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Urgence Niveau 3 et bande dessinée engagée : notre rencontre avec Pat Masioni

Comics Le 02 nov
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Urgence Niveau 3 et bande dessinée engagée : notre rencontre avec Pat Masioni

Présent sur le stand Bliss Comics à la récente Comic Con Paris, l'artiste Pat Masioni a accepté de nous accorder de son temps pour répondre à nos questions. Artiste de bande dessinée ayant commencé sa carrière au Congo, il se sera illustré par plusieurs bandes dessinées engagées, telles que Rwanda 94, une incursion sur le Unknown Soldier de Joshua Dysart, et plus récemment sur le projet Urgence Niveau 3, dont il assure la partie artistique du chapitre sur le Tchad avec Jonathan Dumont. Il apporte également sa maîtrise de la colorisation sur les parties dessinées par Alberto Ponticelli. L'occasion pour nous de revenir encore une fois sur cette BD d'importance et de retracer le parcours de Pat Masioni vis-à-vis de la bande dessinée, quelle que soit son origine géographique.


Bonjour Pat et merci de nous accorder de ton temps. Tu es né au Congo, peux-tu m'expliquer quels ont été tes premiers contacts avec la bande dessinée là bas ? 

Au Congo, j'ai beaucoup plus travaillé sur des BDs didactiques. J'avais envie de faire autre chose mais il n'y avait pas d'éditeurs [pour ça]. Soit tu travailles à compte d'auteur, soit tu travailles avec un éditeur et celui avec qui je travaillais, c'était une grosse structure. Il y avait un gros réseau de distribution, car je viens du Congo-Kinshasa, qui est quatre fois plus grand que la France, avec 80 millions d'habitants, et mes livres étaient distribués dans tous les coins du pays. De gros tirages : par exemple, avec 20 000 exemplaires tirés, pour une première édition, je crois que j'ai atteint dix réimpressions, une série de douze titres, qui est encore réimprimée aujourd'hui.

Bien que j'ai fait les beaux arts, travailler avec cet éditeur m'a permis de comprendre beaucoup de choses, encore à l'heure actuelle. Je travaillais dans un studio qui avait presque tout, et à côté, une grosse imprimerie. Je dessinais, je voyais comment on photographiait mes planches, comment on les mettait sur les plaques de machine rotatives, et je voyais les premiers tirages sortir et comment rectifier mon travail par rapport au rendu final. Parce qu'à l'époque on montait des films noir, des films quatre-couleurs qu'on superposait, et on m'expliquait comment cela fonctionnait. Ça a été une espèce d'école, et en dix volumes, j'ai beaucoup appris sur le côté technique - ce que beaucoup d'illustrateurs ne connaissent pas.

En fait tu dis que d'autres dessinent, mais ne se préocuppent pas de ce qu'il se passe entre le dessin et le bouquin qui sort de l'imprimerie...

Comme le Congo n'est pas très développé au niveau infrastructures d'imprimeries, on avait du mal à sélectionner les couleurs : on imprimait en noir et blanc, en deux ou en quatre couleurs. On m'a expliqué là bas comment faire un dessin en noir et blanc et l'imprimer en quatre couleurs. C'est une expérience qui m'a beaucoup servi.

Tu as fait de la BD en Afrique, travaillé pour le marché européen, mais aussi pour le marché américain. Qu'est-ce qui t'as attiré vers les comicbooks ?

En fait on m'a repéré par internet. Ce sont Joshua Dysart et Karen Berger qui m'ont contacté. Ils recherchaient un artiste africain pour dessiner quelques épisodes d'Unkown Soldier, le Soldat Inconnu. Et comme au Congo j'avais eu une culture très cinématrographique, très cinéma américain, et très comics, c'est quelque chose qui me correspondait, même si je ne m'y attendais pas.

Et ils cherchaient un dessinateur africain à cause du lieu de l'action ? 

