteurs ont une période donnée pour participer. Mais d'autre auteurs font le choix du financement participatif au quotidien, en passant par exemple par Tipeee. Le principe : ils perçoivent une certaine somme par mois, et les "tipeurs" peuvent choisir de les soutenir à long terme. C'est à ces auteurs que j'ai eu envie de m'intéresser : être financé directement par ses lecteurs, l'ultime bon plan ? Oui et non. Explications... 

Un secteur invivable pour les auteurs

Sur Tipeee, les auteurs de BD sont nombreux même si tous les projets ne sont pas un succès. Il suffit de jeter un oeil à la partie BD du site pour voir la grosse centaine de pages créées pour soutenir l'activité de créateurs de BD. Contactée par nos soins, l'équipe de Tipeee nous a expliqué que le projet le plus bankable de la section BD était aussi le plus performant de tout le site. Il s'agit de celui de Maliki.

Si vous lisez du webcomic sur internet depuis longtemps, vous connaissez sûrement Maliki. Sur un blog dédié, on peut suivre gratuitement les aventures de la jeune fille aux cheveux roses. Les planches ont ensuite été publiées sous forme d'albums chez Ankama et puis l'an dernier, Maliki a décidé de se lancer sur Tipeee. Derrière ce pseudonyme, un couple, qui parle d'une seule voix.

"Je suis parti du constat que le circuit classique ne fonctionnait plus, en tout cas pour moi. Le pourcentage de rémunération des auteurs est ridicule, 8 à 10% du prix du livre en moyenne, 1€ et des poussières par livre. Les placements de mes livres en magasins étaient hasardeux, et quand il y en avait, l'espérance de vie du livre en rayon était d'une semaine ou deux... "

En effet, c'est l'un des effets nocifs du développement du marché : les librairies font face à une surproduction de BD, et ne peuvent pas mettre en avant chaque album suffisament de temps. Pour plusieurs mois et parfois plusieurs années passées à la conception d'une BD, l'auteur n'a généralement droit qu'à une semaine d'exposition en rayon. Du côté de Maliki, on constate un vrai raz-le-bol face à un système qui ne lui convient plus.

"La communication, c'est principalement moi qui la gérais, sur les réseaux, sur mon site. J'ai réalisé des bandes annonces en dessin animé, tout seul, à mes frais pour promouvoir mon travail parce qu'il n'y avait "pas de budget" pour ça. J'ai rémunéré une comédienne de doublage pour faire la voix. J'ai vu des quantités monstrueuses de mes livres revenir pour se faire pilonner parce que ça coûtait moins cher de les détruire que de les remettre dans le circuit."

Face à ce contexte, faire le choix du financement par les lecteurs n'a rien de surprenant. Certains créateurs sont parfois mal à l'aise à l'idée de demander de l'argent aux lecteurs directement. Yatuu est l'autrice de plusieurs albums tels que Moi 20 ans, diplômée, motivée, exploitée, Génération mal logée, Pas mon Genre ou encore Hé Mademoiselle. En sept ans de travail en tant qu'autrice, elle m'explique n'avoir perçus que vingt euros en droits d'auteur ! Poussée par sa volonté de vivre de la BD à temps plein, elle crée son Tipeee en avril 2017.

"J’ai beaucoup réfléchi avant de me lancer. On ne peut pas savoir si les gens vont être derrière ou pas ! En plus en tant qu’artiste c’est très compliqué de demander de l’argent, on a l’impression de faire l’aumône alors que pas du tout, c’est une sorte de mécénat. Et je ne regrette pas d'avoir créé ma page puisqu'aujourd'hui, je vis de la BD à plein temps !"

Lever des fonds grâce à Tipeee : plus qu'un travail d'auteur

Mais choisir de passer par Tipee pour réduir le nombre d'intermédiaires n'a pas que des avantages. En se passant des services d'un éditeur, les créateurs font face à de nombreuses tâches qui viennent s'ajouter à leur travail de dessin et de scénario. En effet une communauté, ça ne se crée pas tout seul. Les auteurs se doivent d'être présents, à l'écoute et de répondre aux nombreuses questions de ceux qui les soutiennent financièrement, les tipeurs.

