Interview > Rapport à la nature, expropriation et acculturation forcée : Joe Sacco revient sur Payer la Terre, sa BD Reportage

Rapport à la nature, expropriation et acculturation forcée : Joe Sacco revient sur Payer la Terre, sa BD Reportage

Comics Le 17 mars 2020
0
par Malo
Rapport à la nature, expropriation et acculturation forcée : Joe Sacco revient sur Payer la Terre, sa BD Reportage

Joe Sacco ne ressemble pas à son personnage dans les BD qu’il dessine. Soyons clairs : on fait bien sûr le lien entre les deux. Mais si vous ne connaissez de lui que sa représentation à l’allure rabougrie, le voir en chair et en os vous surprendra sûrement. Nous sommes le 3 février 2020 et, dans une salle de cinéma n°2 du Centre Georges Pompidou à Paris, le journaliste vient parler de son nouvel ouvrage, Payer la Terre, un reportage sur les Dénés, une population autochtone du nord-ouest canadien. Celui-ci est posé sur une table basse, à côté de deux autres, Gaza 1956 et Reportages. À l’écran, l’une des illustrations utilisées pour la couverture de l’album, sur laquelle une famille prépare un repas. En compagnie d’Armelle Chrétien à la traduction, c’est Sonia Déchamps, journaliste et chroniqueuse BD, qui anime cette première conférence BD 2020 à la Bibliothèque publique d’information.

Un représentant du genre

Si vous ne connaissez pas Joe Sacco ou si vous n’êtes pas familier avec la BD Reportage, rassurez-vous : aujourd’hui moins marginal qu’il a pu l’être, le genre n’en reste pas moins obscur aux yeux d’une bonne partie du public. À s’aventurer dans ce qui est parfois considéré comme des ovnis du neuvième art, on trouve des bizarreries de toutes sortes : des enquêtes sociologiques (Panique dans le 16e ! de Monique et Michel Pinçon-Charlot), de la vulgarisation économique (Le classique Economix de Michael Goodwin et Dan E. Burr, l’hilarant Les aventures d’Ultra-Chômeur de Gan Golan et Erich Origen) ou encore… des travaux journalistiques. À première vue, l’idée peut surprendre. Mais la bande dessinée est, dans les faits, un support tout à fait adapté à cela. En témoigne la Revue Dessinée, trimestriel lancé en 2013 qui traite de l’actualité sous ce format. Dans le même registre, on peut évoquer la publication, en octobre dernier, d’un hors-série de la Revue XXI (qui appartient au même groupe), Grands reportages en bande dessinée, qui regroupe un ensemble de récits précédemment publiés par le titre.

Joe Sacco, lui, est un auteur de référence dans le domaine. Notamment connu pour ses travaux sur la Palestine, l’américano-maltais multi-récompensé est parvenu à légitimer la DB Reportage aux yeux de l’industrie et du public. Interrogé sur ce point, il revient sur un démarrage difficile et les évolutions qu’il a pu observer : « Petit à petit, les gens ont compris et se sont familiarisés avec les bandes-dessinées alternatives. […] Au début, je faisais le tour des éditeurs pour savoir s’ils étaient intéressés, et personne n’en voulait. Aujourd’hui, ce sont les gens qui viennent me voir ». Pour Payer la Terre, c’est cependant lui qui a pris l’initiative de contacter la Revue XXI. « J’avais déjà fait un reportage sur l’Inde [pour eux], j’ai contacté l’éditeur avec mon idée ». Avant de paraître sous la forme d’un volume relié, le reportage a d’abord été publié périodiquement. En réalisant le premier épisode, il savait où allait le deuxième, mais pas les autres. Le projet s’est révélé plus difficile à réaliser que prévu et face à un démembrement de l’histoire s’est imposé un second voyage. L’auteur ne s’en cache pas : « J’ai fait le reportage, mais je n’en étais pas satisfait ». Pour mener à bien tout cela, une grande préparation a été nécessaire, autant pour l’enquête elle-même que pour se rendre sur place : « J’indexe tout ce que je fais. L’organisation prend du temps mais permet d’en économiser. […] Je ne suis pas quelqu’un de très à l’aise dans la nature, j’habite à Portland et mon truc est plutôt de rester chez moi à lire un livre ».