Oui, ça se passe en Afrique Centrale. Je viens d'un pays qui est voisin du pays où se situe l'histoire de Soldat Inconnu. Il s'y passait des guerres civiles, et le méchant de Soldat Inconnu est un rebelle qui kidnappe femmes et enfants : un dingue. Il est pasteur évangélique, fils de gourou : un mélange de fétichisime, de satanisme et de religion catholique. Ça fait quelque chose de bizarre ! Sur ces deux chapitres, j'ai dessiné et encré, mais les couleurs étaient de José Villarubia

J'ai l'impression que la bande dessinée engagée c'est important pour toi. Avant Urgence Niveau 3 tu as fait Rwanda 94, qui traite aussi d'un sujet terrible, le génocide rwandais. C'est important pour toi de raconter ça en BD ? 

Oui, la BD est un média qui est assez populaire, même en Afrique. Là-bas, si une BD peut coûter dix euros, elle se partage une fois qu'on l'a lue. Elle se prête. Avec cette somme, tu peux donc facilement faire passer un message. L'autre avantage, c'est que tu peux arrêter ta lecture quand tu veux, et la reprendre après. En Afrique, ça sert beaucoup.

Tu as moins la culture de la propriété du bouquin ? 

C'est compliqué. Ici, les gens ne profitent pas toujours du bonheur qu'ils ont entre les mains. Je ne dis pas tout le monde, c'est une minorité, mais c'est un avantage qu'on ait toutes ces bibliothèques en France. Au Congo, il n'y a pas vraiment de bibliothèques. J'ai été soutenu par mes parents, qui m'achetaient des bouquins, mais ce n'est pas donné à tout le monde. Et puis, l'école n'est pas gratuite. J'ai fait les Beaux Arts, une école qui est réservée aux familles aisées. Mes parents ne sont pas riches mais ils ont réussi à me la payer. Le livre a beaucoup d'importance.

Comment s'est fait la conception d'Urgence Niveau 3 ? C'est Joshua Dysart qui est venu te voir pour re-travailler ensemble ? 

J'étais à la base du projet, au tout début. Joshua m'a parlé d'une histoire qu'il voulait faire, de 150 pages. C'était assez embryonnaire, et il y avait eu une collecte de fonds organisée. Puis il m'a dit qu'il devait partir en voyage, m'a demandé si j'avais mon passeport, et Alberto aussi. Mais ce n'était pas encore net, ce qu'on devait faire. En 2014, on a voyagé tous les trois ensemble à Alger, c'était la première fois qu'on se retrouvait ensemble. C'est là que Joshua a dit qu'il voulait commencer à écrire, qu'on soumette la chose au PAM [Programme Alimentaire Mondial] avec Jonathan [Dumont] et Cristina [Ascone], pour qu'ils voient ce qu'on veut faire. Il m'a dit que je ferai la couleur sur le premier épisode d'Alberto. Au début, il n'y a que ce chapitre, mais on se dit qu'il y a aura des suites. Il y a huit zones en Urgence Niveau 3, ça fait donc beaucoup de chapitres à traiter.

Dans ton travail de coloriste, comment abordes-tu cette façon de mettre en lumière les dessins ? 

Quand je travaille sur la couleur, je me base sur le scénario, comment le scénariste a décrit les scènes. Je le croise avec le trait du dessinateur, et je donne les ambiances, j'accentue tout ce qui est dramatique. Les couleurs ne se font pas au hasard, c'est tout un langage qui se cache derrière. Par exemple, tu peux avoir une scène de jour où le ciel sera bleu, mais je le ferai en rouge parce qu'il y a un drame qui se déroule. C'est le scénario qui me donne cette option de travail. La description est donc très importante, et je fais la colorisation comme je le sens, mais en étant toujours dans la bonne lecture de l'histoire.

Pour le troisième chapitre avec Jonathan Dumont, vous avez réfléchi à la façon de présenter l'histoire ensemble ? 