Yatuu et Maliki ont toutes deux dû créer leur société pour percevoir l'argent. Rien d'étonnant quand on sait que Maliki perçoit jusqu'à 9000 euros par mois, et Yatuu jusqu'à 1800. A cette somme, il faut soustraire la commission de 8% perçue par Tipeee, mais aussi le prix de réalisation et d'envoi des goodies. Dans ses semaines de travail, Yatuu consacre généralement tous ses vendredis aux goodies, et parfois même le week-end. Maliki me présente une liste de toutes les tâches annexes qu'elle doit gérer au quotidien.

- Gérer la communication sur les réseaux sociaux,
- Dessiner, faire imprimer chaque mois les contreparties physiques (les ex-libris), préparer les fichiers, réceptionner les colis, signer chaque contrepartie
- Gérer tous les envois des tipeurs et de la boutique en ligne, passer du temps à la poste à lécher des timbres
- Faire de la compta, du juridique, étudier des devis
- Envoyer des livres et des factures aux libraires qui souhaitent travailler avec nous
- Réaliser une émission de radio pour le tirage de la loterie des tipeurs 
- Monter des vidéos de timelapse

Bref, si on souhaite monter son business sur Tipeee, il faut partir du principe qu'on portera plusieurs casquettes !

Un circuit plus court : l'avenir de la BD ?

C'est vrai que les hisoires de Maliki et Yatuu font rêver : insatisfaites du milieu de l'édition, elles ont décidé de s'en passer pour se débrouiller toutes seules. Yatuu a enfin réalisé son rêve d'être autrice à temps plein, et Maliki a considérablement amélioré son niveau de vie, suffisament pour avoir un meilleur espace de travail, mieux manger, et mettre des sous de côté. Elle envisage même d'embaucher quelqu'un pour lui venir en aide dans son travail au quotidien.

Ça, c'est le côté un peu magique de Tipeee. Mais il ne faut pas oublier que ces projets sont dépendants de la plateforme : si celle-ci fermait, ses auteurs se retrouveraient le bec dans l'eau. Pour Yatuu, il y a une vraie différence entre financer son activité grâce à Tipeee et publier un album.

La BD et Tipeee ça reste deux choses différentes. Tipeee c’est du mécénat au long terme qui permet de financer du contenu gratuit. Tout le monde peut lire ma BD en ligne, mais les tipeurs ont plus d'avantages. Ce n'est pas comme un livre que tu es obligé d'acheter ou d'emprunter.

Maliki, de son côté, n'envisage vraiment pas ce système comme le futur de la bande dessinée.

Je doute que les lecteurs, malgré toute leur bonne volonté, puissent absorber et financer tous les auteurs. [...] Ce que j'aimerais, à terme, c'est que plus d'auteurs s'engagent dans cette voie, pas forcément pour y rester à vie, mais simplement pour faire pression et remettre à plat, une bonne fois pour toute, le système en place si défavorable aux auteurs.

Un autre facteur à prendre en compte : la notoriété de l'auteur ! Si ces deux projets ont si bien marché, c'est en partie parce que Maliki et Yatuu étaient connues sur internet. Elles avaient publié de nombreux albums mais aussi beaucoup de BD en ligne accessibles gratuitement. Les tipeurs ont eu envie de financer ces personnes dont ils appréciaient déjà le travail. En d'autres termes, décider de financer son travail grâce à Tipeee quand on sort d'école par exemple et qu'on n'a encore rien publié, ce n'est pas la meilleure des décisions.

Alors, Tipeee est-il l'avenir des auteurs de BD ? Pas tout à fait. Mais c'est un outil qui peut servir à éveiller les consciences, et à encourager les lecteurs à soutenir leurs auteurs favoris. A terme, il faudrait surtout parvenir à construire un système respectueux des situations des auteurs... En attendant pour soutenir Yatuu sur Tipeee c'est par là, et Maliki par ici !

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