À la rencontre d'un peuple

Dans cet album, il est autant question des territoires que de ceux qui y vivent. « Comme de nombreuses personnes, je me soucie du réchauffement climatique. Qui est le plus affecté par le phénomène ? J’ai pensé à ces communautés à la marge et je me suis dit qu’il serait intéressant de les rencontrer ». Pourquoi les Dénés en particulier ? « Parfois, les choses sont juste un accident » explique l’invité. À la suite d’une rencontre dans une librairie trois ans avant de se mettre à l’œuvre, il est invité à ce rendre au Canada par un contact qui lui propose d’organiser la rencontre avec ces derniers. Il avoue volontiers : « Si elle avait été du Guatemala et que c’était du Guatemala dont elle m’avait parlé, c’est là que je serais allé ». Ce contact lui sera d’une grande aide. « Généralement, c’est utile de nous faire introduire par quelqu’un qui connaît déjà la communauté. […] Je suis un étranger, une personne extérieure. Qui suis-je pour leur poser des questions ? ».

C’est ainsi que germe le projet de se rendre dans cette région périphérique, aux lisières de l’Arctique. Considérées comme inutiles par les colons européens depuis leur arrivée puisque inadaptées à la culture agricole, les terres alors occupées par les Dénés sont soudainement devenues le centre de toutes les attentions après que du pétrole y ait été découvert. Des années 1880 aux années 1920, le gouvernement a cherché à les acheter aux différentes tribus contre cinq dollars par an et quelques médailles. Les populations locales, qui possédaient une conception différente du rapport à la terre, ne se considéraient pas comme propriétaires des terrains. Trompées par le flou qui entourait les propositions, elles on accepté ces accords. Se questionner sur les transformations qui ont été menées sur ces terres revient intrinsèquement à retracer les lourdes conséquences qui en ont découlé sur les Dénés.

L’auteur relate une expérience difficile à gérer sur place, comme lorsque des personnes âgées ne souhaitaient pas que leurs entrevues ne soient enregistrées ou prises en notes. Il fallait alors aller tout retranscrire après-coup, et revenir pour vérifier ne pas avoir fait d’erreur. Ce procédé rappelle celui utilisé par Truman Capote, « qui fonçait à son hôtel pour écrire ce qu’il avait mentalement enregistré, la vue d’un bloc-notes changeant radicalement l’attitude d’un interlocuteur, quel qu’il soit » (Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne). La différence ici étant que la méthode n’était pas, pour Joe Sacco, choisie. En gagnant la confiance de la communauté, il est finalement parvenu à obtenir de pouvoir prendre des notes.

La douleur des Dénés

De ces paroles ressortent des témoignages cauchemardesques décrivant la mise en place d’un système de destruction des individus et de leur culture : séparation des familles, envoi des enfants dans des internats au loin, acculturation forcée… À l’origine de celui-ci, un projet politique clair : « Le Premier ministre du Canada de l’époque avait dit que l’on pouvait apprendre à lire et à écrire à un sauvage, mais que cela ne donnerait qu’un sauvage qui sait lire et écrire. Il avait expliqué qu’il fallait séparer les enfants de leurs familles pour leur inculquer le mode de vie des blancs » explique l’auteur, avant de continuer : « Le traumatisme n’est pas une conséquence de ces écoles, c’était leur raison d’être ». Cette politique ne s'est arrêtée qu'au milieu des années 1990 (Frédéric Potet, Le Monde). Il s’agissait en effet de lieux de violences physiques, morales et sexuelles dont ceux qui en ressortaient ne parlaient plus la même langue que leurs parents et dont les conséquences sont toujours perceptibles aujourd’hui, avec -entre autres- un alcoolisme particulièrement présent dans ces communautés. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes tentent de se réapproprier leur culture en réapprenant la langue, en retournant vers des lieux de vie plus traditionnels. Mais les stigmates au sein de la communauté demeurent et « d’autres, dans cette nouvelle génération, sont à la dérive, […] davantage chez les hommes que chez les femmes ». Le journaliste évoquera un peu plus tard dans la conférence qu’une entreprise similaire a également eu lieu aux États-Unis, précisant que ce type de processus était « lié au colonialisme ».