Non, on a pas réfléchi ensemble. Jonathan est réalisateur de cinéma ! Il a reçu des prix pour son travail, c'est quelqu'un qui est professionnel dans l'écriture de scénarios en image. Il n'y a pas beaucoup de différences entre le scénario d'un film ou d'une BD. Bien que les plans soient en mouvement pour le cinéma et statiques en BD, c'est très similaire. 

Et pour la mise en situation, comme l'histoire se passe au Tchad, tu es allé là-bas ? 

Non je n'y suis pas allé. Il suffit d'avoir le scénario et une bonne documentation, qui était très importante là. Jonathan était là bas, et il est toujours sur le terrain. Il vient de passer les derniers mois au Yémen, dans des camps, au contact avec les réfugiés. Avant, il était en Birmanie. Il a passé deux mois aussi, je crois. Il est tout le temps sur le terrain, et Joshua y avait été aussi. Ils ont ramené des vidéos et pleins de photos. Il y en avait tellement, quand tu les parcours, tu as de la matière pour dessiner ou coloriser. Tu lis le scénario, et tout est là.

On a aujourd'hui une version imprimée de Urgence Niveau 3. Quelle est pour toi l'ambition d'une telle oeuvre ? 

On apporte une petite pierre à l'edifice du PAM. Pour ma part, le but c'est que les gens puissent se rendre compte comment ça se passe lorsqu'une catastrophe ou une guerre vous pousse à quitter tout confort et à vivre sous une tente. C'est une situation très grave. Le PAM est là pour secourir ces gens qui ont tout perdu. Si à l'occasion le PAM fait une campagne de récolte de fonds, il faudrait que les gens aient cet élan d'aider cette organisation, et ces humanitaires qui vont aider les autres dans des pays aux conditions de vie très difficiles. Je viens du Congo : dans la forêt aussi il y a des tas de dangers à affronter. Personnellement, je ne sais pas si je pourrais le faire. On nous demande de dessiner, de faire passer un message. C'est plus fort que tout ce que j'ai fait. Ce genre de livre, Urgence Niveau 3, je crois que c'est quelque chose qui te prends aux tripes.

Dans le chapitre que tu dessines, malgré l'importance des humanitaires qui se déplacent, on ne les voit pas comme des héros. Il y a discussion sur les motivations des occidentaux qui s'imaginent comme des sauveurs... 

C'est très compliqué en effet, parce que ceux qui sont sur le terrain apportent un réconfort, mais ce n'est pas tout. C'est très compliqué d'analyser ce genre de situations. Je l'ai un peu vécu à Kinshasa, pendant la guerre. Mais je n'ai jamais été un déplacé de guerre, donc c'est encore autre chose. On ne sait juste pas quoi dire. On verra dans les épisodes suivants comment d'autres situations vont être abordées. Je n'en sais rien pour l'instant. On attend, et s'il y a une proposition on travaillera dessus. On a travaillé sur l'Irak, le Sud Soudan et le Tchad, mais il y a d'autres zones à aborder. Ce qu'il se passe au Yémen est très grave ; on voit quelques images, mais pas tout !

Et tu penses qu'il faut tout montrer avec la bande dessinée ? 

Oui, on ne peut pas se contenter que des BDs commerciales. La BD, à la base, c'est un médium, on s'en sert pour faire passer un message, et tous les messages ont leur place - tel que celui là. Ce n'est pas pour rendre les gens tristes, mais pour qu'ils se rendent compte. Aux infos, on n'en voit pas trop.

En apparté, tu travailles aussi pour Karen Berger sur sa ligne Berger Books. C'est elle qui est venue au moment de lancer cet imprint ? 

Oui, c'est elle qui m'a demandé de venir travailler avec elle. Ça a été une chance aussi d'être dans la première équipe d'auteurs qu'elle a recrutés. L'avenir est là, il y aura d'autres choses après. Je ne peux rien dire, car ça se prépare - ça peut prendre du temps, donc il faut être patient !

Merci beaucoup !

Retrouvez également notre interview d'Alberto Ponticelli, quant à l'album il est disponible chez Bliss comics au prix de 19 euros.

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