Face à ces propos recueillis se pose la question de la difficile mise en page de la parole. « Je ne pense pas à donner la parole à des sans-voix. Ils ont des voix. Je leur prête une oreille ». Comme cela avait été fait dans ses précédents albums, cette dernière est retransmise directement, de manière brute dans le but d’éviter la paraphrase. « Toute la question était d’avoir leur point de vue. Quand ils parlaient des changements dans la population des poissons, j’ai eu envie de les enregistrer ». La présence, dans le reportage, du personnage du journaliste vise malgré tout à rappeler qu’un intermédiaire existe entre ceux qui s’expriment et le lecteur. « Je ne suis pas un demi-dieu au regard objectif. [Mon personnage] rappelle que je suis un être humain et que ce qui est dans le livre est représenté selon mon point de vue ». La retranscription des propos et des messages passe par l’écrit, mais également par l’image. Les planches sont ainsi travaillées pour véhiculer un ressenti, un vécu. « Si vous regardez le premier chapitre, il n’y a pas de délimitation entre les cases ; pas même de cartouches, car cela retranscrit la liberté de vivre dans les bois ». Beaucoup de recherches en ligne ont été nécessaire pour obtenir une documentation visuelle complémentaire.

Réaliser un tel reportage est une épreuve. Parvenir à attirer un public, un défi. « Je veux entraîner le lecteur avec moi, quelle que puisse être la difficulté du sujet. Je veux le divertir. Divertir n’est pas un mauvais mot pour moi, je veux pousser le lecteur à tourner la page. […] En tant que journaliste, ce serait de ma faute si je rendais l’histoire ennuyeuse ». Il est certain que la BD Reportage n’est pas un genre des plus faciles à aborder : dense, souvent long (272 pages pour Payer la Terre, 324 pour Palestine) et traitant de sujets parfois douloureux, il représente un exercice dans lequel conserver l’attention de la personne qui s’y plonge, même intéressée, peut ne pas être évident. À la question « Peut-on tout raconter par un reportage en bande dessinée ? », l’auteur répond : « Je ne vois pas pourquoi on ne le pourrait pas. Je ne trouve pas d’exemple de ce qui ne pourrait pas être possible. La BD offre des possibilités que l’on ne retrouve pas ailleurs : revenir dans le passé, montrer une scène de torture… Art Spiegelman a démontré que l’on pouvait en parler avec Maus ». L’utilisation d’animaux anthropomorphes dans cette œuvre majeure, récompensée par le Prix Pulitzer en 1992, avait en effet permis de représenter les horreurs de la Seconde Guerre mondiale d’une façon graphiquement soutenable, sans pour autant en diminuer la violence morale. « J’ai une grande confiance dans ce support pour tout retranscrire et, si je ne vois pas comment le faire, je suis sûr qu’un autre le saura » poursuit-il. Cela peut-il être comparé à d’autres médias, comme le film d’animation autobiographique Valse avec Bachir d’Ari Folman ? « Je pense qu’on peut comparer » estime Joe Sacco, parlant du long-métrage comme d’un « honest movie » [ndlr : ce terme pouvant être interprété de différentes façons, le choix a ici été fait de conserver le terme d’origine]. À ses yeux, la partie la plus importante de ce dernier est la transition dans les images qui a lieu à la fin, servant le fond par la forme.

À quel moment finir, boucler son reportage ? « Toute histoire est infinie ; c’est peut-être la formation journalistique qui fait que l’on sait quand on a ce qu’il nous faut ». De sa formation journalistique classique à l’université de l’Oregon, Joe Sacco s’est pourtant émancipé. Il reconnaît que le Gonzo journalisme est certainement une influence, louant à Hunter S. Thompson une connaissance approfondie des sujets qu’il traitait et une certaine franchise : « il n’avait pas la même approche : s’il pensait que quelque chose était du bullshit, il le disait ». Comme autres sources d’inspiration, il cite Robert Crumb, Daniel Clowes (pour le fait de dessiner les personnes de face), Charles Burns (pour ses contrastes de noir) ou bien, avec des pincettes, Louis-Ferdinand Céline. Il explique que, sans cautionner ses discours condamnables, il « essaie de retranscrire les ellipses de sa prose ». Sur ses prochains travaux, il souhaiterait changer un peu de registre : « Je ne suis pas retourné sur le terrain depuis [le deuxième voyage au Canada]. Il me faut une pause maintenant je pense. Pour mon prochain livre, j’aimerais faire quelque chose de drôle. J’envie les journalistes qui sont toujours sur le terrain, à rencontrer des gens. J’en suis jaloux car, en comparaison, je suis la plupart du temps à mon bureau ».

Auteurs & Mots clés
les dernières news
les dernières critiques
Vous êtes certain de vouloir supprimer ce commentaire ?